Le cycle de vie d'un groupe punk

De 17 à 41 ans, de l'idéalisme au renoncement.

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févr. 10 2015, 11:15am


Illustration - JP Flexner

De tous les choix de vie que vous pourrez faire au cours des 20 premières années de votre existence, former un groupe punk sera assurément le pire. Former un groupe punk vous permettra en effet d'éviter d'avoir à chercher un vrai job mais ne vous rapportera jamais assez d'argent pour que vous puissiez vivre sans avoir à chercher un vrai job. Former un groupe punk (ou tout autre dérivé du punk —hardcore, emo, etc.) vous permettra de vous considérer comme un survivant, comme un type qui en a bavé et qui pisse droit, mais plus les années passeront et plus vous vous verrez surtout comme un type qui a pas mal fait à côté, qui n'en a pas bavé tant que ça et qui a, globalement, foutu sa vie en l'air. Si toutefois, vous avez 15 ans et vraiment méga-envie de former un groupe punk, voici, très précisément, année et après année, ce qui vous attend.

17 ans : Pour tuer l’ennui les jours où il fait vraiment trop moche pour skater, vous et vos potes décidez de monter un groupe et de répéter dans le garage de vos parents. Personne ne sait se servir d’un instrument, vous n’avez visiblement aucun don pour la musique, ni de références crédibles, et objectivement, vous êtes des merdes. Mais vous vous marrez à essayer de reprendre vos morceaux préférés sur 4 cordes, et c’est bien le principal. Vous êtes jeunes, vous avez un look, le monde vous appartient. Tout roule.

20 ans : Avec les quelques ronds que vous vous êtes faits en jouant dans les rades du coin ces trois dernières années, vous avez pu enregistrer votre premier album. Avec le recul, les paroles et le compos étaient proches de la catastrophe mais bon, l’énergie était là, il y’avait l’envie, la motivation, et c’est bien le principal. Vous êtes encore jeunes, idéalistes, et le poids du monde, tout comme celui de votre sac à dos couvert de patches, n’a pas encore eu raison de vos frêles épaules. Et puis, ce disque est la base sur laquelle va se construire votre fanbase, ne l'oubliez pas.

21 ans : Vous avez passé plusieurs mois de l’année en tournée – tout est bon pour fuir le monde réel et ses jobs sordides. Vous vivez dans un van, votre look est proche de celui des Guerriers de la Nuit, tout comme votre odeur. Vous ne le réalisez pas encore, mais vous êtes en train de passer les meilleurs moments de votre vie.

22 ans : Vous sortez votre deuxième album. A ce stade, vous avez enfin appris à vous servir de vos instruments (de manière, disons, passable) et êtes devenus un « vrai » groupe. Ce disque sera le meilleur de votre carrière et la dernière bonne chose que vous accomplirez dans votre vie.

24 ans : On parle de vous partout (dans les médias alternatifs) et vous réussissez à capter l’attention de gros labels. Vous signez aussitôt, dans l’espoir de faire suffisamment de blé pour ne pas partager le reste de votre existence avec 6 autres colocs. Votre troisième album, et donc le premier en major, divise vos fans. Les puristes qui vous suivaient depuis vos premières démos vous crachent maintenant ouvertement dessus, en concert ou sur les forums. Il arrive même que certains crèvent vos pneus dans les bleds où vous jouez. Mais vous attirez également de nouveaux fans – la plupart du temps des beaufs qui vous entendu à la radio ou ont vu passer votre clip sur une chaîne alternative. Ils viennent gueuler à vos concerts pour que vous jouiez votre « single » ou une reprise des Pistols.

25 ans : Vos débuts en major marquent sans surprise vos plus grosses ventes – quatre fois plus que vos deux premiers albums réunis – mais le disque est considéré comme un échec par le label, qui vient de se rendre compte que le punk n’était pas un investissement rentable. Ils accusent le coup en recoupant toutes les pertes et en mettant le paquet sur cette nouvelle pop-star de 19 ans qui vient de sortir un album autour du concept de la fête et qui est déjà quintuple disque de platine. La secrétaire de la maison de disque filtre tous vos appels, mêmes ceux émis depuis le téléphone de vos parents. Vous accédez à la phase existentialiste de votre parcours.

27 ans : Pour sortir de votre routine créative, vous entamez un side-project. Une sorte de folk acoustique pour lequel vous choisissez de ne plus tricher et que vous baptisez « [Votre Nom] & The [Quelque Chose] ». Les morceaux sont cafardeux, les paroles moroses, et vous réalisez très vite que ça n’intéresse pas grand monde d’entendre les séances de psychanalyse unplugged d’un type qui a fait un bon album il y a 10 ans. En morceau caché, vous reprenez un groupe de chez SST, histoire de rappeler à tout le monde d’où vous venez. Vous faites quelques concerts, toujours accompagnés de la mention « ex membre de » parce que personne ne viendrait autrement. Ces concerts sont clairement un échantillon du futur froid et sombre qui vous attend.

28 ans : A ce point de votre carrière (oui, on peut maintenant appeler ça une carrière), tous les membres du groupe se détestent les uns les autres. Vous avez déjà casté trois batteurs et menacé plusieurs fois de quitter le navire. Vous êtes même allés jusqu’à annuler une semaine entière de tournée, en prétextant une laryngite, mais la vérité, c’est que vous étiez incapable de supporter un soir de plus de jouer les mêmes morceaux avec les mêmes trous du cul.

29 ans : Même si votre label ne veut plus entendre parler de vous, votre contrat stipule que vous leur devez encore un album. Il n’y a malheureusement plus rien dans votre chapeau à lyrics à part deux petits papiers où sont inscrits les mots « loser » et « raté », alors vous pondez un truc horrible, à des années lumières de ce que vous aviez en tête il y a 10 ans, quand vous jouiez innocemment dans ce garage désormais rempli de meubles en kit que vous avez eu la flemme de monter. Votre quatrième album contient 9 morceaux expérimentaux et chiants et seuls vos fans les plus débiles, ceux qui sont persuadés d'être en contact intime avec votre psyché, le défendent bec et ongles sur les forums où ils se font bolosser à longueur de journée.

31 ans : Après un break de deux ans, vous décidez enfin de mettre un terme à cette histoire. L’annonce de votre split se répand sur les réseaux sociaux et les commentaires oscillent entre « J’aimais juste leurs premiers trucs de toute façon » et « Attends, ils étaient pas déjà morts ? ». Bravo, vous êtes devenus une blague.

32 ans : La réalité vous rattrape. Vous n’avez aucune connaissance en marketing ou en graphisme vu que vous avez quitté les bancs de la fac pour vous « consacrer pleinement à votre art ». Comme si ça ne suffisait pas, vous êtes également couverts de tatouages embarrassants, parmi lesquels on discerne le nom de petites amies rencontrées en tournée, ainsi que certains lyrics de votre deuxième album, en typo manuscrite. En gros, vous êtes mûr pour les pires tafs de la terre. Par chance, vous avez une femme et elle, elle a un job qui lui permet de vous entretenir, ce qui fait que vous pouvez glander à la maison toute la journée.

35 ans : Vos amis passent leurs journées au boulot, mais vous, vous avez des tonnes de temps libre, que vous dilapidez sur Facebook. Votre photo de profil est un cliché iPhone de votre bébé de 6 mois. Vous réagissez à n’importe quel sujet d’actu avec un outil argumentaire à peu près aussi développé que le cerveau d’un Ramones. D’ailleurs, vous vous rendez compte que vous êtes de droite. La plupart des gens vous ont masqué et vous vous êtes fait l’écho des #OLD punks qui déprécient tout ce qui est lié à l’époque et rappellent toutes les 15 minutes que l’état de la scène punk actuelle est vraiment déplorable (« mais que fout Miley Cyrus avec un T-shirt Rancid, sérieux ?! »). Pourtant, la scène est exactement comme vous l’avez abandonné il y a 15 ans.

37 ans : Un après-midi où vous vous ennuyez sur Instagram, vous décidez de ranger le garage. Vous découvrez un carton contenant les premiers pressages de votre second LP et quelques T-shirts (vous vous rendez compte au passage que vous ne rentrez plus dans du M… hein ? Depuis quand ?!) Vu que les ventes d’albums ne vous rapportent qu’un chèque annuel de 500 balles, vous mettez tout le contenu du carton sur eBay pour vous faire un peu de blé, que vous utilisez pour acheter de la weed, que vous fumez en secret sur les parkings, quand vous sortez acheter des couches. Il s'agit de l’acte le plus dangereux et criminel de votre existence courante.

39 ans : Un groupe avec qui vous avez tourné une fois ou deux vient jouer en ville. Vous embauchez une babysitter et vous y allez avec maman. Ils vous ont mis sur la liste pour éviter votre discours sur le prix du ticket (pas punk) ou les frais Digitick (reversés au Grand Capital). Le concert est complet. Coup dur, la scène a bel et bien survécu après le split de votre groupe. Pire, elle est encore plus excitante et génère bien plus d’argent qu’avant. Vous vous consolez au bar et quittez la salle avant la reprise des Replacements.

40 ans : Vous avez appelé les autres connards, tout le monde est OK pour annoncer une tournée de reformation. Les membres originaux rejoueront uniquement la tracklist de votre second album, dans l’ordre. Vos fans font dans leur froc virtuel, même si la plupart d’entre eux font juste semblant, pour ne pas passer pour des tocards. Votre groupe est booké sur deux gros festivals cet été, vous jouez à 15h30 sur la scène Muscle Milk Energy Drink, coincés entre un rappeur conscient et No Use For A Name.

Vu que les tickets se vendent bien, vous rappelez votre label pour leur soumettre l’idée d’une réédition Double LP de votre premier album, coïncidant avec le 20ème anniversaire de sa sortie. Ils sont d’accord. Ils ajoutent 3 titres de la démo qui avaient été écartés de la première version -mais qui sont aujourd'hui devenus aussi hallucinants qu'indispensables- afin de le vendre 3 balles de plus. Un ami illustrateur dessine une version BD de la pochette originale en 50 exemplaires numérotés qui seront livrés avec les 50 premières copies de la réédition.

Face au succès de cette réédition, les membres du groupe ravalent leur ego et filent en studio pour enregistrer un nouvel album. Que des nouveaux titres, à l’exception du dernier morceau, composé il y a 15 ans pour une compilation de soutien aux Indiens du Chiapas qui n’est finalement jamais sortie. C’est le moment. C’est votre moment. Sans même avoir pris la peine de vraiment l’écouter, la presse se jette dessus et les louanges se multiplient. La plupart des journalistes compensent par cet enthousiasme débridé le fait qu'ils étaient trop jeunes à l'époque où vous étiez vraiment bons.

41 ans : Le premier concert de la tournée est une réussite totale. C’est cool de voir vos vieux potes, qui sont pour la quasi-totalité munis de barbe, afin de contrebalancer leur calvitie et masquer les cicatrices que leur inflige chaque matin leur vie de merde. Vous vous rendez compte que les 2 kilos que vous avez pris chaque année depuis le split vous font suer à grosse goutte. Vous en chiez, mais vous gardez la banane. C’est bien le principal, non ?

Après le concert, des groupies qui ont l’âge de votre fille vous bombardent de demandes de selfie, avec ou sans stick. En parlant de famille, vous passez désormais la plupart de votre temps libre avec elle sur Skype. C’est un fait, vous ne détestez plus vos parents.

Le reste de la tournée vous fait ramasser, physiquement. Vous réalisez que vous êtes trop vieux pour ces conneries. Votre dos vous lance, vous avez des crampes aux guiboles et un mec avec un marteau s’est glissé sous votre crâne : oui, vous êtes aussi trop vieux pour la coke. A la vue des chaussettes sales des autres membres du groupe qui traînent sur votre GoPro, vous vous souvenez des raisons pour lesquelles vous avez mis fin à tout ça.

Après deux semaines de concerts à guichet fermé, l’heure est enfin arrivée de percevoir le fruit du travail de toute une vie. Les fonds sont répartis et après avoir payé le manager, le tourneur, la promo, les roadies, la location du van, l’essence et les repas, vous vous êtes fait chacun… 700 balles. Punk de merde.

Dan Ozzi est là où tous les punks retraités dilapident leur temps libre. Sur Twitter - @danozzi