Et si Chengdu était la nouvelle capitale du hip-hop chinois ?

Dans la lignée des Higher Brothers, voici sept artistes qui rebattent les cartes du rap en Chine.

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nov. 7 2018, 11:07am

La ville de Chengdu, en Chine, est célèbre pour ses pandas géants, ses ragoûts épicés et ses salons de thé peuplés de locaux jouant au mah-jong. Mais pour les fans de rap, la capitale de la province du Sichuan est avant tout le centre névralgique de la trap chinoise, et les Higher Brothers en sont les acteurs majeurs. Grâce à des lyrics ironiques et une production ludique, ce crew de quatre rappeurs est le premier groupe de hip-hop chinois à réussir à l’étranger. Mais les groupes de hip-hop prometteurs ne manquent pas à Chengdu, et se caractérisent tous par leur prise de risque musicale et leur style reconnaissable.

Personne ne sait exactement pourquoi la trap connaît un tel essor à Chengdu ; Pékin et Shanghai abritent des scènes hip-hop underground depuis bien plus longtemps. Cela vient peut-être du fait que le sichuanais, un dialecte local assez nasal, se prête plus naturellement à ce style musical que le mandarin, la langue officielle du pays. Les dialectes régionaux sont encore très stigmatisés en Chine. Les jeunes provinciaux qui souhaitent étudier à Pékin ou se lancer en politique doivent souvent se débarrasser de leur accent. Mais grâce aux Higher Brothers et à d’autres rappeurs célèbres de Chengdu, l’accent du Sichuan jouit désormais d’un certain prestige.

La Chengdu Rap House, ou CDC, est au cœur de la scène. Lancée en 2008 par un groupe de jeunes rappeurs désireux d’organiser des battles de rap freestyle, elle n’a jamais eu d’emplacement fixe, même si elle est devenue associée à plusieurs endroits au fil des années. Beaucoup regrettent encore le déclin du Poly Center, un immeuble de bureaux de 21 étages situé dans le centre-ville de Chengdu, qui abritait trois ou quatre clubs souterrains à son apogée. La plupart d’entre eux ont été fermés il y a deux ans, lorsque les autorités ont appris que beaucoup d’adolescents y sniffaient de l’essence. Chengdu reste l’endroit idéal pour se lancer dans le rap. Le Little Bar, qui existe depuis plus de vingt ans, est si populaire qu'il a récemment ouvert deux nouveaux locaux, et le Nuspace, un petit club de fortune, a emménagé dans un bâtiment plus grand et plus attrayant. Les artistes de la scène peuvent également remercier leur bienfaiteur local, Simon. Ce riche entrepreneur et fan de hip-hop gère un complexe souterrain de salles et de clubs situés sous le 339 Center, dans le centre-ville de Chengdu, ainsi qu’une série de studios d’enregistrement en libre-service.

La menace de censure reste omniprésente en Chine, mais les rappeurs de Chengdu sont moins opprimés que leurs homologues de Pékin et de Shanghai, qui voient souvent leurs soirées annulées à la dernière minute par les autorités. La plupart des rappeurs de Chengdu s’inquiètent tout de même pour l'avenir des artistes hip-hop dans le pays. L'année dernière, The Rap of China, une émission de téléréalité très populaire, a créé un climat favorable et inattendu pour de nombreux rappeurs underground du pays. Mais cette popularité s’est avérée à double tranchant. Apparemment troublée par l'emprise du genre sur la jeunesse du pays, l'administration d’État de la radiodiffusion a publié, en janvier dernier, un règlement interdisant toute expression de la « culture hip-hop » à la télévision, y compris les tatouages et les paroles obscènes. Rapper sur le sexe, la drogue, la violence et, surtout, la politique, est désormais exclu.

Jusqu'à présent, les rappeurs de Chengdu ont réussi à rester sous le radar, bien que certains de leurs titres aient mystérieusement disparu d'Internet. L’avenir du hip-hop en Chine est incertain, mais à supposer qu’il y en ait un, il ne fait aucun doute qu’il tournera autour de Chengdu. Ci-dessous, un guide non exhaustif des artistes qui façonnent la scène de la ville.

BOSS SHADY

Si les Higher Brother ont fait connaître Chengdu à l’étranger cette année, la ville a commencé à faire parler d’elle au niveau national en 2014, lorsque le rappeur local Boss Shady a interprété un titre provocant intitulé « Papa ne va pas travailler demain » (Laozi mingtian bu shangban) dans l'émission The Voice of China. Bien que la chanson ait connu une brève popularité, le hip-hop n’atteindra le grand public que trois ans plus tard. Il faut croire que Shady en a conservé un penchant pour le mauvais timing, puisqu’il a sorti en août dernier, alors que le hip-hop explosait en Chine, un morceau intitulé « Dehors les étrangers » (Gua Laowai). À cause de ses paroles du type « Tu étais un perdant dans ton propre pays/Tu viens en Chine pour être pris au sérieux », il a eu pour interdiction de se produire en Chine pendant tout une année. Mais Shady ne s’est pas laissé démonter. En mars dernier, il a annoncé le lancement de son label, DISS, co-fondé avec un autre rappeur de Chengdu, Ty.

TY.

Grand et pince-sans-rire, ce vétéran de la CDC a été remarqué pour ses prestations impassibles et ses hooks remplis d'autotune. Son titre phare de 2014, « Accro à la drogue » (Hai yao shang le yin), comprenait des paroles « blagueuses » telles que « Lève-toi et défonce-toi, prends 2 kg de kétamine ». Sans surprise, il a depuis disparu de l'Internet chinois. Depuis qu'il est apparu dans l’émission The Rap of China, Ty. a eu l'occasion de travailler sur des projets plus conviviaux, tels que « 20 », un duo entraînant avec la pop star taïwanaise Cyndi Wang, et le formidable « Tigress » en featuring avec Boss Shady. Ami et collaborateur de longue date des Higher Brothers, il s'est associé au quatuor pour sortir, le mois dernier, un superbe EP intitulé Gong Cheng Ming Jiu (« Célèbre et accompli »). Déjà signé chez Warner Brothers China, Ty. est probablement le rappeur solo le plus prometteur de Chengdu.

HARIKIRI

Quiconque suit la carrière des Higher Brothers s’interroge probablement au sujet du mystérieux Harikiri qui est crédité sur leur récent EP, Type-3. Harikiri est le pseudonyme d’Andre Alexander, un producteur londonien qui s’est installé à Chengdu il y a deux ans, après un séjour en Chine. Je l’ai rencontré l’été dernier à Chengdu, alors que j’écrivais un article sur les Higher Brothers. Il m'a expliqué qu'il avait quitté Londres pour échapper à la hiérarchie qui y règne. « Ici, pas besoin de faire les lèche-bottes », dit-il au sujet de la scène locale. « Si tu es bon, les gens bossent avec toi. Et je suis bon. »

Et effectivement, il l'est. Son style de production est amusant et éclectique, frôlant parfois la virtuosité, tout en maintenant une forte sensibilité pop. Parmi les morceaux qui se démarquent sur Type-3, citons « Nothing Wrong », influencé par la soul, en featuring avec DZ Know, et le contemplatif « Storm », en featuring avec Masiwei. Parmi les autres excellentes collaborations avec les Higher Brothers figurent « No Hook » avec le rappeur sino-américain Bohan Phoenix, et « Workin » avec J. Mag (voir ci-dessous).

J.MAG

Proche collaborateur des Higher Brothers, le rappeur J. Mag est né au Soudan et a grandi à Oman, où sa famille a déménagé pour des raisons professionnelles. En 2015, il s’est installé en Chine pour étudier l’ingénierie à l’Université de Xi’an. Mais il a pour passion le rap et non l'ingénierie, et, peu de temps après son arrivée dans le pays, il rencontre Masiwei et d’autres membres de la CDC sur Internet. Son chinois est limité, mais, selon lui, la barrière de la langue n’est pas un problème : « Nous communiquons à travers la musique. »

Le fait d’avoir grandi en écoutant du hip-hop dans la ville très conservatrice d’Oman lui donne le sentiment d’avoir plus en commun avec les Higher Brothers que les rappeurs américains. Mais contrairement à eux, qui sont souvent maniaques, J. Mag se distingue par sa sensibilité calme et son flow sans précipitation. Ne manquez pas son nouvel album, Light Work, qui comprend une production de Harikiri et des couplets de divers rappeurs de la CDC.

顶级玩家A.T.M.

A.T.M., également connu sous le nom de 顶级玩家 (« Joueurs de premier plan »), est un groupe de trois jeunes rappeurs de la CDC qui font de la trap très connotée Chengdu. Leur premier album, le très confiant First Rate Players, est sorti plus tôt cette année et est déjà acclamé par le rap underground chinois. L’un des morceaux les plus notables, « Local », est une ode à leur ville natale, avec des couplets chargés de dialectes et un rythme entraînant qui est devenu leur signature. Bien que les membres d'A. T. M. – AnsrJ, Lil Shin et Mengzi – pourraient se distinguer un peu plus les uns des autres, c’est définitivement un groupe à surveiller de près. Si vous voulez un aperçu de la vie dans les rues de Chengdu, jetez un œil au clip de « Local », qui montre les rappeurs en train de jouer au mah-jong avec un groupe de vieux sichuanais extrêmement déprimés.

T$P

Nouvelle recrue de la CDC, TSP est tibétain d’origine et né à Chengdu. Il s’est lancé dans le rap après que son bar ait fait faillite. Depuis, il s’est essayé à tous les genres, de la trap au dancehall, en passant par le R&B, avec des résultats très variés. Ses meilleurs morceaux sont des jams R&B bourrés d’autotune, qui semblent avoir été conçus pour faire rougir les prudes censeurs de l'Internet chinois. Son titre phare, « Wo de Laoshi » (« Mon professeur »), dans lequel il envisage la possibilité de coucher avec chacune de ses profs, a été supprimé d'Internet. Mais on peut toujours se rabattre sur « Zhege Huai Nanhai » (« Ce Bad Boy »), qui n’est pas sans rappeler Drake.

YOUNG13DBABY & Fendiboi

Young13DBaby et Fendiboi sont deux nouvelles recrues de la CDC. Ils collaborent depuis longtemps et sont originaires du plateau tibétain, respectivement de la province du Gansu et de Lhassa. En tant que minorités ethniques en Chine, ils disent ressentir une certaine parenté avec les rappeurs américains – et le penchant des Tibétains pour les dents en or et les cheveux tressés leur rappellent des groupes comme Migos. Par le biais de la CDC, ils espèrent inaugurer la nouvelle vague du rap tibétain. Si vous voulez un avant-goût du hip-hop himalayen, regardez le clip de « Yeti Bandz », dans lequel on les voit rapper devant le palais du Potala à Lhassa.

Lauren Teixeira est une journaliste basée à Chengdu. Elle est sur Twitter .

Cet article a d'abord été publié sur Noisey US.

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