Mémoire Neuve s'est juré de sortir les disques dont la France n'a jamais voulu

De Stalag à Soggy en passant par Stratège et les Spurts, le label de banlieue parisienne est le n°1 du hard/punk maudit.

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03 septembre 2014, 11:45am


No Fuck Bébé, les rockers de Montbéliard.

On pourrait considérer Mémoire Neuve comme le cousin maudit de Born Bad et d'Euthanasie. Mais ce ne serait pas super exact, ni très flatteur pour la bande derrière ce projet d'envergure. Créé en 2006, le label fixé en région parisienne s'est spécialisé dans la sortie de disques de groupes français inconnus ou de bandes rares des stars de l'underground des années 70 et 80. Du punk-rock, du hard rock, du heavy, de Caen à Nice, de Bordeaux à Reims, tel une énorme croix tracée sur la France giscardo-mitterandienne par ces groupes éclairs qui vociféraient leur haine de la société dans des caves et des garages. La vingtaine de sorties à l'actif du label, en vinyle uniquement, est déjà épuisée aux deux tiers. Régis, à la tête du concept, a abordé avec nous le problème du « rock alterno » et le boulot d'un label, chargé de collaborer avec d'anciens groupes composés avant tout de loubards plus que de musiciens.



Noisey : Comment a été monté ton label ? Et pourquoi monter exclusivement un label de réeditions ?
Régis Mémoire Neuve : J’ai proposé l’idée à 4 potes qui partagent la même culture musicale que moi. Olivier qui a construit le site 45toursderockfrancais.net et qui avait déjà créé son label de disques (closeupprod.fr) pour promouvoir le rock français actuel et décalé. Claude qui a créé le site 45vinylvidivici.net répertoriant les 45 tours pressés en France, son propre label de disques (Vinyl Vidi Vici), et plus récemment le label de rééditions Cameleon. Ponch, le vieux briscard de la bande, qui vient également de créer son propre label (Sam Play), une déclinaison de Mémoire Neuve plutôt focalisée sur la région caennaise dont il est originaire. Enfin Benoît, punk de la première heure et pochoiriste qui vient d’ouvrir le Lavo//Matik, une boutique street art dans le 13ème arrondissement de Paris. Saluons au passage MacFly, le sixième larron de la bande, photographe de métier, qui concocte toutes nos pochettes, Sheriff Perkins qui s’occupe du site internet et a élaboré certaines de nos premières pochettes et Prexley qui a conçu notre logo.

Mémoire Neuve est un label d’éditions, pas de rééditions. Ce n’est pas du tout la même philosophie. Nous éditons des bandes qui ne sont jamais sorties à l’époque (avec parfois il est vrai quelques morceaux qui étaient déjà sortis en 45t ou sur compilation, mais ils restent minoritaires). C’est un travail radicalement différent, qui demande une recherche systématique de l’ensemble des archives visuelles et sonores, ou du moins ce qu’il en reste. Les étapes suivantes sont le choix des morceaux, le mastering, les interviews du groupe, l’écriture de la bio, l’élaboration de la pochette et de la sous-pochette.


Dentist, le premier groupe punk de la région PACA.

T'avais quel âge en 1977 ?
7 ans. J’ai découvert le hard et le punk une paire d’années plus tard. Le côté obscur de la force (du hard quoi !) m’a fasciné. Le punk pas spécialement. Les choses se sont inversées par la suite. Les messages véhiculés par des groupes comme les Bérus, Discharge, Dead Kennedys, etc. font plus facilement mouche auprès d’un ado qu’auprès d’un mioche !

Es-tu nostalgique de cette période du rock français (60/70/80) ?
Absolument pas. J’ai été marqué par des groupes comme les Bérus, OTH ou encore les Sheriff, mais vivre dans le passé, c’est complètement stérile.

Tu comprends que beaucoup de gens le soient ?
Oui et non. Ma théorie c’est qu’on reste toujours très attaché aux groupes avec lesquels on a grandi et qui ont participé indirectement à forger son identité. Avoir un peu de nostalgie pour cette période « privilégiée », ça me paraît presque naturel. S’y cantonner, c’est très réducteur voire infantile.

Le « rock alterno » a-t-il tout tué ?
N’étant pas spécialiste en la matière, je ne m’étendrai pas ! Personnellement, j’y ai vu peu de talent, une récupération très rapide, un épiphénomène qui a focalisé la lumière et laissé dans l’ombre beaucoup de petits groupes très talentueux.

Tu te fixes des limites dans les disques que tu proposes ?
Deux critères : le premier critère est purement musical, la condition sine qua non. Le second est l’intérêt historique. Sans aucun de ces deux critères, le groupe reste anecdotique. Ça ne m’intéresse pas de sortir un disque pour incrémenter le compteur. La plupart des disques que nous sortons conjuguent ces deux éléments. Dentist, par exemple, est un des premiers groupes punk à Nice. Le premier enregistrement est très brut, comme une version punk nihiliste des Stooges. Le second est plus maîtrisé, chanté en français et préfigure déjà les Playboys qui deviendra un des fleurons du néo-garage sixties hexagonal. Autre exemple, Bye Bye Turbin, l’avant-garde punk de Caen dont les compos chantées en anglais puis en français sont assez différentes mais de grande qualité. Les Bouchers de Verdun/BondageT sont un cas un peu à part, l’élément déclencheur qui m’a poussé à monter le label. Une telle intensité dans les guitares et une telle violence verbale en 1979 se devaient d’être immortalisées en vinyle. Au départ, l’intérêt était purement musical. À l’arrivée, on leur a découvert une forte connexion avec les Bérus et le label Visa, ce qui fait que l’élément historique est également présent.

« La crise du disque », c'est une réalité pour un label comme le tiens ? Tu presses tes disques à combien d'exemplaires ?
La réalité dans notre « milieu », c’est plutôt une surproduction de disques qui décuple l’offre alors que la demande demeure très restreinte. Nous pressons entre 300 et 500 exemplaires. Les quantités sont renseignées sur notre site.

Il y en a qui ont mieux marché que d'autres ? Certains que tu regrettes ?
La plupart sont épuisés. Ils se vendent plus ou moins rapidement (les Soggy sont partis en moins de deux mois par exemple). On a appris avec le temps qu’il n’y a aucune règle et qu’il est impossible de prédire quels disques se vendront immédiatement ou pas, et à combien d’exemplaires. Je n’en regrette aucun. Il fallait qu’ils soient faits !

Ça n'a pas dû être toujours évident de retrouver les types de tous ces groupes, et encore moins de dealer avec eux j'imagine.
Nous en avons retrouvé la plupart assez facilement, soit parce que nous les connaissions déjà, soit parce que nous avions des relations communes, soit parce qu’ils étaient faciles à retrouver. Bondage-T et Ténèbres sont les deux exceptions qui nous ont demandées un certain nombre de coups de téléphone ! Dans le cas de Bondage-T, nous avons retrouvé Stef assez facilement. Quant à Rod et Jean, ce sont eux qui nous ont retrouvés !!
Obtenir l’accord des groupes ou de leur représentant est presque une formalité. Le label n’a pas de but lucratif. C’est un hobby, une démarche de fans qu’ils soutiennent activement. Cette confiance est importante pour obtenir et utiliser au mieux les archives visuelles et sonores restées au placard trop longtemps.

Certains ont été plus compliqués à finaliser ? Parle-moi de Soggy, des Spurts, de NFB et de Stalag.
Oui ! Car chaque groupe a son identité, son parcours, parfois le sentiment amer d’avoir raté le coche à l’époque, certains membres ont leurs rancoeurs, leur vision, des attentes spécifiques, etc.
Ce qui nous importe c’est de faire le maximum pour sortir le meilleur disque possible avec les éléments récoltés et surtout de satisfaire tout le monde.

STALAG
Deux sessions studio béton et de nombreux morceaux inédits live constituaient suffisamment de matière pour faire un LP plus que solide. Le groupe a tout de suite été emballé. Thierry nous a fourni quelques photos pour la pochette. On a demandé à un pote (www.sheriffperkins.com) de la réaliser. Les morceaux, je les avais déjà, mais il a fallu rebooster l’ensemble et c’est Spirou (connu pour son travail avec les Bérus, Molodoi, LSD, …) qui s’en est occupé. Thierry et Vincent nous ont donné carte blanche pour tout (artwork, choix des morceaux, son) et le choix des morceaux live s’est porté naturellement sur une majorité d’inédits qui succèdent au 45t sur la face B. La face A comporte les deux sessions studio dans l’ordre chronologique. Démarrer avec Stalag, un des premiers groupes punk de Bordeaux a été une grande fierté et une belle réussite pour le label, aussi bien en France qu’à l’étranger.

SOGGY
Au départ, c’est Julien, le dérailleur de la fameuse Opération Kangourou qui m’a parlé d’un album entier enregistré après le 45t et jamais sorti. Il nous a mis en contact avec un autre Julien (de l’association Reims Punk ‘n’ Roll) qui nous a refilé les coordonnées de Beb et d’Olivier (respectivement chanteur et batteur). Là aussi le courant est tout de suite passé, et nous avons rapidement reçu une bonne partie de leurs archives visuelles et sonores. Plusieurs labels (dont CBS) s’étaient montrés intéressés à l’époque, mais le deal pour que ces morceaux enregistrés entre 1980 et 1982 sortent en LP n’a jamais été conclu, le groupe refusant de chanter en français. Nous avons corrigé cette erreur 25 ans après ! Leur pote Fred Rochette (ex-Epsylon, groupe de hard rock rémois des années 80 et ingénieur du son de métier) s’est occupé du mastering. Notre pote MacFly s’est chargé de la pochette que nous avons décidé de faire « ouvrante », notamment pour y inclure le reste du stock de posters que le groupe placardait à Reims pour promouvoir leurs concerts. Quelques années plus tard, Beb nous a recontactés pour remettre le couvert avec un album Live. Nous avions entre temps reçu la totalité des archives (dans lesquelles figuraient d’autres morceaux inédits et des versions démos de morceaux déjà utilisés sur le LP de 2008). Plutôt qu’un simple live, nous avons proposé un double album comportant du live sur le disque 2, et un mélange d’inédits purs, de versions inédites et des meilleurs morceaux du LP 2008 sur le disque 1.

SPURTS
Les Spurts étaient « connus » pour leur 45t autoproduit de 1982 dont les deux morceaux sont extraits d’une session de cinq morceaux. Au départ et bien avant qu’on monte Mémoire Neuve, cette bande avait été récupérée par Ponch, vieille connaissance du groupe. Les trois morceaux inédits devaient sortir en 45t chez LTDC (Les Troubadours Du Chaos), des amis de longue date. Devant le retard qu’a pris ce projet, nous avons convenu en 2010 de sortir ces trois morceaux (complétés de « Petit papa fasciste ») en coproduction. La bio de l’insert est signée Ponch. Et Loran, un pote de Limoges, s’est chargé du mix et a réalisé l’artwork.

NO FUCK BÉBÉ
NFB a visiblement marqué l’esprit des punks et des rockers de Montbéliard dans les années 80. Il y a sans aucun doute une belle page de l’histoire du rock français à écrire. Les morceaux que nous a envoyés Steph, guitariste des Tchiki Boum et grand adorateur des NFB, nous avaient conforté dans cette idée. Mais il y avait un problème de taille : le son. Les conversations téléphoniques avec René (guitariste chanteur du groupe) ont été passionnantes. Le personnage est intarissable sur l’histoire du groupe et son authenticité (voir son livre autobiographique : « Made in la Rue, Dégénération Punk »). Le problème subsiste : il n’existe pas de bandes, ni même d’enregistrements utilisables. La frustration n’en est que plus grande. Quelques semaines plus tard, coup de fil de René : Jimmy a retrouvé une bande 8 pistes. Timing incroyable (« miracle » dira René !). Le RDV est pris chez Nikus (Operation S, Frustration, Warum Joe, etc.) pour la lire. La prise de son est top. Nikus se chargera finalement du mix et du mastering. La bio a été écrite par René, la pochette conçue et réalisée par sa fille Axelle et son copain. Encore une belle aventure avec que des gens charmants.


38Tonnes, en force.

Tu as des albums en prévision ? Des groupes que tu aimerais sortir en particulier ?
On vient de sort trois morceaux inédits de 1978 du groupe 38 Tonnes, du rock nerveux, une sorte d’hybride punk/hard qu’on affectionne particulièrement au label. À la rentrée, ce sera au tour de l’album des Résidus de Fausses Couches, groupe autoproclamé punk manutentionnaire de Massy Palaiseau, un projet qui est en gestation depuis plusieurs années. La suite n’est pas suffisamment avancée pour en parler. J’aurais aimé sortir les bandes de Contrôle, un des premiers groupes punk de Bordeaux, mais c’est très compliqué. J’espère que ça sortira un jour

Tu penses quoi des vieux groupes qui se reforment ?
Qu’ils se reforment pour quelques concerts ponctuels, je trouve ça plutôt chouette. Ça donne l’opportunité aux plus jeunes de les voir pour la première fois, et aux plus vieux de les revoir ! Dentist et Strychnine à Paris étaient super. Le premier concert de reformation de Metal Urbain était particulièrement électrique. Après, si c’est pour faire 20 fois le même concert ou pour sortir un nouvel album studio embarrassant, c’est une autre histoire…

Si tu devais sortir un disque d'un groupe actuel, tu choisirais qui ?
Sans trop réfléchir, Stereoscope Jerk Explosion dont les disques sont à écouter sans modération !


Rod Glacial descend souvent à « Filles du Calvaire ». Il est sur Tiwtter @FluoGlacial


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