Photos : Thémis Belkhadra

Shayfeen et le rap marocain, un long travail de sape(s)

Reportage à Casablanca où le duo nous a expliqué comment il allait méthodiquement faire exploser le rap marocain à la face du monde.

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18 octobre 2018, 5:59pm

Photos : Thémis Belkhadra

Plus de 20.000 personnes sont réunies au stade universitaire de Casablanca pour la quatrième journée du festival l'Boulevard - événement local massif, dédié aux-musiques-alternatives depuis près de vingt ans. Ce soir, c'est le rap, genre musical le plus apprécié de la jeune génération, qu'on met à l'honneur. La soirée s’ouvre sur Oxmo Puccino mais le public n'a que deux noms à la bouche : « TOTO ! SHAYFEEN ! TOTO ! SHAYFEEN ». N'en déplaise au daron, ce sont des hi-hats épileptiques et des couplets en darija qu’attend la foule.

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Le public est essentiellement masculin mais quelques courageuses ont trouvé place au premier rang, entre deux gars en sueur dont les T-shirts ont certainement fini accrochés à un projecteur. La foule se réveille alors qu'Oxmo tire sa révérence. Elle s'apprête à accueillir Toto, rappeur devenu icône locale à la suite d’une dizaine de tubes puissants. Il n’a que deux ans de carrière mais on porte déjà fièrement des maillots du PSG floqués à son nom et son arrivée sur scène déclenche un véritable séisme. Basses lourdes et délire thug assumé, Toto occupe l’espace avec énergie, porté par les cris - et les pétards - du public ahuri qui l'accompagne sur chacun de ses couplets.

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Toto

Pourtant, le rap n'a pas toujours déchaîné les passions au Maroc. Et si un Toto a pu émerger si vite aujourd'hui, c'est que d'autres ont travaillé des années pour faire du rap marocain une scène solide, reconnue par la majorité de la population et même prête à s'internationaliser. C’est toute l’histoire du duo Shayfeen (Shobee et Small X), actif depuis plus de dix ans, qui s'apprête d’ailleurs à monter sur scène. Le public, déjà hors de lui, manque de briser les barrières qui le tiennent en place alors que Shayfeen fait suite à Toto.

Leurs beats sont incisifs, à base d’effets et ad-libs surprenants de justesse et de créativité. Leur présence sur scène est magnétique. À nouveau, le public surligne chaque mot de chaque morceau. Au terme d’un concert hystérique, qui aura aussi vu apparaître Madd - jeune frère de Shobee et MC parmi les plus talentueux de sa génération - le duo invite Toto pour clôturer ensemble la soirée sur leur titre commun, « Tcha Ra ». Le festival s’achève alors sous les cris, pleurs et poings levés d'une audience électrique.

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« Il n'y avait rien à faire » - Shobee

Le lendemain, la pression redescend pour Madd, Shobee et Small X, qui ont posé leurs valises dans les dédales de la Médina. Quartier ancien parmi les plus modestes de la ville, il tranche avec l'ambiance de la veille. Je les retrouve au détour de deux ruelles. « Notre grand-mère (à Madd et moi) a toujours habité là, commence Shobee. Dès qu'on se pose à Casa, on passe un maximum de temps ici, on se ressource ». Après quelques minutes de marche, Shobee et Madd nous ouvrent les portes de la maison familiale. À l'intérieur, un groupe d'amis proches sont réunis sur le canapé d'angle d'un salon marocain étroit et chaleureux. On se pose pour en apprendre plus sur les jeunes artistes.

S’ils sont aujourd’hui de vraies figures de la culture urbaine marocaine, le parcours de Shobee et Small X débute pourtant à Safi, un village côtier « un peu dead » au sud de Casa. « Il n’y avait rien à faire là-bas, confie Shobee. Du coup on s’occupait en faisant du surf, du skate et on s’évadait en écoutant du rap ». Les garçons sont alors des adolescents passionnés que l’ennui va mener sur les sentiers du rap : « On squattait tous les jours chez un pote. C’est dans son salon qu’on a gratté nos premiers textes, puis c’est même devenu notre premier studio ».

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Alors que Shobee et Small X s’activent, le rap marocain commence seulement à se populariser. « Les radios ont commencé à jouer du rap en 2006 seulement », précise Shobee. Pour s’assurer de toucher toute la population, le rap marocain s’inspire alors du raï avec des refrains typiques et des samples « fédérateurs ». Une mouvance dont Small X se souvient avec quelques regrets : « À l’époque, la seule question que se posaient les rappeurs c’était comment faire passer leurs sons à la radio. Je crois qu’ils n’exprimaient pas vraiment ce qu’il y avait en eux ».

Soucieux de rester indépendants, Shobee et Small X évoluent dans l’ombre sans chercher l’attention des médias marocains. Ils passent leur temps en studio à Safi, travaillent sans relâche : « Le fait d’être isolés, ça nous a donné la dalle et on a pu se concentrer sur la musique à fond ». Ils multiplient alors les collaborations jusqu’à l’apparition de leur première mixtape, L’Energie, en 2012.

« La trap a complètement brisé les barrières de la langue » - Small X

Décidé à se débrouiller sans l’aide de personne, Shayfeen n’utilise qu’Internet pour assurer la promotion de sa musique. Le duo se libère ainsi des attentes des radios marocaines et impose son propre style. Ils développent à deux voix : « C’est grâce à Internet qu’on peut parler de liberté artistique au Maroc. Rien ne nous forçait à travestir la musique pour plaire aux programmateurs de radios, puisque les réseaux sociaux ont créé un contact direct avec le public ». Loin des ondes mainstream, Shayfeen ne s’interdit aucune parole et pose des mots sur ses désillusions : « On vivait dans la merde, on grandissait et on ouvrait les yeux sur le monde. On avait besoin d’exprimer ça dans nos paroles ; c’est d’ailleurs pour ça qu’on a choisi de s’appeler Shayfeen (‘vision’) ». Le rap de Shayfeen est alors subtilement conscient.

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Small X

Mais plutôt que de s’asseoir sur une recette qui ronronne, les garçons décident d’opérer un virage radical alors que la trap redessine les contours du hip-hop mondial. « Avec la trap, la mélodie et le rythme ont pris le dessus. Le sens du texte est passé au second plan », affirme Shobee sous l’approbation de ses collègues. À mi-chemin entre le club et l’open mic, les formes mouvantes de ce nouveau courant permettent à Shayfeen de se réinventer.

Le duo recalibre son écriture, prend de la distance avec l’engagement politique de ses débuts, aborde la sexualité, la drogue mais aussi la réussite sociale... Des sujets universels mondialisés pour une musique qui la vise tout autant, comme le souligne Small X : « La trap a complètement brisé les barrières de la langue ». Shayfeen travaille alors à produire un son « aussi bon que la trap étrangère, mais destiné au public marocain ». Et ainsi sort en 2016, 07 the EP, l’un des tout premiers projets de trap marocaine.

À l’époque, l’idée est un challenge et les critiques sont légion. Leurs looks pimpés à base de bijoux brillants, grosses baskets et lunettes de marque vendent l’image de rappeurs déconnectés de la réalité de leur pays. Ils s’attirent quelques foudres : « À un moment, on était peut-être le duo le plus clashé de toute la scène marocaine. On nous reprochait de nous la jouer à l'américaine. On nous disait qu'il fallait redescendre, qu’on ne pouvait pas faire ça parce qu'on est Marocains, etc... ».

Des remarques dont Shobee se lave sans peine. Pour lui, le fantasme qu’ils déroulent dans leurs textes et clips se veut être un moteur : « Je pense que les jeunes ont besoin d'exemples. Voir que nos rêves se sont réalisés, ça leur donne la force de se battre pour les leur. On ne supporte pas les dysfonctionnements qu’il y a ici, tout ça nous touche, mais on veut tirer les jeunes vers le haut. Pas remuer leurs malheurs. Aujourd’hui, on doit leur montrer qu’on peut partir de rien et réussir sans l’aide de personne ». Avec cette philosophie, Shayfeen - accompagné d’autres artistes comme 7liwa - donne naissance à une nouvelle école du rap marocain.

« Un son marocain et accessible aux étrangers » - Shayfeen

Madd prépare alors ses premiers morceaux. L’expérience de son frère lui permettra de gagner un temps précieux, certes, mais elle n'élude pas le cadet qui dévoile son univers propre avec des bangers puissants comme « Allo Ouais » et « 3310 ». Sur des refrains chantés ou des couplets énergisants, son flow – qui rappelle tout à la fois ceux de Drake, Travi$ Scott ou Jaden Smith - déferle d’arrogance avec talent et distinction. Cette empreinte, et son look léché, façonnent une identité et rendent son personnage identifiable bien au-delà des frontières du Maroc.

Difficile de mesurer l'impact que le cadet aura sur le groupe mais sa percée marque un tournant évident. Si Shayfeen reste un duo et que Madd évolue de son côté, les trois garçons passent leur temps tous les trois, en studio, sur scène ou à la maison. Ils enregistrent plusieurs featurings et développent ensemble de nouveaux concepts. Shobee s'impose alors avec un phrasé puissant et une voix idéale pour des refrains efficaces comme ceux de « Bzzaf » ou « 3dabi » - leur featuring avec Lacrim. Small X, lui, est applaudi pour son débit accéléré, ses couplets denses et son timbre caractéristique à déguster sur « YDF », un de ses quelques titres en solo. Quant à Madd, il rayonne par sa diversification.

Alors que Shayfeen et Madd se hissent au sommet, le rap marocain se ramifie jusqu’à devenir une scène massive, diverse, dans laquelle chaque jeune marocain trouve un artiste auquel s’identifier. Souvent issus de milieux populaires, les rappeurs deviennent des exemples de réussite : les visages d'un Maroc en transition, aux influences multiples et au regard, comme ils ils disent eux-mêmes, « porté sur l'horizon.»

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Shobee

Au carrefour d’une multitudes de flux culturels, le Maroc offre une source d’inspiration inépuisable à Madd et Shayfeen. « Ici, on est Arabes mais aussi Berbères et Africains. On est connectés à l'Europe mais quand on est face à l'océan c'est vers les États-Unis que l'on regarde », m’explique Shobee. C’est de ce constat qu’émane une nouvelle obsession pour la bande de rappeurs : « l’équilibre ». Un équilibre entre leurs univers, mais aussi entre les différentes influences qui traversent leur pays. En cultivant ce juste dosage, Shayfeen et Madd se mettent à produire un son emblématique du Maroc mais dont les références urbaines sont accessibles à tous. Ils l’affirment en chœur : « Cet équilibre, c’est ce qui rend notre son à la fois très Marocain et aussi accessible aux étrangers ».

Car si les rappeurs quittent encore rarement leur terre natale, leur musique a fait le tour du monde. Une percée internationale dont les gars rêvent après avoir conquis le Maroc : « On a évidemment envie de voir plus loin, ne serait-ce que pour montrer partout que le Maroc produit du très bon rap ».

« Sortir les artistes arabes du cadre dans lequel on les a enfermés » - NAAR

Un but qu’ils partagent avec le collectif NAAR, fondé par le photographe Ilyes Griyeb et le journaliste Mohammed Sqalli. À la suite d’un article vengeur intitulé « Et si on laissait les artistes arabes raconter eux-même leurs histoires », les garçons se mettent en tête de fonder une institution destinée à dynamiser et internationaliser la jeune création nord-africaine. Concentrés aujourd’hui sur le rap marocain, Sqalli et Griyeb espèrent à terme généraliser leur action sur d’autres pays et d’autres scènes musicales.

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Madd

En tout cas, c’est grâce à NAAR que la France ouvre les yeux sur le rap marocain, en février 2018, avec le clip « Money Call ». Associant Shayfeen, Madd et Laylow - valeur sûre d'un rap français qui se pique d'indépendance - le titre est d’une efficacité sans nom. Mais c’est surtout le visuel qui captive et tient le public étranger en haleine. Entièrement réalisé avec une poignée de dirhams, il met les rappeurs en scène dans un décor industriel aux abords d’un paysage désertique. Les couleurs pastel, le minimalisme et la précision caractéristiques du travail de Griyeb révèlent le charisme des rappeurs. « Money Call », en mariant un son ultra-clean et un clip ultra-léché, avance un potentiel de force vente insolent.

Et alors que tous rêvent de conquérir le monde, NAAR ne veut pas précipiter les choses. Pour Sqalli, il est d’abord question de « sortir les artistes arabes du cadre dans lequel on les a enfermés ». Ce cadre, selon lui, c’est la case world-music, les ondes de RFI et les programmes tardifs de TV5 Monde. En d’autres mots, le quota tiers-monde. L’idée est donc d’arriver directement aux yeux du public international qui aime le rap ; d’être adoubés pour la qualité de leur production avant tout, et pas forcément pour le contexte dans lequel elle s’inscrit. Motivé par cette idée, NAAR sort son clip en première sur The Fader - ce qui est toujours pas mal niveau street crèd' artistique plutôt que tiers-mondiste donc. Jackpot, le site loue l’esthétique du collectif et la force des rappeurs qui se mettent à faire le tour du net.

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Avec « Money Call », le rap marocain commence à s’internationaliser. La sortie du clip, en attirant les regards, entraîne une amélioration globale de toute la scène, dans ses aspects musicaux comme visuels... L’intérêt croissant pour le rap marocain pousse les rappeurs à se diversifier, à faire valoir leur originalité, à collaborer aussi et à s’organiser pour produire plus de qualité. Mais pour le co-fondateur de NAAR, le chemin est encore long et le véritable défi se jouera cette année : « C’est vrai que le rap marocain a eu une bonne couverture cette année, mais l’enjeu c’est de maintenir cet intérêt sur la durée et de prouver notre valeur commercialement. Aujourd’hui, les rappeurs marocains ne sont pas seulement en compétition entre eux. Je vois le rap comme un marché mondial, et selon moi, ils sont en compétition avec les rappeurs du monde entier ».

Dans quelques mois, le collectif sortira son premier disque sur le label souverain, Def Jam. Fruit d’une résidence à Casablanca, il réunit la nouvelle école marocaine et la confronte à de jeunes signatures étrangères. « Money Call » en était le premier extrait, et le second – « Caviar » - qui introduit ISSAM et King Doudou, faisait son apparition il y a quelques semaines.

On s’agite donc beaucoup autour de Madd, Shobee et Small X mais les trois garçons gardent leurs objectifs en tête. Comme Small X le rappelle à la fin de notre entrevue, « le plus important reste d’incarner un exemple de réussite pour les générations à venir ». Car ils sont nombreux, les artistes, à vouloir leur faire suite. Et le pari n’est pas si fou. Aujourd’hui, Internet et la trap ont connecté les communautés urbaines à travers le monde, permettant à des artistes d’émerger ailleurs qu’en Europe et aux États-Unis. Alors que le monde découvre le rap marocain, ce sont des clichés millénaires qui meurent subitement. C’est une jeunesse qui trouve des voix pour porter ses vraies couleurs mais c’est aussi le hip-hop qui ouvre un nouveau chapitre de son histoire : celui de sa mondialisation.

Thémis Belkhadra arrive tout juste sur Noisey.

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