Et si on s’était fait avoir depuis le début par LCD Soundsystem ?

À l’heure de la reformation rapapla et des concerts-kermesses, on se demande si James Murphy ne nous l’aurait pas faite à l’envers dès le départ.

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13 septembre 2017, 10:21am

LCD Soundsystem a toujours eu une image de groupe « rassembleur ». Et si l'expression peut paraître aujourd'hui aussi engageante que la perspective « d'opérer une synthèse de la gauche », elle avait pour elle quelque chose d'excitant et même d'un peu gonflé au milieu des années 2000 en musique - soit pile au moment où LCD Soundsystem sortait son premier album éponyme, justement.


La dance retrouvée

À ce moment-là, la fête à New York se mangeait une bonne gueule bois post-11 septembre, la parole et les pieds liés par un trauma qu'on imagine dur à digérer. La seule chose à peu près potable à se mettre sous la dent concernait le renouveau-du-rock-à-guitares incarné par quelques jeunes gens plutôt bien mis (et bien nés) qui semblaient découvrir pour la première fois leur propre patrimoine culturel, soit Television, le Velvet Underground et ESG – oui, je parle bien des premiers albums des Strokes, d'Interpol et de The Rapture.

Des types pas vraiment du genre à remuer leur derrière en réunion sur un dancefloor moite et poisseux. Mais Murphy, avec son groupe et son label DFA (soit dit en passant, on ne pourra jamais totalement en vouloir à un mec qui a signé un groupe comme Black Dice), aura eu l'intelligence d'injecter un peu de sueur et de sève à ces petits culs empruntés – on commençait tout juste à comprendre que le mélange des genres n'était pas nécessairement un gros mot – en piochant dans sa discothèque idéale (de Bowie à Gil Scott-Heron, de DNA à This Heat), en mariant guitares et séquenceurs, musique savante pour les nuls et punks pour étudiants en lettres, paroles so stoopid (réécoutez !!! pour vous faire une idée) et mélancolie urbaine.

Ça a donné toute la vague dance punk, mais surtout ce moment charnière où New York est redevenue l'épicentre du cool, sur le point de basculer dans une période électronique passionnante mais bien plus souterraine (l'école L.I.E.S de Ron Morelli qui a suivi, dont Gavin Russom, qui apparaît d'ailleurs sur le nouvel album de LCD Soundsystem, pourrait constituer une des jonctions). Tout ça, Murphy l'a fait en parlant aux hanches et en faisant danser la tête, en réunissant vieux érudits nostalgiques et petites têtes blondes pleines de MDMA. En plus de ça, il a eu le geste assez classe de saborder son propre groupe au faîte de sa gloire pour lui éviter de devenir trop gras et trop chiant.

Dit comme ça, on devrait remercier Murphy et sa bande. Pourquoi le retour de LCD Soundsystem laisse-t-il alors aujourd'hui un goût merdeux dans la bouche ?


Fallait pas s'excuser

Déjà, on se doutait fortement que la retraite anticipée de LCD Soundsystem en 2011 n'allait pas vraiment en être une et que James Murphy réactiverait son projet un beau jour, sous une forme ou sous une autre. On savait également que le groupe ne serait plus aussi pertinent aujourd'hui qu'il l'était lors de ses beaux jours, et qu'un nouvel album n'atteindrait pas les sommets d'euphorie et de mélancolie mêlés de disques parus en plein zeitgeist noughties – et dont, rétrospectivement, Sound Of Silver constitue de toute évidence le point culminant.

On pourrait également attaquer James Murphy sur pas mal de choses, comme son bar à vin, Arcade Fire, ses albums en partenariat avec IBM qui samplent des matches de tennis façon Kraftwerk pour open space, ou encore son mix commandé par Nike spécialement conçu pour les joggeurs de Manhattan, qu'on pourrait résumer en ces termes : le post punk javelisé à destination des CSP+. Tout ça donne évidemment envie d'exploser l'ambulance au bazooka, mais obéit aussi, si on veut être un poil honnêtes, à une logique un peu puriste (et un peu ringarde, à mon humble avis) de ne surtout pas fissurer le plafond de verre d'intégrité des rockeurs - et on sait tous que les rockeurs intégristes sont des gros puceaux.

Ce qu'on retient entre autres de LCD Soundsystem aujourd'hui, c'est qu'il a désamorcé l'idée que, passés la trentaine, les rockeurs devenaient obsolètes. C'est tout à l'honneur de James Murphy d'avoir dépoussiéré ce genre de présupposé, tout comme c'était parfaitement son droit de relancer son groupe sur un coup de tête si l'envie lui en prenait – même si il a répété à qui voulait l'entendre que ce n'était pas « sur un coup de tête ».

Là où je me suis dit qu'il y avait vraiment un truc qui clochait par contre, c'est lorsqu'il a présenté ses excuses sur Facebook au moment de l'annonce de la reformation. Sur le coup, ça m'a donné l'impression de revivre ce moment extrêmement gênant où Macklemore a dit qu'il ne méritait pas son Grammy, ou lorsque Kanye West est monté sur la scène des mêmes Grammys et que Beck, tout penaud, a ensuite admis que Kanye West était de toute façon un bien meilleur artiste que lui. Soit deux exemples de mecs (Beck et Macklemore) qui savaient pertinemment qu'ils n'étaient pas à leur place, et qui essayaient de désamorcer la chose en prenant à témoin le public, comme pour dire : « Coucou, je ne sais pas trop ce qui se passe et je suis aussi embarrassé que vous ». Le truc de Murphy rajoutait à l'auto-flagellation de petit blanc aisé un truc encore plus pernicieux : une ironie cute/crâneuse qui montre qu'on n'est dupe de rien mais qu'on ne veut surtout faire de mal à personne.


Entre oraison funèbre et demi-molle

Lorsqu'on écoute American Dream, nouvel album sorti début septembre, il est évident que le mec est parfaitement conscient d'être désormais totalement à côté de la plaque – les paroles du disque ne parlent quasiment que ça. Mais ce qui frappe surtout, c'est le côté mortifère (souvent volontaire, d'autres fois non) qui traverse l'album du début à la fin.

Aux côtés de toutes ses marottes new-yorkaises plus ou moins underground (la no wave et la deviant disco, Arthur Russell vs Mantronix), James Murphy a toujours eu un faible pour des trucs bien plus établis comme David Bowie, Leonard Cohen ou Prince - c'est d'ailleurs une des raisons du succès de LCD Soundsystem d'avoir su normaliser les premiers en les faisant cohabiter avec les seconds. La plupart de ces mecs sont morts récemment, et Murphy convoque leurs fantômes en donnant au disque des vraies allures d'oraison funèbre, seulement traversé par quelques saillies ironico-bien-senties sur les particularismes sociaux de notre époque, marque de fabrique de Murphy à laquelle lui-même ne semble plus trop croire aujourd'hui. Le tout a un côté fin de siècle, où toutes proportions gardées, Murphy voudrait se donner le rôle du Guépard indie et tous les autres celui de Tancrèdes plus affutés et plus en phase avec leur temps.


Génération Apatow

Sur « Change Yr Mind », pastiche anémié à peine voilé du « Born Under Punches » de Talking Heads, il force d'ailleurs le trait en sortant ce genre de trucs : « I've just got nothing left to say / I'm in no place to get it right / And I'm not dangerous now / The way I used to be once. » Cette mise en abime désolée (elle aussi désamorcée plus loin par le Murphy, décidément rusé comme un renard) rappelle assez fortement « Losing My Edge », morceau emblématique du groupe et tout premier single sorti il y a maintenant quinze ans. À la différence près que ce single, aussi smart ass qu'inquiet, à équidistance entre la drôlerie pure et l'ironie du désespoir, parlait directement depuis son époque, en la vivant et non pas en la surplombant comme le fait aujourd'hui Murphy.

Dans « Losing My Edge », il n'y a pas encore le côté doux-amer pesant de pas mal de morceaux de LCD Soundsystem qui suivront, juste un mec qui découvre la hantise de vieillir et qui la hurle en direct. Aujourd'hui, on se rend compte que James Murphy, à force de jouer au petit malin, en est arrivé à parler en vase clos, comme s'il se gargarisait désormais de ses propres angoisses en parlant uniquement de et à sa génération – je parle de la génération Apatow, celle des quarantenaires qui ont subitement décidé un jour de se comporter comme des ados et de passer exclusivement leur temps à se regarder le nombril.

Dans le documentaire Shut Up and Play The Hits sorti en 2011 , Murphy, parlant de ses années de DJ pré-LCD Soundsystem, évoque ses ex-collègues qui passaient de la musique chiante et sans risque car ils étaient terrifiés à l'idée de perdre le dancefloor. Tandis que lui, rien à foutre et surtout avec rien à perdre, se pointait défoncé en club et passait les Stooges ou Delta 5 parce que c'était juste trop fun.

Si le fun a disparu de LCD Soundsytem, on se demande si il a vraiment un jour été là, ou si le projet n'est pas juste l'histoire d'un mec horrifié à l'idée de perdre son petit pré carré (ses petits disques obscurs, sa petite jeunesse, sa petite coolitude brooklynoise). Personnellement, j'en suis venu à détester tous les signes extérieurs de richesse de la musique de LCD Soundsystem. Les claps, les batteries surcompressées (digitalement mais en utilisant de vraies batteries, où est l'intérêt ?), cette cloche à vache que j'associe désormais à Will Ferrell, ce micro carré de James Murphy (aussi gogo-gadget que le micro de boxe de Jean-Jacques Bourdin), tous ne semblent dire qu'une chose : on veut rester entre nous, et si vous pouviez fermer la porte en sortant ce serait pas mal.


Marc-Aurèle Baly se fait des amis par milliers sur Noisey.