Laura Diaz, au centre, lors d'une soirée Mamba Negra. © Alexandre Furcolin Filho

Être artiste et activiste à São Paulo sous Bolsonaro

Laura Diaz, fondatrice des soirées Mamba Negra et membre de Teto Petro : « Les minorités raciales, la communauté LGBTQ et les habitants des favelas n’ont pas attendu notre nouveau président pour être la cible des gouvernements successifs au Brésil. »

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nov. 1 2018, 11:41am

Laura Diaz, au centre, lors d'une soirée Mamba Negra. © Alexandre Furcolin Filho

Alors que le Brésil est tombé entre les mains de l’extrême droite, les opposants à la politique du nouveau gouvernement sont légion. Parmi ceux-ci, Laura Diaz en est une des plus farouches. Basée à Sao Paulo, elle est connue chez elle comme co-fondatrice des soirées Mamba Negra et, depuis quelques années, comme leader du groupe Teto Preto. À 29 ans, celle qui était déjà à ses quinze ans en première ligne des manifestations et sit-ins, militant pour plus d’égalité envers les femmes, les minorités raciales et la communauté LGBTQ, prépare la sortie de Petra Preta, le premier album de son groupe. Alors que Jair Bolsonaro vient d’être élu à la tête de son pays, la jeune femme navigue entre écœurement, crainte et lassitude - tout en affirmant que « se taire n’est pas une option ».

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© Theodora Charnel

Noisey : Comment as-tu réagi en apprenant l’élection de Bolsonaro ?
Laura Diaz : Sincèrement, je n’étais pas si surprise. On a pu le voir venir. Pour ma part, je suis évidemment sortie voter mais ce n’était que pour faire barrage au fascisme. La victoire de Bolsonaro, c’est avant tout la défaite du parti des travailleurs. La population a été profondément déçue, elle ne voulait plus voter pour eux. Le parti des travailleurs a avancé sur certains sujets, comme l’inclusion d’élèves défavorisés dans les universités, mais ils ont surtout accumulé les scandales. Pendant la Coupe du Monde, par exemple, ou à Cracolândia [surnom d'un quartier du centre-ville de Sao Paulo, NDLR], où ils ont laissé le crack se développer et les poubelles s’accumuler pour, en 2012, y envoyer l’armée tirer sur des civils. Beaucoup de votants de gauche se sont sentis trahis et c’est ce qui a ouvert la porte à Bolsonaro.

Comment penses-tu que les choses vont évoluer ?
Ce qui change avec Bolsonaro, c’est que n’importe qui peut devenir sa cible. Nous sommes tous en danger. Mais en vérité, la violence, le patriarcat, la corruption… Toutes ces choses existaient avant lui. Les minorités raciales, la communauté LGBTQ et les habitants des favelas n’ont pas eu besoin de Bolsonaro pour être les cibles des gouvernements successifs. Par le passé, il est arrivé que des policiers s’infiltrent à nos événements et y répandent de la drogue pour nous accuser d’être des dealers, ou que des artistes soient poursuivis pour pédophilie car ils incluaient de la nudité dans leurs performances. Nous avons l’habitude d’être attaqués. Avec Bolsonaro au pouvoir, ce qui m’inquiète, ce sont les civils. Les Brésiliens qui l’ont élu et qui partagent ses idées fascistes. Ces gens pourront s’exprimer plus librement à partir d’aujourd’hui, et les rues risquent d’être de moins en moins sûres pour les femmes, les Noirs et les gays.

Pourtant, cela ne vous a pas empêché, toi et ton groupe, d’aller tourner votre prochain clip dans les rues de Sao Paulo le lendemain de son élection. C’était prémédité ?
[Rires] On pourrait le croire mais pas vraiment. En fait, je bossais sur le script depuis quelques semaines et je priais pour que l’on trouve une équipe vidéo qui soit plus intéressée par le message que par l’argent. Teto Preto est un groupe auto-produit en totale indépendance et, pour cette fois, nous avions peu de budget à disposition. L’idée était de réaliser un clip très coloré, avec un univers LGBTQ et des références, comme le couteau caché dans mon ventre, qui rappelle celui avec lequel Bolsonaro a été attaqué au mois de septembre. Mercredi dernier, j’ai enfin trouvé une équipe et on s’est mis en tête de réaliser le clip très vite. Après le tournage, le patron d’un club est venu nous raconter qu’il s’était battu avec un mec qui avait insulté un travesti. Il nous a dit qu’il fallait continuer de s’opposer à ces comportements même si Bolsonaro leur donnait du crédit. C’est exactement ce que l’on compte faire. On a tous un peu peur - on espère qu’on existera toujours l’année prochaine - mais se taire n’est pas une option.

Comment es-tu devenue l’artiste et l’activiste que tu es aujourd’hui ?
Le point de départ, c’est mon opposition à l’image que le Brésil véhicule de la femme. Le patriarcat est confortablement installé ici, l’objectification de la femme est presque ancrée dans la culture. Petite, je ressentais déjà les effets néfastes du machisme et, pour m’en protéger, j’ai adopté des attitudes masculines. C’était un moyen pour moi de résister et, paradoxalement, de m’affirmer en tant que femme. Je ne voulais pas être une ‘poulette’ ou un bout de viande. Je voulais que l’on m’écoute. Je m’efforçais de faire tout ce qui était réservé aux hommes et tout ce qu’une femme ne devait pas s’autoriser.

Adolescente, je traînais avec les punks. Je cherchais une alternative, quelque chose de différent, d’un peu moins lisse et blanc que ce que j’avais pu connaître. Je ressentais une urgence d’agir et passais mon temps à parler de politique. Puis je suis allée à l’université poursuivre des études de cinéma. La fac se disait publique mais la vérité c’est qu’il fallait réussir un concours pour pouvoir y accéder. Dès mon entrée, j’ai milité pour qu’elle se rende plus inclusive. Les étudiants étaient, pour la plupart, des citoyens privilégiés, blancs et riches… Quand j’ai compris que l’université était corrompue elle aussi, j’ai pris mes distances avec les salles de classes. J’étais de plus en plus présente dans les manifestations, j’ai commencé à organiser des actions et des événements pour financer ces actions. C’est comme ça que je suis rentrée dans le milieu artistique de Sao Paulo.

C’est donc la politique qui t’a menée à la musique, finalement ?
C’est ça. À l’époque, les soirées que j’organisais étaient à la fois une manière d’exprimer et de diffuser mon message politique. L’idée était de réunir du monde pour créer une communauté, partager nos expériences et faire grandir nos idées ensemble. Il ne s’agissait pas que d’organiser des fêtes, on cherchait un moyen de réunir toutes les initiatives qui agitaient Sao Paulo pour leur donner du sens.

Et c’est toujours le même ADN qui guide Mamba Negra aujourd’hui…
Oui. Au début, j’organisais mes soirées de mon côté et Cashu du sien. On évoluait en parallèle avec des visions très similaires. Dès notre rencontre en 2010, on a immédiatement su qu’il fallait que l’on travaille ensemble. On regardait ce qui se faisait autour de nous. La culture mainstream nous ignorait et la scène alternative nous semblait trop baba-cool, déconnectée des réalités, alors on a réfléchi à notre propre concept. On voulait créer un rendez-vous où les différences seraient célébrées sans aucune honte. Où l’on n’aurait pas peur de dire les choses et d’appréhender leur côté sombre. Des événements au sein desquels chacun pourrait affirmer son identité de femme, gay, trans, noir, métisse… et développer sa créativité librement. On voulait créer une zone de confiance où chacun pourrait exprimer qui il est. C’était important pour le public mais pour nous également. C’est dans cette communauté que j’ai trouvé la force d’aller plus loin. Avec le temps, Mamba Negra est devenu le refuge des marginaux, et une scène taillée sur mesure pour les nombreux musiciens, danseurs et performeurs qui n’ont pas leur place dans les clubs traditionnels. Et le projet ne cesse d’évoluer. À chaque événement, on repousse les limites et on essaie de créer de nouveaux contenus pour élaborer et complexifier notre identité. Mamba Negra est devenu un mouvement qui n’appartient ni à moi ni à Cashu. Il a été créé par de nombreuses mains, des centaines de personnes et de nombreux artistes parmi lesquels j’aimerais citer Linda Quebrada et Jup Do Bairo. On ne pouvait créer ça que tous ensemble.

Après deux ans aux manettes de Mamba Negra, tu décides de former ton groupe Teto Preto. Qu’est-ce qui t’a poussée à franchir ce pas ?
J’ai toujours voulu faire de la musique, j’avais même déjà joué dans un groupe mais je n’en garde pas un bon souvenir. J’ai été abusée par mes partenaires et j’ai dû quitter le groupe dans les cris. Il m’a fallu du temps pour reprendre confiance en moi et m’investir dans un nouveau projet musical. Mais en dirigeant Mamba Negra, de nouvelles personnes sont apparues, comme Zopelar qui est selon moi l’un des producteurs les plus talentueux du pays. Toute ma vie, on m’avait répété que je ne pourrais pas faire de musique parce que je ne sais pas lire une partition, que je n’étais pas ceci ou cela. Lui m’a tout de suite amené à prendre confiance en moi. Il m’a appris à programmer une drum machine et un tas d’autres choses que je n’aurais jamais pensé être capable de faire.

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© Guilherme Nahban / Fable Bercsek

Peux-tu parler de l’histoire derrière votre premier titre, « Gasolina » ?
J’ai écrit « Gasolina » bien avant que l’on forme Teto Preto, après mon passage en prison lorsque j’étudiais encore à la fac. On était une centaine à occuper la fac pour protester contre la présence de la police sur le campus. Ils ont envoyés des agents, des chiens et même des chevaux pour nous chasser. J’ai été arrêtée avec 70 autres étudiants après que la police nous ait violemment attaqués. On a tous été poursuivis pour organisation criminelle et crime contre l’espace public. C’était il y a 10 ans mais je suis toujours sous le coup d’une procédure judiciaire pour cette histoire. C’est délicat car si je retourne en prison aujourd’hui, je n’aurai plus le droit de payer de caution pour en sortir rapidement. Quand on nous a libérés, on a organisé une grande jam session. J’y ai croisé un mec, le genre un peu perché, pas très studieux mais que tu vois toujours lire dans un coin de la fac. Il est venu me demander comment j’allais. J’ai répondu que j’allais parfaitement bien, qu’on voulait me faire peur mais que je n’offrirai ce plaisir à personne. Il était impressionné et il m’a répondu : « Woww, Gasolina Neles ! » L’expression est restée dans ma tête et j’ai commencé à composer un son autour. Les paroles sont composées de ces mots, Gasolina Neles, que je répète comme un mantra, et d’une association de plusieurs textes. Il y a d’abord un discours extrait du film Terra Em Transe de Glauber Rocha, un réalisateur brésilien. Le texte parle de notre inconscience vis-à-vis de notre propre puissance : on se sent perdus alors que nous cachons tous un grand pouvoir. La seconde partie est extraite de l’Evangile de Jean. Lors de la Cène, il est dit que celui qui boit le sang et mange la chair du Christ reposera en lui, et que réciproquement, le Christ restera près de lui pour toujours. Ce passage parle d’unité, du devoir d’être ensemble. Enfin, la troisième partie est extraite d’un poème de Roberto Piva – un artiste marginal brésilien, gay, sombre et absolument génial… C’était peut-être le seul vrai beatnik brésilien. Dans son texte il écrit : « Je suis un fusil mitrailleur en état de grâce ». J’ai choisi ces trois références car elles sont importantes pour moi, mais aussi car elles appartiennent toutes les trois à la culture brésilienne. J’ai gardé le titre au chaud pendant plusieurs années et, quand Teto Preto est né, j’ai senti qu’on pouvait enfin en faire quelque chose de bien. On a sorti le titre en 2016 et il est devenu, pour nous, une réponse à chaque nouvel incident politique.

Ce n’est pas le seul morceau que tu as écrit en réaction à un événement politique.
En vérité, la plupart de mes morceaux portent un message politique mais tu dois parler de « Bate Mais ». En mars dernier, l’assassinat de Marielle Franco m’a beaucoup touchée. C’était une femme gay et métisse, qui avait été élue à un poste à la mairie et qui n’avait pas peur de dire ce qui n’allait pas. Elle dénonçait la corruption, les agents de polices qui assassinent et torturent la population à Rio. Nous n’avons toujours pas de réponse sur les circonstances de sa mort mais tout laisse à penser qu’elle a été tuée par ses opposants politiques. En tant qu’artiste et activiste, je me suis sentie menacée après sa mort. Je me suis rendu compte que les forces qui dominent le Brésil agissaient en toute impunité. Sa mort a été suivie par celui d’une amie et membre de notre communauté, Matheosa. Elle a été assassinée quelques semaines plus tard par des skinheads car elle était une femme transgenre. Ces meurtres m’ont inspiré à écrire « Bate Mais », qui signifie ‘frappe plus fort’. C’est aussi l’expression que l’on utilise pour parler de sexe et de la sensation de défonce après un joint. Le sexe, la drogue et la police corrompue sont des thèmes omniprésents dans le dub, alors on a décidé d’accompagner « Bate Mais » d’un arrangement dub. C’est un morceau qui compte beaucoup pour nous.

Sur scène, tu es presque toujours nue. Pourquoi ce choix ?
La pensée dominante ici est que la femme est un objet sexuel. Alors c’est ce que j’offre en premier lieu. Puisque je suis déjà nue, passons à la suite. Et la femme est un objet au Brésil. Elle n’a le droit d’être nue que si un homme l’autorise à l’être. Être nue sur scène, c’est un moyen de dire aux femmes qu’elles disposent librement de leur corps. Étrangement, ma nudité concentre l’attention du public sur le message de la performance. Elle n’est pas sexy, ce n’est pas du fétichisme. Ma nudité est franche et parfois violente. C’est un moyen de me sentir en puissance et de transmettre cette force aux femmes dans l’audience, à les inviter à prendre le contrôle de la situation. De manière générale, nos performances sont violentes. Elles prennent presque la forme de rituels. Je pense qu’il faut accepter de regarder notre ennemi droit dans les yeux, de nous nourrir de la violence avec laquelle il nous traite pour apprendre à la combattre. Lorsque tu absorbes une bactérie, ton corps la traite et s’en immunise. C’est ce que l’on tente de faire avec Teto Preto.

Le premier album de Teto Preto, Petra Preta, sort le 8 novembre.

Thémis Belkhadra est sur Noisey.

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