Tour de France : Pau

De Daniel Balavoine à Shunatao en passant par Hate Force, les Destropouillaves et Magnetix.

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21 novembre 2014, 12:50pm

Parce qu'à l'époque où les supermarchés vendent des bananes en sachet individuel, il est important de renouer avec ses valeurs et ses racines, nous avons proposé à des contributeurs Noisey et des invités de nous présenter une playlist exclusivement constituée d'artistes de leur ville d'origine, dans le cadre d'une rubrique intelligemment baptisée « Tour de France ». Après Bayonne, La Rochelle, Reims, Brest, Lyon, Tours, Poitiers, Rouen et Bordeaux et Toulon, voici Pau présenté par notre collaboratrice Eve Dequidt.

LES CHANTS BEARNAIS
Les Béarnais, ce peuple de chanteurs. Des plus jeunes aux plus vieux, ils se démerdent toujours à un moment un tant soit peu convivial pour se retrouver en petits cercles serrés (dans les bars, dans la rue, etc ...) et chanter en Occitan des chansons transmises pour certaines depuis le Moyen-Age. Ici pas d' « artistes » ni de « spectacle », chanter c'est comme manger ou dormir, ça fait partie des besoins vitaux. Le but est de vibrer à la manière de nos ancêtres. Lors de grosses manifestations, on peut compter beaucoup de cercles séparés seulement de quelques mètres sans qu'il y ait d'interférences gênantes. Les paroles, simples et belles à pleurer, ne parlent que d'amour, de fleurs, de montagnes et de liberté. Je connais rien de plus jouissif que de se glisser dans un cercle de chanteurs et rentrer dans le trip, pour vous situer le truc, ton corps d'un coup s'atomise et le son des voix de chacun se mêlent et nous élève très très haut, c'est plus puissant que la kétamine.

DANIEL BALAVOINE
Contrairement à Bertrand Cantat, Daniel Balavoine n'est pas né à Pau mais il y a passé toute son adolescence. C'est là qu'il a commencé sa carrière de chanteur en faisant de la musique avec mes oncles. Ils jouaient du rock progressif il me semble (les Shake's). Mon oncle m'a d'ailleurs rapporté ceci : « ben quoi, sans nous il n'existait pas Balavoine, on est allé le chercher pour chanter, on lui a filé la carotte et il nous a suivi comme l'âne. » Faut dire que mon oncle le détestait Balavoine, vu que déjà, c'était un « chiatique », et qu'en plus, il avait couché avec la femme de son meilleur pote lors d'une tournée en Espagne, ce qui avait abouti apparemment à une séparation du couple (à l'époque Balavoine avait 17 ans et la nana 45).
« - Et tu racontes pas ces conneries sur Internet hein, on s'en carre le fion de Balavoine ! »
« - Ok tonton, promis ! »

HATE FORCE
La dernière fois que j'ai vu Spontex, le chanteur/batteur de Hate Force, c'était en 2005 au bar l'Entropie. On buvait des bières tous les deux mais il me mettait la tête comme ça à ne parler que d'armes, de massacres perpétrés, de violence, etc ... Je l'écoutais avec un certain effroi respectueux parce que bon, c'est quand même la seule personne de Pau à avoir une page Wikipédia rédigé par des Américains et sans doute aussi la première personne en France à avoir porté un T-shirt des Cro-Mags. Mais lorsqu'il m'a dit vouloir déménager au Vietnam, j'avoue avoir été soulagée...

LES MAGNETIX
A Pau, on est Béarnais mais aussi américains en même temps (et un peu anglais). Les similitudes avec le Californian Way of Life sont flagrantes, beach + country + mountains + Mexique à côté, euh Espagne à côté. Looch et Agnès, c'est le rêve américain, couple inséparable depuis 20 ans qui passe sa vie à faire l'amour et des concerts comme Johnny Cash et June Carter, toujours sur les routes à vagabonder d'endroits cools en endroits cools en buvant des bières, cools aussi. Sur la vidéo plus haut, on peut apercevoir mon Dieu punk de l'époque, Richard Ochman. C'est la première vision de keupons gothiques en chair et en os que j'ai eu, ça m'a hyper marquée. Richard et Arnaud Nabos (futur bassiste de Jean Seberg, groupe hardcore de Bordeaux) étaient immenses, en noir, T-shirts déchirés et cheveux crêpés au max comme des personnages de dessins animés qui n'existaient pas encore, se dirigeant vers Croc Disques, LE vinyl shop ultime fin 80 début 90 où l'on trouvait TOUT. J'en frémis encore.

LES DESTROPOUILLAVES
Groupe emblématique de la scène punk paloise (on ne citera pas Pekatralatak qui étaient plus parisiens que palois hein), le groupe s'est formé sur le tard (les mecs avaient plus de 30 ans) quand Gilou s'est soudain décidé à acheter une batterie et a fait un pacte avec le diable : La Huche, qui était à l'époque bassiste dans le groupe thrash-metal Braindeath. Gilou s'est mis à cogner si fort sur ses tomes qu'il est vite devenu une légende du canton. Leur première chanson s'appelait « Le Calos » (le joint), pour vous situer un peu le délire. Les Destros ont fait plein de concerts tarés du haut des montagnes jusqu'aux plages de Tarnos avec les fameux Agressive Agricultor et Spiral Tribe lors d'un teckos de 1995. No borders les mecs. Ils ont partagé l'affiche avec tout le gratin de l'époque : des Sheriff à GBH en passant par les Pogues, The Exploited ou… Treponem Pal. Ce qu'il faut retenir des Destros c'est aussi leurs looks de métalleux darkos qui n'étaient pas raccords avec leur musique et déstabilisaient les punks : cheveux longs bouclés, cuirs noirs et surtout la guitare de Nono, une Flying V noire, la même que dans les clips de Daft Punk !

SHUNATAO
De loin le meilleur groupe que Pau ait enfanté. Dans la famille cow-boys psychés rednecks déglingos : voici leur père à tous. Les 8 albums de Shunatao ont été produits par Amanita Records (label basque de renom). On peut classer n'importe quelle de leur chanson dans la catégorie « chef d'œuvre pour déprimer ou pour baiser ». Précipitez-vous pour commander leurs cds, ce sont d'énormes collectors, le groupe n'existe plus que sur ce support. Winshluss a depuis roulé sa bosse : il est devenu dessinateur et réalisateur. Je l'avais croisé pour la première fois devant mon lycée (j'avais 14 ans)… J'en frémis encore.

KOURGANE
Quand on vit ici, on rencontre des anarcho-punks qui te parlent du drame palestinien en patois, des danseurs de Buto qui performent avec des carcasses de viande dans la forêt où dans des parkings, des hippies qui congèlent les psylos pour l'hiver, qui vivent dans des granges en croyant au pouvoir des cailloux, du genre à t'expliquer que ton chien est ton AMI en fait, pas uniquement ton chien, tu vois ? Des institutrices qui passent leurs week-ends à transpirer dans des tentes de sudation en suivant les rites des amérindiens Sioux, etc etc. Tout plein d'excentriques intellos à l'image de Kourgane. Tu prends ceux que je viens de citer plus haut, tu saupoudres d'Antonin Artaud et de Shellac, tu mélanges et voilà.

LA FAMILHA ARTUS
Groupe très impressionnant et émouvant sur scène, la familha Artus chante en Occitan et ça déboîte dans tous les sens. C'est tribal, c'est néo et vieux à la fois, c'est dansant à l'ancienne, de la vraie musique de sorcières. A voir avec des psylos dans la poche bien sûr.

LES ANCIENS ABATTOIRS
Un joli complexe bien achalandé tout dédié à l'art et aux musiques actuelles qui contient salles de répètes, de concert et un espace d'exposition. Le régisseur n'est autre que Bruno, l'ex batteur des Camera Silens. Là-bas, vous croiserez tout ce que le rock et l'art ont sauvé d'une jeunesse ou d'une vie d'adulte vouées à la déprime ou au kayak. Lorsqu'après l'effervescence des années 80 et 90, Pau est redevenue une ville à peu près morte, les anciens Abattoirs ont repris le flambeau. Chaque année, on y retrouve Accès(s), un festival « cultures électroniques » aussi pointu que la programmation de la Gaité Lyrique.

LE QUARTIER DU HEDAS
Je ne vais pas conclure sur Nathalie Cardone (700 000 disques vendus avec « Hasta Siempre Che Guevara » quand même) ou Mlle Agnès, ni même sur Frédéric Beigbeder qui a transformé une belle maison de famille en un hôtel de luxe (La Villa Navarre), mais plutôt avec le Hédas, un quartier bien sombre situé tout en bas d'un ravin, en plein centre-ville. La zone entretient sa mauvaise réputation depuis des siècles, les gars se filaient déjà rendez-vous là-bas pour des duels à l'épée au XVIème siècle. C'est aussi là que ce trouve la Tour du Bourreau où vivait le dernier bourreau de Pau, celui qui faisait tomber des têtes à la guillotine. Et c'est également là qu'a vécu Romain Dupuy, à 2 minutes de chez moi, le schizophrène qui s'était introduit une nuit dans l'hôpital psychiatrique de la ville pour tuer deux infirmières au sabre dont une fut décapitée et sa tête posée sur une télé. Un drame qui a secoué toute la région.

Pour moi, ça représente surtout mon baptême du feu, c'est dans le tieks que j'ai vu mes premiers groupes punks du cru, à la fin des 80's, à l'Endroit, l'autre bar rock avec Chez Tutu qui se trouvait dans le quartier du Triangle (autre zone de non-droit de la Ville). J'y ai vu les célèbres Catcheurs, groupe de garage surf sur-testostéroné dont les membres jouaient avec des vrais masques de catch sur la tête et surtout Spina-Bifida, et leur tube « Chicken Society », qu'il m'arrive de fredonner quand je repense à tous ces moments passés sous le « bet ceu de Pau ».


Eve Dequidt a chanté dans Neoboris et a écrit pour VICE.