Gringe : « Le rap de iencli ça reste un concept abstrait pour moi »

Loin des Casseurs Flowters, Gringe porte bien la double casquette d'acteur/rappeur. Jamais le dernier pour la déconne, il tente de passer à travers les mailles du filet d'une vie sentimentale flinguée, de la dépression, des rôles stéréotypés de rappeurs.

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nov. 14 2018, 9:00am

© Milka Cotellon

Une fois n’est pas coutume, c’est dans le cadre de la promo d’un film que l’on rencontre Gringe. Et oui, on est fin 2018 et le rappeur est maintenant vraiment dans le ciné, plus seulement « à l’entrée pour déchirer les tickets » : en l’espace de trois ans il a décroché des rôles dans quatre longs-métrages sans compter le doublage du film d’animation Mutafukaz.

Ces temps-ci, le bonhomme a donc une double actu : son premier et tardif album solo Enfant Lune est sorti le 2 novembre et cette semaine il est à l’affiche du drame Les Chatouilles, de Andréa Bescond et Eric Métayer. Dans le disque, on découvre un Gringe toujours amateur de bons mots mais à fleur de peau, à des années lumière de la bonne humeur made in Casseurs Flowters (son duo avec Orelsan), et, hasard ou pas, c’est aussi le cas dans le film à la tonalité presque tragique.

Pas mal pour quelqu’un qui entretenait consciemment ou non l’image du glandeur sans limite. L’artiste a donc accepté de se pencher sur l’évolution de son style, sa découverte du cinéma, ses névroses et leur rapport à sa musique, sans parler bien sûr l’influence physique et psychologique de son bonnet.

Ta carrière d’acteur est encore courte mais pour l’instant tu as évité un piège : les fameux « rôles de rappeur ».
Gringe : C’est vrai. Juste après Comment c’est loin j’ai eu 2-3 propositions de rôles, dont un qui est sorti y’a pas longtemps, c’était pour le film sur la danse hip-hop, Break avec Sabrina Ouazani, on m’avait proposé le rôle qui est finalement revenu à Slimane. C’était un chouette personnage d’ailleurs, j’avais rencontré le réal, mais je voulais à tout prix m’éloigner de ça, ne pas m’enfermer. Bon, je savais pas si j’allais recevoir beaucoup de propositions, j’avais très envie de tourner et j’avais peur qu’on me rappelle pas ou qu’on me sollicite pas. J’étais assez tiraillé, mais je me suis toujours écarté des « rôles de rappeurs » comme tu dis ouais. Depuis Comment c’est loin j’ai du bol : j’ai tourné dans 4 films et c’est des rôles différents. C’est ça qui m’attire, sortir de ma zone de confort pour incarner un perso.

Sur le papier, ton perso dans Les Chatouilles pourrait s’en rapprocher mais le traitement l’en empêche.
J’ai des connivences avec le côté du-per du mec, un peu autodestructeur, qui s’installe dans rien, qui flotte un peu au-dessus de tout, dans la drogue… C’est pas un perso si éloigné de ce que j’ai pu traverser à certains moments de ma vie. Il me parlait beaucoup, ce personnage.

Sans spoiler, il a un itinéraire assez triste, encore plus que Simon dans Carbone [film d'Olivier Marchal sorti en 2017, NDLR].
Ouais, il se résigne totalement. Simon dans Carbone n’a pas choisi réellement, c’est un peu celui qui tire la sonnette d’alarme, qui a moins la folie des grandeurs que les autres, qui se rend compte qu’il y a pas d’autre issue que quelque chose de tragique, là où le personnage de Manu dans Les Chatouilles finit par se résigner à sa condition. C’est plus un révélateur du potentiel d’Andréa, à qui il apporte un peu d’espoir, tout en se sachant lui-même un peu condamné, si on veut.

J’imagine que ça te demande plus de travail de ne pas être dans un dérivé de ton propre rôle ?
Bien sûr, à fond. Après Comment c’est loin j’avais des questionnements sur la légitimité. Qu’est-ce que je vais faire chez Olivier Marchal, je connais sa filmo vraiment par cœur, donc c’était une immense fierté mais aussi une peur. J’ai eu ce sentiment là en plus, sur les premiers jours de tournage, à donner la réplique à Benoît (Magimel, NDLR), et à être moitié dans la scène, moitié spectateur de ce qui se passe. C’était vraiment surréaliste. Passé ce cap, je me suis dit :« Envisage-le comme un job, une expérience, avec des gens nouveaux. » C’est vraiment après ça que je cours. Je bosse énormément en amont quoi qu’il arrive avec un pote qui est aussi coach. Je décortique tout du rôle, même quand ils sont proches de moi, j’essaie de créer parfois de toutes pièces l’histoire de mon perso.

Ma dernière expérience c’est Damien veut changer le monde, un film de Xavier De Choudens avec Frank Gastambide. C’est ma première grosse partition, j’ai un rôle important. Ça m’a demandé beaucoup plus de boulot dans le sens où je suis un peu la caution comique d’une comédie sociale avec un fond sérieux et des moments de comédie. J’ai un côté un peu décalé par rapport aux autres persos, y’a une science du rythme et du timing que j’ai découvert pendant le tournage, Xavier m’a beaucoup accompagné, aiguillé. Ça a été plus dur en termes de concentration, d’émotion, de devoir donner des choses en temps réel, de se mettre dans un état et le conserver en faisant 15 prises de suite… Ça a été éprouvant mais super enrichissant.

Ton expérience de rappeur enrichit-elle ton travail d’acteur ou c’est trop différent ?
L’expérience du rap m’a aidé, sur l’occupation de l’espace. D’abord sur scène avec Orel, on se crée des automatismes, pareil pour mon rapport à la caméra, avec les clips, télé, des scènes filmées, etc. Ça m’a permis aussi de démystifier un plateau de tournage : ne pas être dépassé par les événements. Je dois pas être trop aux abois même face aux grands acteurs. L’expérience du rap m’a apporté ça, par rapport à ma propre image, ça m’a donné un peu d’aplomb pour le cinéma. Mais c’est une musique qui n’est pas la même, le ciné c’est du ping pong, il faut vraiment avoir la note juste et être à l’écoute. Par contre comme dans le rap, j’envisage pas le ciné sans le côté collectif. Ce que je kiffe dans le rap c’est monter sur scène avec mes potes, au ciné ce que j’aime c’est raconter une histoire à plusieurs.

Il y a une limite à ton côté comédien : contrairement à Orelsan, tu ne pouvais pas toujours bloquer tes fous rire devant Serge le mytho.
[Rires] Mais c’est allé crescendo en fait. Au début la consigne c’était : « Essayez de rester sérieux face à Jonathan, en mode vous avez l’habitude qu’il vous raconte des mythos et ça vous fait marrer intérieurement, c’est vous qui le poussez à raconter ses conneries ». Pfff, j’ai jamais tenu. On enregistrait des blocs de 2-3 heures d’affilée, il improvisait et on piochait dedans pour chopper des épisodes. Je me suis vite rendu compte que c’était foutu d’essayer de contrôler, et en plus ça faisait marrer les gens de voir qu’il y avait plus aucune barrière. Et c’était pas possible, franchement j’y arrivais pas : le mec appuie là où il faut, il est beaucoup trop drôle.

À quel moment as-tu compris qu’il fallait que tu enlèves ton bonnet pour faire plus sérieux ?
[Rires] Et bah au moment où j’ai réalisé que je perdais mes cheveux. À force de foutre ce bonnet-là. Une pige à porter ce truc… Toi tu dois voir de quoi je parle, t’en portes souvent aussi.

Ouais mais les bonnets font pas perdre les cheveux, c’est les casquettes qui font ça.
Ah si, les bonnets c’est exactement pareil.

Putain de merde.
Et ouais ! Au bout de tout ce temps à garder mon bonnet, je me suis rendu compte que je perdais mes veuch, sans parler du côté pratique : même en été, en concerts, tout ça, c’était relou. J’ai compris aussi que je me cachais beaucoup derrière mon bonnet de « Casseur ». Tu sais le rapport aux médias, image publique et interview, ça a jamais été agréable pour moi. Ce que je kiffais c’était la musique et la scène mais tout ce qui est promo, je flippais. Donc ce bonnet était comme un accessoire de taf, une partie du « costume » avec les joggings et tout. Mais ça me permettait de me planquer un peu, je l’ai compris en l’enlevant. Les cheveux c’est plus que je me suis débarrassé de mon bonnet pour me foutre à nu, parce que le bonnet c’est complètement celui du Gringe des Casseurs, déconneur et tout. C’est pareil pour Orel, sur un solo tu pars sur des trucs plus perso, dans l’intime. Donc là j’ai décidé de plus tricher. Et donc montrer mes veuch aux gens [Rires].

On va passer à la musique. Déjà, existe-t-il un album fantôme de Gringe période Casseurs flowters / Bombattak ou pas du tout ?
Non. Y’a des amorces de morceaux qui se baladent, mais sans plus. J’en ai jamais fini un seul je crois, de ces morceaux. A chaque fois je me disais que je restais trop en surface, j’arrivais à dégager des thématiques qui m’étaient chères mais j’avais ni la maturité ni la psychologie pour que ce soit abouti. L’expérience Casseurs m’a vachement libéré, parce que je fonctionne à la confiance. Tout ça m’a nourri et m’a renseigné sur moi, mon fonctionnement. Et tout simplement ça a été une école du rap. J’ai parfait un peu mes outils. Mais y’a pas d’album de côté, side-project avorté, rien. Juste des bouts de morceaux, pour certains que j’ai gardés de côté et pris pour l’album, développés et emmenés au bout.

En fil rouge de l’album il y a ton regard sur la vie de couple et c’est super sombre, je m’étais dit « peut-être qu’il y a un happy end à la fin genre maintenant j’ai trouvé la bonne » et en fait non.
Y’aurait pu, y’aurait pu [Rires]. En fait j’ai un quatuor de morceaux qui se suivent, sur les relations. C’est marrant parce que c’est des choses que j’ai piochées dans ma dernière relation qui a duré très longtemps. D’où ce côté noir et fataliste, avec le 4e son qui vient conclure ou en tout cas donner mon point de vue sur les relations de manière plus générale. Aujourd’hui, je sais que je suis très handicapé dans les relations sociales et amoureuses. Très solitaire, torturé, je suis pas facile à vivre pour l’autre. J’avais à cœur d’en parler et Enfant Lune c’est aussi une référence à ce côté déconnecté, dans la lune… C’est marrant parce que j’ai beaucoup de mal à en parler tu vois ? J’en parle mieux dans mes morceaux. Mais cette partie là, sur les relations, c’est la colonne vertébrale de l’album, je m’étais dit dès le début : je veux une trilogie sur l’avant-relation, la relation et la rupture, puis un constat plus global. Je porte pas un regard très idéaliste là-dessus, c’est clair.

Y’a du positif dans tout ça : le ciné français est très fort pour montrer des relations de couple foireuses, du coup ta vie sentimentale un peu flinguée peut être un atout.
Ouais, c’est marrant d’ailleurs, parce que c’est plutôt moi, la somme de ce que je suis et de ce que j’ai vécu qui peut jouer en ma faveur quand je passe un casting comme celui des Chatouilles où j’ai une relation un peu destructrice avec le perso d’Andrea. Mais le ciné français n’est pas venu nourrir ma musique, c’est plus l’inverse en fait, c’est ça qui est intéressant.

Dans ton interview pour Noisey de février 2016 tu disais : « J’ai rencontré une meuf qui m’a mis une claque et m’a motivé à me bouger », c’est quand même pas elle dont tu parles dans tous ces sons ?
Y’a deux piges ouais. Ça devait être au début de la relation [Rires]. Je sais pas si je parlais de la même, parce qu’entre temps j’en ai eu d’autres, mais ça s’est mal fini dans tous les cas. Généralement je suis un peu le maillon faible, je suis le facteur qui fait que ça pète.

« 3 piges de psychanalyse pour que la psy m'annonce que chuis dépressif », cette phrase de « Paradis Noir » c’est exagéré pour le style ou c’est un vrai constat ?
C’est une parole un peu romancée, exagérée. J’ai fait une analyse qui a duré 3 piges et à des moments ma psy, je me rendais compte qu'elle… Comment dire ? Qu’elle sentait que y’avait toujours autant de boulot tu vois. Y’avait un gros chantier dès le début, ça m’a apporté plein de trucs, c’était nécessaire que je la fasse, je peux la reprendre à tout moment, en vérité je pense que c’est une béquille dont j’aurais besoin peut-être toute ma vie. Cette psy qui est formidable en plus, j’ai senti qu’elle pensait ça, et j’ai retourné le truc en version très romantique, sans qu’elle m’ait dit ça elle-même.

Tu trouves la musique thérapeutique ? Je pense à « Pièces Détachées » qui évoque ta mère et l’impact de l’absence de père.
C’est marrant, c’est ce que je pensais avant de faire l’album, quand j’écrivais avant de faire les morceaux, parce que j’ai toujours vu l’écriture comme quelque chose d’hyper thérapeutique, un catalyseur. Je pensais que la musique prendrait le relais des séances avec ma psy. Mais après l’album je me suis rendu compte que ça l’a pas du tout été. J’ai juste touillé la merde, j’ai nourri la bête, j’ai réveillé des démons et ça m’a vraiment rendu ouf. Le mois qui a suivi la fin de l’album, j’ai eu un contrecoup terrible, limite je suis retombé en dépression. Il était nécessaire pour moi d’aborder ces sujets là, en ça c’est thérapeutique, poser des mots sur des épisodes de ma vie ou des états pour mieux les comprendre et parfois les détruire, mais ça m’a bien bousillé le crâne quand même. Aujourd’hui je suis bien fatigué.

Je parlais de « Pièces Détachées » mais il y a aussi « Scanner » qui rentre dans cette catégorie du coup.
Pareil. Dans « Pièces Détachées » avec les relations avec mon père et du côté de « Scanner » je parle de la maladie de mon frère, c’est des choses qui m’ont demandé énormément d’énergie non seulement pour écrire, parce que je réveille des souvenirs douloureux. Les moments où tu chantes ces morceaux là, tu te remets dans des états… « Scanner » j’ai cru qu’on allait pas réussir à l’enregistrer tu vois. On a gardé une prise où je suis un peu fébrile, mais il y en a d’autres que j’ai faites en pleurant toutes les larmes de mon corps. Ça m’émousse beaucoup de parler de ces choses-là.

Il y a malgré tout encore un peu de légèreté avec des textes comme Konnichiwa : « Sur tous les fronts comme bukkake », « Comme Ray Charles qui baise tu vois pas le rapport », etc.[Rires] C’est souvent des phases de cul, c’est marrant. Généralement quand je balance une bonne punchline c’est un truc de boules. Je sais pas pourquoi, je pense que j’ai une imagination fertile de ce côté là.

Les punchlines à base de jeux de mot, les multisyllabiques restent aussi présentes : tu écriras toujours comme ça ?
Je pense que le changement viendra avec le temps. Là, c’était pas forcément une volonté d’être dans la technique. J’avais beaucoup beaucoup de morceaux dans l’esprit Casseurs, vachement punch, très rap, etc. Sauf qu’à force d’affiner et dégager des thèmes plus solides, je trouvais ça con de diluer des morceaux importants dans de l’egotrip. J’avais un morceau qui s’appelle « Winter », que des phases de cul, très drôle qui aurait fait plaisir à la fanbase des Casseurs mais moi j’avais pas envie de l’écouter sur cet album. C’est vrai que dans « Konnichiwa » et « On danse pas », y’a des réminiscences de ce Gringe là, c’est la seule parenthèse que je me suis autorisé.

« On danse pas » : on est d’accord que c’est un hommage à Oxmo ?
Ouais, parce que ça représente l’époque Bombattak. Mon morceau était pénible, à la fin mon rap était trop répétitif, bref il y avait un 3 e couplet où je faisais un clin d’oeil direct à Oxmo, mais j’ai dû le virer, y’avait pas assez de variation. Mais bien sûr c’est une référence à lui.

Dans le morceau « Karma » t’as réussi à avoir « mise en garde » en fin de phrase sans le faire rimer avec « la bataille d’Isengard » du Seigneur Des Anneaux, en tant que rappeur blanc c’est un exploit, félicitations.
[Rires] C’est réel ? Bon ben voilà, je suis tellement pas heroic fantasy, je crois que j’ai vu que le premier film. La bataille d’Isengard c’est la bataille finale ?

Honnêtement tu m’en demandes beaucoup trop, je suis qu’à moitié blanc.
Putain elle est folle cette rime, tu me vénères. J’aurais dû te faire écouter l’album bien avant. Bon c’était pas du tout le morceau pour la faire, mais je vais t’en lâcher une vénèr, avec mise en garde et Isengard. Prochain morceau, elle est pour toi [Rires]. Je te le garantis !

Jusqu’à quel point ta relation avec Skread et Ablaye est proche de celle de Comment c’est loin ? Parce que tu avais dit « je suis sur l’album » mais c’était en février 2016, là on est fin 2018 quand même.
[Sourire] Alors Ablaye et Skread sont mes producteurs sur cet album mais ça s’est fait à distance, par rapport à avant c’était très différent : eux étaient en tournée avec Orel, donc je me suis reconstitué une équipe de taf. Il y a une seule prod de Skread, ça s’est fait au dernier moment. J’ai mené ma barque seul sur cet album, j’ai vachement bossé avec mon ingé son David Soudan qui a fait de la direction artistique, Léa Castel aussi m’a pas mal conseillé et coaché vocalement. Et personne pour me mettre la pression, et puis ça a jamais marché de toute façon. Ca vient quand ça vient. Là c’était le bon moment et il se trouve que ça m’a appris à faire un album solo en artisan. Hyper formateur.

« Contempler les ovnis comme Jimmy Carter » tu lâches pas tes références hyper-obscures, ça te vient d’où ?
Grave, personne sait de quoi je parle quand je dis ça [Rires]. C’est un truc qui faisait marrer Orel ça, j’ai toujours des références lointaines, très perchées, et j’ai aucune idée de pourquoi. J’ai une curiosité bizarre et un jour j’ai lu qu’un président US était sûr de voir des ovnis, était dans des trucs un peu SF, et j’en ai fait une phase.

J’avais déjà à Vald pour rigoler que lui et AD étaient un peu les Casseurs Flowters 2.0 et maintenant il y a ce double feat, au-delà de la blague tu en penses quoi ?
Avec la dualité mec qui a percé/mec en devenir ? C’est une observation que je me suis faite en studio avec eux. C’est fou. Les deux sont des fusées, et je trouve qu’AD a un talent monstre, une personnalité super attachante et un potentiel fou qu’il va montrer dans pas longtemps je pense ; Vald est déjà hyper exposé, en studio il se comporte comme Orel se comportait y’a 10 ans, il a des fulgurances incroyables, il peut te paraître à l’ouest mais dès qu’il rentre en cabine il est au top. Je me revendique de la même famille artistique que ces deux là.

Quand tu vois l’expression « rap de iencli » tu te dis pas : « On a inventé cette merde, respectez-nous » ?
Bah moi le rap de iencli ça reste un concept abstrait parce qu’à l’époque où on a commencé, où Orel a ouvert les portes, y’avait pas de rap de iencli. Un blanc de province qui débarque, c’était pas évident. C’est pour ça que j’ai un regard qui peut être un peu exigeant par rapport à ce qui se fait. Rap de iencli je trouve ça presque un peu vulgaire, quand t’as un Vald ou un Nekfeu, c’est des futurs piliers, si ce n’est déjà le cas. Par contre il y en a d’autres qui ont cette étiquette, et ça m’intéresse pas, parce que c’est vraiment du rap de iencli. Je leur reconnais ce statut là sans souci et pour le coup moi je suis pas client de ce genre de rap.

Ce qui est intéressant dans la combinaison c’est que ça aurait pu être un egotrip mongol et pas du tout.
C’est un son sérieux. On est partis sur un premier morceau qui s’appelait « C’est beaucoup », vraiment loufoque, où on avait des amorces de couplets, dans un vrai délire débilos très drôle mais pas assez consistant, on s’est dit qu’il fallait monter le niveau. C’est Vald qui nous a convaincu de ça, il a dit les gars, on est les 4 Fantastiques, si on déchire le truc on pourra marquer les esprits et plaire aux gens. On a écouté plein de trucs, et c’est sur une maquette d’Orel qu’on est tombés d’accord, un son qu’il n’a pas gardé pour sa réédition. On a écrit là-dessus, et on est pas dans une perf de punchlines ou de flow, plutôt un truc homogène, vrai morceau à quatre. On était contents du résultat, une vraie collab.

Du coup toi et Orelsan vous vous êtes pas dit « ces jeunes salopards nous volent notre travail » ?
Non. On s’est jamais dit ça pour qui que ce soit. Mais y’a une excitation, peut-être qu’Orel l’a aussi, faudrait lui demander. C’est cette excitation qui fait qu’il y a une envie de bosser avec des gens en particulier, pour moi. Sur cet album j’ai carrément eu du pot parce que j’ai eu Nemir que je voulais vraiment.

Justement, Nemir est là pour le chant, et ce côté chanté tu l’as toi aussi maintenant, ça donne un côté interprétation façon chanson française, comment tu as bossé ça ?
Au feeling et je t’avoue que y’a un mec qui m’a aidé à bosser les toplines et qui m’a fait des mises à jour de flow. Il bosse aux Etats-Unis mais c’est un franco-cainf, je sais plus d’où...

Un rappeur normal aurait simplement dit « il est malien », te fatigue pas.
Je crois qu’il est franco-malien mais j’ai peur de dire une connerie, faut pas que je me foire, il bossera plus avec moi si je me trompe. Il fait des toplines pour des gens en place, il a une vraie science du truc et m’a aidé à déchiffrer certaines choses. Après je voulais homogénéiser le projet : pas des gros blocs de rap enchaînés mais pas non plus tomber sur du coté trop autotuné parce que c’est pas trop ma came.

Et bah écoute merci, c’est tout bon pour moi.
Et toi alors t’as pensé quoi de l’album ? Parce que je connais ton taf, je sais que t’es cash [Sourire].

J’ai trouvé l’album bien bossé mais assez surprenant, dans le sens...
Aïe [Rires]

Je t’attendais plus sur le Gringe que je connaissais. Quand j’ai démarré l’intro, je me suis dit : « Ok il force le côté sérieux et va s’inventer des problèmes, y’a moyen que je le vanne dessus », et à la fin du dernier morceau j’ai pensé « ah ouais, non, en fait il a vraiment eu une vie de merde »
[Il éclate de rire] Mais non j’ai pas eu une vie de merde, c’est pas à ce point là.

Disons une vie triste.
Mais non plus !

« Des moments tristes dans la vie »
C’est des épisodes de ma vie que je mets en exergue pour en faire des morceaux, mais ma vie n’est pas à l’image de cet album, heureusement. Y’a des moments beaucoup plus sympas que ce que je raconte sur ce disque. Sinon effectivement, t’imagines le quotidien… Même musicalement, je t’aurais fait un truc à la Fuzati si j’étais à fond là-dedans, tu sais l’album où il y a une corde de pendu sur la pochette carrément.

Ah oui, Vive la vie.
Voilà. J’ai conscience que l’album n’est pas très joyeux, mais c’est aussi une part de moi, ça correspond à mon côté triste. Heureusement j’ai d’autres côtés [Sourire].

Ça veut dire que Johnny Galloche peut revenir ?
On sait jamais !

Le premier album de Gringe, Enfant Lune, est sorti le 2 novembre chez 3e Bureau.
Le film Les Chatouilles sort aujourd'hui.

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