© Alex Bandoni

Pourquoi Luke Jenner a fait exploser The Rapture en vol et s'est terré sous la couette

Le chanteur du groupe new yorkais, qu'il a lui-même sabordé en 2013, revient en solo. Derrière les machines de son projet Meditation Tunnel, on le retrouve clean, apaisé, et rassuré d'avoir tordu le cou à ses démons de jeunesse.

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nov. 8 2018, 11:41am

© Alex Bandoni

Au début des années 2000 on y croyait dur comme fer : le rock allait finir sa vie avec la dance et ne pas la tromper en club avec la première venue. C’est pas nous qui le disions mais le label DFA de James Murphy et même des Belges comme 2 Many DJ’s. Presque vingt ans après, il n’en reste quasi plus rien et LCD Soundsystem a même eu le temps de battre le record de reformation après split. Mais de la scène américaine biberonnée à Gang of Four, Fugazi et Liquid Liquid, qui se souvient d’un nom et d’un visage de chanteur chez Radio 4, !!! ou Out Hud ? Un seul, Luke Jenner, angelot bouclé et figure quasi christique de The Rapture, qui s’égosillait sur un punk-funk (mon clavier vient de s’étouffer et m’a prié de ne plus jamais lui refaire ça) dantesque en implorant « I Need Your Love » sur l’une et au final, à peu près toutes ses chansons. Ce qu’on ignorait, c’est que cet appel désespéré était bien réel et s’adressait à ses proches.

Sans nouvelles de lui depuis qu’il a crashé le groupe après un ultime album de rabibochage en 2011, le voilà derrière un humble projet électronique, la voix méconnaissable, comme en paix. Accueilli par le label indé italien de DJ Tennis, Meditation Tunnel aurait dû interpeller rien que pour son nom. Jenner entrevoit enfin la lumière dans son existence et atteint une sérénité que son statut de star n’aurait pu lui offrir. Resteront ces classiques comme « Olio », « How Deep Is Your Love? », « Miss You » et bien sûr, « House Of Jealous Lovers », baffe parue en 2002 sur le label DFA qui donna à toute une génération l’impression que Robert Smith n’allait plus gober que des ecstas sous des stroboscopes et que l’acid allait pisser à flots des amplis Marshall. Il n’en fut rien et Luke Jenner explique le pourquoi et le comment de la débandade du plus sexy des groupes new-yorkais de l’après-guerre (du Golfe).

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Noisey : Tu reviens comme producteur, comment s’est passée cette mutation ?
Luke Jenner : Ces sept dernières années, j’ai continué à faire de la musique et je reste un chanteur et un songwriter. Mais je commence à vieillir et produire faisait partie des trucs que je ne savais pas faire. Je sentais que Joakim serait un bon mentor. Je suis donc allé dans son studio pendant plusieurs années, m’allongeant dans son canapé en lui demandant pourquoi il faisait ça et ça. Il m’a expliqué et donné plein de conseils. Meditation Tunnel est un projet de niche essentiellement pour mes amis DJ. Le but était de leur fournir de la musique pour leurs sets et même pour les miens. C’est cool d’être producteur électronique car tu as un retour immédiat, comme quand tu joues un titre en concert et que tu vois s’il marche ou pas.

Tu as aussi fait un gros travail sur toi ?
Je ne bois plus depuis dix ans. Je me suis intéressé aux traumatismes, aux racines de l’alcoolisme et autres dysfonctionnements. Tout dysfonctionnement familial vient d’un traumatisme. Tu peux arrêter l’alcool, ça te fera du bien car trop boire n’atténuera pas la douleur. Mais si tu ne remontes pas aux racines de ton traumatisme, tu auras toujours mal. La raison pour laquelle je buvais beaucoup est qu’en réalité, ça m’aidait, ça marchait.

Le chanteur ne se sent-il pas frustré par rapport au producteur ?
À un moment, la musique m’a détruit. J’avais démarré dans des maisons, la mienne et d’autres, à faire des petites tournées. Et j’ai fini devant des milliers de personnes, avec plein de gens gravitant autour de moi. J’avais besoin de cette pause. En réalité, j’ai arrêté deux fois The Rapture. La première juste car j’étais mal. Ma mère venait de se suicider, j’étais perdu. Je me demandais qui j’étais. Un chanteur ? Je gagnais bien ma vie mais étais-je heureux ? La seconde, c’est quand mon fils a eu 5 ans. J’ai compris qu’il allait me manquer et qu’il ne savait pas qui j’étais. Il m’avait vu sur scène, savait que je partais en tournée, mais ne me connaissait pas. D’autres chanteurs que je voyais n’avaient pas d’enfants ou alors, ils leur manquaient énormément. Je me suis retrouvé en tournée avec The Cure, mon groupe préféré de tous les temps. J’ai demandé à Robert Smith s’il n’avait pas voulu être père. Il m’a répondu que si mais qu’il avait eu peur de tout foirer. Moi, j’ai décidé d’avoir des enfants et d’être là pour eux. C’est plus important de savoir ce que mes enfants pensent de moi plutôt que des gens que je ne connais pas.

C’est la raison de la fin de The Rapture ?
Je voulais aussi réussir mon mariage. Ma femme voulait monter son business et m’a laissé devenir une rock star mais en fait, s’en foutait un peu comme mes enfants. Tous voulaient juste que je sois là. Je me sentais mourir intérieurement. La musique doit être une exploration de soi et quand elle devient une exploration de la célébrité, elle perd son sens. Je ne voulais pas donner ma vie pour quelque chose dont je n’étais pas sûr. J’ai arrêté et tout le monde autour de moi était furieux : « Comment oses-tu ? Tu peux atteindre les sommets et tu fous tout en l’air pour toi et les autres ? ». J’ai renoncé à plein d’argent juste pour enfin me connaitre. Je l’ai fait pour ma femme et les enfants mais aussi pour moi. Car je ne m’aimais pas avant. Je ne me considérais que par ma musique qu’aimaient les journalistes. Il me fallait faire autre chose car je mourrais, littéralement.

Quel serait le secret des artistes qui réussissent leur vie de famille ?
Je n’en connais pas, c’est bien le problème. À 25 ans, j’ai signé un contrat d’1,5 million de dollars d’avance. Le budget d’enregistrement de l’album était énorme, les conditions de tournées aussi, on était managés par la plus grosse boite qui gère aussi U2, PJ Harvey… On avait les meilleurs juristes, le meilleur tourneur. Dans tout ça, je n’ai trouvé personne ayant une relation saine avec sa femme ni de bons parents. Ça m’a effrayé. Je savais aussi que je n’écrirais pas de meilleure chanson que Robert Smith ou Bowie. Peut-être juste aussi bonne si j’avais de la chance. Je les avais rencontrés et tous les deux m’avaient dit qu’ils écoutaient et aimaient ma musique. Après ça, je n’avais pas besoin d’autre validation. Je n’ai juste rencontré personne qui avait ce que je voulais. Les gens qui ont du succès sont très forts en un sens, mais aussi très fragiles. J’étais très fragile. Ma contribution à la musique n’était pas de devenir un personnage parfait comme Bowie, un astre brillant, ni d’aller prendre de la coke avec Iggy Pop à Berlin. Ma contribution au rock’n’roll est d’être quelqu’un qui s’aime, que son fils connait, qui peut parler à sa femme normalement. Je voulais que le prochain chapitre de ma vie soit d’être là pour les autres alors qu’il n’y avait personne pour moi quand j’étais jeune. La personne dont j’étais le plus proche au monde à ce moment-là était James Murphy qui a décidé de devenir le nouveau Bowie, de jouer au Madison Square Garden. C’est incroyable mais c’est ce qu’il voulait et il a réussi.

Et les autres membres de The Rapture dans tout ça ?
On a démarré le groupe à San Francisco, j’avais lu Please Kill Me et voulais bouger à New York. J’adorais la dance à un moment où les gens s’en foutaient. Mattie (Safer, bassiste) était vraiment intéressant dans le groupe car il voulait aller toujours plus haut. Iil était bien plus jeune que moi et comme mon petit frère, j’étais un peu son mentor. On n’en voulait pas vraiment dans le groupe mais il fallait un bassiste et il a peu à peu pris le contrôle. Sur l’album Pieces of the People We Love, c’était vraiment devenu son groupe. Je n’aimais pas trop ça car j’ai démarré The Rapture pour servir ma voix, exprimer ce que j’avais à dire sur la musique que je voulais. Mattie est arrivé et s’est imposé. Je n’aimais pas ça et j’ai été soulagé quand il est parti. Je retrouvais mon groupe mais devais aussi faire un break. L’art et la célébrité étaient trop dangereux.

Quel rôle a joué ta relation avec tes parents ?
J’ai pas mal parlé de ma mère dans mes chansons. Elle était à la fois ma meilleure amie et mon pire ennemi. C’est la personne la plus drôle que j’ai rencontrée, très créative, mais bipolaire. Elle pouvait voir des choses que personne ne voyait mais à d’autres moments, pouvait devenir complètement dingue. Quand j’étais petit, elle était suicidaire et moi, je voulais la garder en vie. Elle adorait la France, était obsédée par Jane Birkin. Elle était venue à Bordeaux en échange et pensait que les Français étaient les meilleurs. Ça m’a pris du temps pour comprendre dans quel état elle pouvait se trouver. Il y a sept ans, je me suis dit que je n’allais pas reproduire ça avec mon fils. Quand tu as face à toi une créature du même âge que celui où tu as eu des expériences compliquées, tu ne veux pas revivre ça. Soit j’allais refaire ça et avoir toujours plus de succès, soit ça n’allait pas se reproduire. Ma mère faisait de la peinture abstraite, adorait Andy Warhol, David Byrne, le mythe new-yorkais… J’ai déménagé à New York pour la sauver, lui montrer que j’allais réaliser son rêve et qu’elle pourrait continuer à vivre, que la vie méritait d’être vécue. Ça n’a pas marché car elle a mis fin à ses jours.

Et ton père ?
C’est un gars brillant, prof d’Université, mais profondément alcoolique. Il était absent, comme je le suis devenu. J’ai recréé le modèle. Il me disait qu’il fallait voyager, que c’était plus important que l’école. Qu’il fallait que je trouve quelqu’un pour financer mes voyages, ce que j’ai réussi au final. Ça a marché mais à un moment, tu n’apprends plus. Comme artiste, tu ne peux écrire que sur tes expériences et tu finis par en manquer. Mark E. Smith dit dans une chanson de The Fall : « When what used to excite you does not / Like you’ve used up all your allowance of experiences » (« quand ce qui t’excitait ne te fait plus rien / comme si tu avais été au bout de ton quota d'expériences »). Ça peut vraiment arriver. Tu ne ressens plus grand-chose en tournée, sur scène ou à écrire des chansons. J’ai tout arrêté et lentement attendu que ma vie reprenne le dessus afin de pouvoir écrire. Sinon, j’en serais mort.

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D’où vient cette grande confiance en toi que tu avais ?
Mon père avait fait de moi un tueur. Il est charismatique, a vraiment confiance en lui et atteint ce qu’il veut. Je n’avais aucune excuse pour ne pas réussir. « Je me fiche de tes sentiments. Tu veux gagner ou pas ? Alors gagne ». Vers 4 ou 5 ans, il m’emmenait aux matches de base-ball et me les expliquait. Je considérais les joueurs comme des dieux. J’y ai joué au lycée, voulais continuer à l’université, mais à 17 ans j’ai laissé tomber et ça été le moment le plus dur de ma vie. J’étais toujours avec les meilleurs athlètes de l’école, j’étais célèbre d’une certaine façon, les plus jeunes venaient me parler sans me connaitre. J’ai approché la musique comme ça. Je devais devenir le meilleur, viser Kurt Cobain, Thom Yorke, et comprendre pourquoi ils réussissaient. C’était comme un jeu, un jeu que je gagnais mais où je me perdais. Un peu comme si j’avais vécu pour mes parents jusqu’à il y a 7 ans. Je gardais ma mère en vie tout en prouvant à mon père que j’étais un battant. C’est en me demandant pourquoi je vivais pour eux, pour le groupe, que j’ai sauvé mon fils au final, pour ne pas qu’il vive la même chose.

Pourquoi as-tu arrêté le sport ?
Vers 17 ans, j’ai compris que les joueurs avec qui j’étais allaient devenir professionnels, ils étaient plus rapides que moi, plus motivés. J’ai compris que les gens m’aimaient parce que je pouvais être bon, comme plus tard avec The Rapture. Mais si je ne l’étais pas, c’était fini. Alors que Meditation Tunnel, c’est juste moi chantant face à un ordinateur sur de l’ambient avec un kick de batterie.

Tes parents ont-ils été importants pour la musique ?
Ma famille était bien dedans. Je n’ai pas connu ma grand-mère qui fut pianiste classique et s’est aussi suicidée. Du côté de mon père, mes grands-parents aimaient le jazz, ma grand-mère était une groupie. Ils emmenaient mon père dans des clubs de Tijuana au Mexique. La première fois qu’il a vu un shoot d’héroïne, c’était dans sa propre chambre, un musicien de jazz que ma grand-mère avait ramené. Alors que mon grand-père était un biker fou raciste capable de sortir des flingues. Le premier concert que mes parents m’ont emmené voir était Dire Straits quand j’avais 10 ans. J’ai pleuré car j’aurais préféré aller à une fête d’Halloween. C’était à l’Université de San Diego avec Camper Van Beethoven en première partie, en plein dans ma période MTV. Mes parents m’ont aussi emmené voir Devo, James Brown… À la maison, mon père écoutait John Coltrane, Mozart ou Muddy Waters, ma mère Otis Redding, les Beatles, Talking Heads... À 12 ans, mon père m’a montré deux films : L’homme qui venait d’ailleurs et Ziggy Stardust.

C’était quoi l’idée de base de The Rapture ?
Au début, on venait vraiment du post-punk tout en voulant flirter avec la disco. Ce que tu entends sur Mirrors, notre premier maxi, c’est vraiment moi écrivant mes chansons. J’ai démarré avec Vito, le batteur, que je connais depuis nos 9 ans. J’ai quitté notre groupe du moment, me suis enfermé et j’ai écrit Mirror sur une machine à écrire dans ma chambre. J’écoutais Linton Kwesi Johnson, This Year’s Model d’Elvis Costello, Pornography de The Cure, Metal Box de PIL, Liquid Liquid, The Fall, plein de trucs de cette époque. J’avais eu un groupe à la Pavement au lycée, j’ai aussi joué comme clavier et guitariste dans d’autres que j’avais quittés car je voulais avoir le mien. J’ai déménagé à San Francisco où un magasin de disques terrible m’a fait découvrir les premiers Television et Suicide que j’ai trouvés incroyables. J’ai lu plein de trucs et commencé à rêver de New York. À la même époque, je commençais à prendre de la distance avec ma famille. Mon seul but dans la vie était de m’occuper de ma mère et pour la première fois, j’ai dit non. J’allais tenter de vivre ma vie. C’était une première étape.

Passer en solo n’est pas quelque chose de pesant ?
Devenir producteur est quelque chose que tu dois accomplir seul. C’est comme quitter sa famille ou sa mère pour moi. Le producteur fait tous les choix alors qu’un groupe oblige à beaucoup de compromis, même quand tu es le songwriter principal. Tu dois être charismatique et convainquant. Tu dois choisir tes combats car tu ne peux avoir tout ce que tu veux. C’est épuisant. Mon but n’était pas de devenir Bowie mais de pondre « House Of Jealous Lovers », sortir un disque qui me fasse appartenir à ma génération comme Nirvana a représenté la scène de Seattle. Récemment, quelqu’un a dessiné la carte du rock new-yorkais pour un magazine, avec un musicien pour chaque rue ou pont : Talking Heads, Public Enemy, Lou Reed, Sonic Youth… Au milieu de tous ces noms, tu avais The Rapture et c’est cool, j’ai fait ça. On est parti en tournée avec Daft Punk, c’est juste dingue. Et là tes concerts deviennent de plus en plus gros, ton nombre de fans aussi, et finalement tout empire. Des gens à qui tu ne parleras jamais te trouvent incroyable. Ce qui est arrivé à Nirvana est effrayant : les gars qui te frappaient à l’école sont devenus tes fans.

Tu n’as pas totalement arrêté la musique depuis la fin de The Rapture ?
J’ai tourné pendant 4 ans avec le groupe de William Onyeabor qui est devenu une sorte de nouvelle famille. Toute cette période a été un peu expérimentale. Pour se trouver, il faut parfois se mettre en retrait. J’ai eu cette idée que tu ne peux enseigner les goûts mais tu peux enseigner les techniques. J’ai commencé un groupe avec trois personnes qui n’avaient jamais fait de musique. Je joue de la batterie et leur apprend à composer. Il s’appelle Seedy Films, du nom d’une chanson de Soft Cell, et on a donné notre premier concert en juin. Je vais aussi démarrer mon propre label. Le logo est un poisson car j’ai toujours aimé les aquariums. J’ai grandi à Hawaii où il y avait des poissons de toutes les couleurs.

Comment expliques-tu ta voix bien moins aiguë aujourd’hui ?
Au début de The Rapture, j’étais en souffrance et criais en chantant. J’essayais de me faire entendre, je me sentais piégé. Ma mère mourait et je hurlais pour avoir de l’air. J’ai d’ailleurs abimé ma voix après des centaines de concerts, c’était douloureux. J’ai appris à chanter d’une façon qui ne me fasse plus mal. Ce que je voulais exprimer aussi a changé. Au début, je me battais pour ma vie et celle de ma mère. J’étais bouleversé et voulais que les gens le sachent, qu’on me sauve, qu’on s’intéresse à ma santé. C’est le truc drôle de la vie : si tu étales ta douleur sur scène, les gens vont trouver ça très beau sans comprendre que tu es en train de mourir. Ce que j’ai appris, c’est que personne ne vient à ton secours. J’ai 43 ans et ne peux plus chanter comme si j’allais mourir. À 43 ans, tu ne veux plus mourir.

Le maxi Glittering Jewel de Meditation Tunnel est sorti en octobre sur Life And Death Records. Il est disponible ici.

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