Noiseyhttps://noisey.vice.com/frRSS feed for https://noisey.vice.comfrFri, 14 Dec 2018 16:00:58 +0000<![CDATA[La fois où j'ai ramené ma mère à un concert de hardcore]]>https://noisey.vice.com/fr/article/kzvk3v/la-fois-ou-jai-ramene-ma-mere-a-un-concert-de-hardcoreFri, 14 Dec 2018 16:00:58 +0000Quand je reviens des toilettes après le set dantesque de Cortez, elle est tranquillement en train de discuter avec Antoine Läng, le chanteur du groupe, juste à côté de la scène du Picolo, tout à fait à l’aise. Elle, c’est ma mère, cinquante-cinq ans, rangée par l’INSEE dans la classe moyenne supérieure, arrivée le matin même de la Côte d’Azur et plongée dans un univers à des années-lumière de sa zone de confort. Lorsque je lui avais proposé, en remplacement d’une banale soirée théâtre, de venir se frotter aux-musiques-extrêmes dans un bar restaurant des Puces de Saint-Ouen, elle avait eu une petite seconde d’hésitation — et c’est bien normal — avant de finalement se laisser tenter et de céder à la curiosité.

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Il y a encore un million de choses que je pourrais dire sur cette soirée riche en petits détails comportementaux décalés que seule une mère peut avoir — comme par exemple examiner minutieusement la composition des T-Shirts du merch avant d’en offrir un à son fils (100% coton, tout va bien). Mais l’essentiel réside dans cet espèce de prodige : ma mère a compris ce que j’aimais dans cette musique, et, surtout, ce que je pouvais en ressortir. C’est précisément ce que j’espérais en lui proposant cette expédition en milieu underground, je m’en rends compte après coup — je ne sais jamais vraiment pourquoi je fais les choses, mes motivations me semblent toujours très mystérieuses, mais tout va bien, j’ai appris à faire avec. Soit enfin parvenir à lui faire percevoir cet indicible sentiment (appelez-ça comme vous voulez, libération, purge, défouloir ou lâcher-prise) que me procure cette musique depuis mes douze ans, et qu’elle s’approprie, à sa manière bien sûr, un pan de l’expérience qui m’a forgé en tant que jeune adulte. Ce qui me semblait, je dois l'avouer, impossible à dévoiler autrement. Ce soir, on aura partagé quelque chose que je n’avais jamais réussi à expliquer, qu’aucun mot n’avait jamais parvenu à retranscrire de manière satisfaisante. À la place, il aura juste fallu un type qui beugle comme un taré dans un micro, une sono dégueulasse, et une bande de mecs bourrés.

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<![CDATA[On est allé vérifier si Maes vendait bien de la « Pure »]]>https://noisey.vice.com/fr/article/439bqj/on-est-alle-verifier-si-maes-vendait-bien-de-la-pureThu, 13 Dec 2018 14:23:27 +0000Maes est un personnage intrigant, bien souvent pudique et réservé dans ses interventions, mais capable de temps à autres de parler de lui à la troisième personne. Ce mélange de timidité et de mégalomanie, c’est précisément ce qui fait la force de son rap, découvert avec les mixtapes Réelle vie et Réelle vie 2.0, mais réellement prêt à exploser avec Pure, un premier album que le MC de Sevran a fait partir dans toutes les directions. Un peu à l’image de cet entretien, où l’on passe de la prison au SMIC, de la bicrave à la mélancolie, en passant par sa crainte que tout le buzz autour de lui ne s’arrête. Mais on fait aussi un détour par Booba, Sali. Et même par Rohff.

Noisey : À l’heure où on se parle, l’album vient à peine de sortir. Donc, on va commencer par une question classique, tu es satisfait par les premiers retours ?
Maes : Déjà, je suis content de ouf qu’il soit sorti. Je l’attendais avec impatience, et ça soulage ! Ensuite, les médias ont l’air de l’apprécier pour le moment, donc ça fait d’autant plus plaisir.

L’avis des journalistes, c’est quelque chose d’important pour toi ?
Bien sûr ! Ça donne deux fois plus de force pour avancer. En plus, vous faites également partie des auditeurs, non ? Sachant cela, votre avis ne peut que compter.

Pour le moment, les papiers sont assez élogieux. Tu réagirais comment si tu lisais un article négatif à ton égard ?
Si je lis ça, ça risque de mal se passer. Le journaliste, je vais l’insulter direct [Rires]. Non, mais ce n’est pas encore arrivé pour le moment, donc je ne vais pas me prendre la tête avec ça.

Quand on te parle, on te sent assez réservé, mais c’est vrai que tes paroles sont assez rageuses parfois. Dans certains morceaux, tu dis vouloir sortir le Tokarev, avoir des pensées meurtrières, etc.
Oui, mais c’est une violence que l’on retrouve chez un tas d’autres rappeurs, finalement. Le hip-hop, ce n’est pas de l’opéra, donc on tourne autour de champs lexicaux bien identifiés, comme celui de la guerre ou de la violence. Si tu regardes bien, c’est toujours le même fond, il n’y a que la forme qui diffère.

Tu penses continuer à rapper sur ces thèmes à l’avenir ?
Personne ne connaît l’avenir. Je peux flopper l’année prochaine ou être encore là dans vingt ans. Ce qui est sûr, c’est que je parlerai toujours de ce que j’entends, de ce que je vis et de ce qui m’arrive.

Tu as peur que tout ce qui t’arrive ces derniers mois ne s’arrête ?
Je n’ai pas peur de flopper, mais j’appréhende le fait que ça puisse arriver. Je vois venir cette menace de loin, un peu comme une guêpe qui ne te fait pas de mal pour le moment mais qui peut te piquer à tout moment.

D’où le côté presque mélancolique dans l’album…
Ouais, c’est lié à ma personnalité, à ma façon d’être et de penser. Attention, je ne suis pas quelqu’un de sombre, lorsque je suis avec mes potes je suis même plutôt du genre à déconner, mais c’est vrai que j’ai tendance à me faire discret dans un milieu où je ne connais personne. Un peu comme lorsque je suis arrivé en prison… D’ailleurs, je pense que c’est dans dans ces moments-là, quand tu es entouré d’inconnus, que tu peux comprendre qui tu es vraiment et quelle est ta personnalité. Moi, je sais que je suis froid, un peu réservé. C’est dans ma nature de me protéger, de mettre une petite barrière, même si je suis de plus en plus à l’aise à l’idée de m’ouvrir un peu aux autres.

C’est pour ça que tu es peu présent sur les réseaux, là où beaucoup d’autres rappeurs inondent leur compte de story…
Je pense être actif avec mes fans, je réponds tous les jours à des gens qui m’envoient des messages, mais je ne suis pas à fond là-dessus. Ce qui ne m’empêche pas de bien bosser cette partie de mon travail. En un an, je suis passé de 3 000 à 210 000 abonnés, ce n’est pas rien. Mais je ne veux pas trop me montrer, c’est vrai, ce n’est pas ma personnalité et les gens aiment l’authenticité. S’ils veulent me voir flamber, ils peuvent écouter « Panamera », « Vue » ou « Fumer », mais il faut aussi que je sois en phase avec ce que je dis. Je ne suis pas là pour faire le clown non plus.

Tu faisais allusion à la prison. Je crois que « Mama » est le premier morceau que tu as enregistré une fois libre, non ?
En fait, j’ai écrit plusieurs titres assez rapidement une fois arrivé en studio, mais « Mama » est le premier que j’ai posé. Il aurait même pu figurer sur Réelle vie, mais je le trouvais trop lourd pour ce projet, qui était plus une série de freestyle qu’un vrai album. Réelle vie, ça m’a servi à poser le personnage Maes, mais il fallait que je garde des morceaux encore plus lourds pour la suite. Et ça va, je pense que je n’ai pas floppé, dans le sens où Pure est un album très bien construit. J’ai bossé dessus pendant un an et demi et il est varié de ouf. Il y a du banger, de la trap, du rap, de l’énervé, du latino, etc. En clair, c’est de la pure ! D’où le titre [Rires].

Dans « Zipette », tu dis que tu n'as pas eu d’autres choix que de bicrave…
À un moment donné, je n’étais pas trop réfléchi par rapport au taf. Je travaillais pendant un mois, deux mois, six mois, mais je n’arrivais pas à faire de l’argent. Alors, oui, quand tu peux gagner en un mois ce que tu gagnes en six mois tout en te tournant souvent les pouces et en mangeant des grecs avec tes potes, tu peux facilement choisir cette voix. Je ne le ne renie pas, mais je n’avais pas forcément envie de faire toute ma vie un taf de serveur. Je n’ai aucun diplôme, si ce n’est un brevet des collèges, donc j’ai fait le tri à La Poste quand j’avais 17 ans, puis à Roissy où je préparais les plateaux repas à la chaine. Ma seule option, finalement, c’était de suivre une formation pendant deux ans et durant laquelle je n’aurais été payé que 400 balles par mois. Ce n’est pas une vie ça… Et c’est tout le problème : j’ai l’impression que l’on est réduit au SMIC, qu’on doit s’en réjouir alors qu’il y a grave du bif à faire en France. À nous de se débrouiller pour en faire le plus possible.

Tu aimerais monter d’autres business à l’avenir ?
Le rap, c’est mon métier désormais, c’est grâce à ça que je paye les factures. Mais j’aimerais un jour ouvrir quelque chose, une boite de prod ou quelque chose comme ça, j’y réfléchis tous les jours, mais je n’ai pas le temps de m’y consacrer pour le moment. Je veux pouvoir m’investir à fond, donc je n’ai pas envie de mélanger les deux activités. En plus, je viens à peine d’arriver dans le rap, j’ai le temps de voir venir.

Pour revenir à ton séjour en prison, il y a quelques mois, une vidéo filmée par des détenus montrait les conditions alarmantes des prisons françaises. C’était le cas à Villepinte ?
De ouf ! Pendant un mois, je me suis retrouvé avec trois autres gars dans une cellule prévue uniquement pour deux… C’est abusé ! En plus, t’es forcément nerveux quand tu débarques en prison, donc le fait d’être à l’étroit accentue encore plus les tensions… C’est à nous d’être fort mentalement dans ces moments-là.

J’ai lu que tu avais transformé ta cellule en un mini studio. Les gardiens te laissaient faire ?
Non, t’es ouf, ils ne savaient pas [Rires]. D’ailleurs, ce n’était pas un studio à proprement parler. Disons que j’avais des baffles, un câble auxiliaire et que j’enregistrais tout sur mon portable. Généralement, je faisais ça pendant les heures creuses, c’est-à-dire après 18h. Tu viens de finir ton repas du soir et les gardiens n’ouvrent plus ta porte jusqu’au lendemain matin. Donc tu es tranquille jusque 6 ou 7h du matin.

À l’avenir, tu n’as pas peur que l’on continue de te parler de ton séjour en prison ?
Heureusement, je ne travaille pas à Roissy, sinon je serai déjà viré [Rires]. Là, dans la musique, c’est presque un avantage, ça donne une histoire à raconter, quelque chose d’un peu atypique. Ça n’était pas prévu de base, attention, mais c’est sûr que ça crée du storytelling. Ce qui est quand même marrant parce que ça n’a rien d’exceptionnel d’aller en prison... Je ne suis pas Pablo Escobar non plus, donc j’espère qu’on m’en parlera moins au moment du deuxième album. Même si, finalement, ça n’a pas empêché Booba de remplir l’U Arena, tu vois ce que je veux dire ?

Tu étais avec lui ce j our-là. C’était comment d’être dans les coulisses avec Booba ?
Avant ça, je n’étais allé qu’une fois à un concert, celui de Ninho à l’Olympia ! Mais là, c’était lourd de ouf ! Comme tout le monde, je me disais que ça devait être une pression de dingue pour lui avant d’entrer sur scène et de chanter devant plus de de 30 000 personnes, mais lui paraissait hyper à l’aise. Il faut dire que quand tu vois tous ces gens chanter tes morceaux, ça doit te rassurer direct.

Si je comprends bien, tu n’étais jamais allé à un concert avant cet été en fait ?
Non, je n’ai jamais été trop soirée, à vrai dire. Je ne suis pas forcément à l’aise dans ces endroits-là. C’est trop bre-som et il y a trop de monde.

Et ça va, ça ne te stresse pas pour tes concerts à venir ?
J’ai rejoint Dinos à la Cigale il y a quelques jours et, quand j’ai vu tout le public chanter « Madrina », ça m’a rassuré. Franchement, la passion du public, elle brise ta timidité.

À propos de « La Madrina », tu n’aurais pas aimé sortir ce morceau avant l’été ?
J’aurais kiffé ça, mais il a fallu régler quelques détails, gérer deux-trois derniers trucs avec Booba, qui ne vit pas en France et qui a lui aussi pas mal de trucs à gérer de son côté. Après, c’est peut-être pour le mieux que tout se soit passé comme ça. Ça m’a permis de balancer « Billets verts » et de m’imposer en solo. Regarde : six mois après, il est disque d’or et j’en suis extrêmement fier.

Ça a permis également aux gens de comprendre que tu n’étais pas un poulain de Booba…
Ouais, c’est exactement ça ! C’est une inspiration avant tout, parce qu’il est là depuis longtemps, parce que c’est le boss et parce qu’il est systématiquement au top des streams quand il fait un feat. C’est encore le cas avec Médine ou Bramsito récemment, et ça n’a rien d’un hasard. C’est lié au travail et au talent. Alors, oui, forcément, ça donne un exemple à suivre. D’autant que l’on n’est pas du tout dans la même catégorie : je viens à peine de monter une petite boulangerie et lui est déjà le patron d’une grande filiale.

J’imagine que ce n’est pas ta seule inspiration ?
Dans les années 2000, à l’époque où je me butais au rap, j’écoutais énormément Sinik, Sniper et même Rohff. Il ne faut pas oublier le rappeur qu’il était. Le mec savait kicker et balancer des textes de dingue. Ça devait être compliqué de tenir la comparaison. Malheureusement, c’est plus compliqué pour lui aujourd’hui… J’espère malgré tout qu’il arrivera à mettre tout le monde d’accord avec son nouvel album.

Je sais que tu es également un fan de Salif. À choisir, tu préfères une carrière comme la sienne, portée par un succès d’estime et un respect de tout le milieu du rap, ou une carrière couronnée de succès, quitte à être moins respecté par les rappeurs ?
Je préfère être ultra populaire et critiqué parce que ça prouve que ça buzze, qu’il y a de la jalousie et que ça marche pour moi. La preuve : personne ne me critiquait quand j’avais 100 000 vues sur YouTube. Or, maintenant que je suis signé sur un label, il y a des rumeurs, des avis négatifs, etc. Les gens surfent sur le buzz et ça me plait. Si je n’avais pas voulu ça, j’aurais mis un masque, comme Kalash Criminel, Siboy ou Kekra.

Salif et Booba viennent tous les deux du 92. Toi, tu penses que ta musique serait différente si tu n’habitais pas Sevran ?
C’est une école de ouf, donc oui, mon rap ne serait pas pareil. En plus, on a nos propres expressions, que l’on retrouve sur la plupart de nos morceaux, comme « kichta » par exemple. Le fait d’avoir ce vocabulaire commun, ça rassemble. On n’a même pas besoin de forcer, on sait que l’on a une identité commune. « Weed », par exemple, je l’ai enregistré avec Zed de 13 Block. On n’a pas du tout le même univers en soi, mais ça fonctionne entre nous. C’est comme dans une famille, on peut être frère et sœur, partager le même ADN, mais ne pas se ressembler et avoir les mêmes goûts.

De ton côté, le fait d'être signé sur Capitol et d’avoir désormais un directeur artistique, ça t'a aidé à voir plus clair ou tu t'es senti obligé d'avoir un ou deux tubes sur le disque ?
Non, je n’ai eu aucune contrainte, je n’ai même pas fait exprès de faire ses tubes. En revanche, je savais que ce serait des sons pour ce projet. Ils tapaient trop à l’oreille pour ne pas les mettre sur Pure. Cela dit, le fait d’avoir un DA, ça m’a aidé à sélectionner certains morceaux, parce que j’en avais quand même 35 à la base, mais aussi à contacter plus facilement certains beatmakers. Ça donne un univers plus professionnel que par le passé.

C’était important pour toi de de tenir un propos assez sombre sur des mélodies plus colorées, presque ensoleillées parfois ?
C’est vrai qu’on pourrait penser qu’il s’agit de musiques joyeuses, alors que c’est totalement l’inverse. L’idée, c’était de garder la base mais d’aller plus loin. En gros : conserver les paroles de Maes et leur donner une nouvelle dimension en les posant sur des prods différentes, celles d’un Maes 2.0. Il faut dire aussi que j’ai beaucoup plus tafé ce projet que les précédents. J’ai compris que le rap est mon métier désormais, donc je peaufine et ça se ressent.

À l’avenir, il y a un des univers de l’album que tu aimerais creuser davantage ?
Sur Pure, j’ai bien creusé le délire piano avec un autotune léger et des paroles assez bre-som. Ça fait partie de mon identité, donc c’est cool. Mais à l’avenir, j’aimerais bien creuser tous ces univers, même le côté latino de certains morceaux. Il faut aussi que j’approfondisse mes métaphores, mon flow ou mon image. Bref, j’ai du boulot [Rires].

Donc, si je résume, on peut s’attendre à un album latino de Maes ?
[Rires] Non, pas plus de deux ou trois morceaux de ce genre par album. Ça doit rester une parenthèse sur mes disques, quelque chose que je fais parce que j’en ai envie et parce que ça m’amuse. C’est juste histoire d’emballer mes mots de façon différente.

Et d’avoir potentiellement un ou deux tubes ?
C’est ça, tu as tout compris [Rires] !

Le premier album de Maes, Pure, est sorti le 29 novembre chez LDS Production / Capitol Music France.

Maxime Delcourt est sur Noisey.

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439bqjMaxime Delcourt nullNoisey StaffInterviewsCapitolrap françaisLDSmães
<![CDATA[Le père d'Angèle et Roméo Elvis nous a parlé de sa période post punk]]>https://noisey.vice.com/fr/article/59vjjn/le-pere-dangele-et-romeo-elvis-nous-a-parle-de-sa-periode-post-punkWed, 12 Dec 2018 12:19:59 +0000En faisant l’effort de ranger sa chambre, on pourrait se constituer un jeu des 7 familles rien qu’avec la bonne musique belge. Du label Crammed Discs avec ses Tueurs de la lune de miel et Minimal Compact, à Damso en passant par Telex, Soulwax, Front 242 et TC Matic, il y a même de quoi fabriquer un paquet de cartes pour Noël. Dans la famille Van Laeken, on ne veut cette fois ni le fiston rappeur Roméo, ni la néo popstar de fille Angèle mais Serge, le papa. Tombé dès son plus jeune âge dans la marmite punk, cette belle grande gueule se retrouve pendant 16 mois à tenir la basse du groupe Allez Allez, réponse bruxelloise à la fièvre funk jazz qui se répand début 80 dans la new-wave, de l’Angleterre (A Certain Ratio, Quando Quango, Haircut 100…) à New York (Liquid Liquid, Lizzy Mercier Descloux, Bush Tetras…). Les six d’Allez Allez construisent leur Europe à eux en embarquant une voix british, Sarah Osborne, qui, en les larguant après deux albums, précipitera la fin du groupe. On la retrouvera juste au pinceau sur la pochette du maxi The Beginning de Rhythim is Rhythim, alias Derrick May.

Sous le nom de Marka, Serge a ajouté deux cordes à son manche et s’est lancé dans une carrière solo depuis le début des années 90. Entre temps, les deux albums d’Allez Allez (African Queen, 1981, et Promises, 1982) sont devenus cultes auprès d’une génération qui découvre l’arbre no-wave et funky que cachaient les Sex Pistols. Trente-cinq ans plus tard et deux enfants majeurs sur les bras, voilà Marka à la tête de la reformation avec une nouvelle chanteuse. On ne saura pas ce qu’en pensent ses enfants bien qu’un coup de fil d’Angèle vienne interrompre brièvement notre entretien. On leur posera la question la prochaine fois.

Noisey : Quand vos enfants étaient petits, tu leur faisais écouter Allez Allez ?
Marka : Ils connaissent au moins le morceau « African Queen » mais pas tous les autres. Ils ont grandi au moment où je signais en solo chez Columbia vers 1995. J’avais les deux à la maison et ils ont vu tous les clips qu’on a tournés en Belgique.

Comment le groupe s’est-il formé ?
Tout est parti du mouvement punk qui touche Bruxelles fin des années 70. Parmi tous les groupes, les Mad Virgins dans lequel jouent trois mecs que je rencontre à l’école. On est amis et je deviens leur roadie. Au bout de deux ans, ils commencent à faire du surplace. Marc Desmare (qui formera plus tard La Muerte) veut les manager mais ils refusent. Avec le guitariste, le bassiste et le batteur, Marc créé alors le groupe Marine dont je reste le bon pote et le roadie. On a vingt ans, tous redoublé deux fois et on est toujours à l’école. Mais « Life In Reverse » devient single de la semaine du NME et cartonne en Angleterre. Entre temps, le bassiste a été remplacé par Paul Delnoy, Roland Bindi a été ajouté aux percussions et surtout, Sarah Osborne est arrivée au chant. Elle avait eu une petite love affair avec Marc. Mais lors de l’enregistrement de l’album aux studios CBS à Londres, des problèmes apparaissent et le groupe se sépare. Marc part alors avec le bassiste. Le guitariste Christian Debusscher, compositeur avec Nico, se retrouve avec le groupe et les chansons, mais sans bassiste. Il fait alors appel à moi.

Tu savais jouer de la basse ?
Je suis engagé parce que j’ai une chouette gueule, c’était souvent comme ça à l’époque. On sort le premier album avec deux chansons ajoutées aux trois enregistrées aux studios CBS sur lesquelles je ne jouais pas. La chance, c’est que ces deux nouvelles sont les tubes du disque : « African Queen » et « Allez Allez ». Il sort en décembre 1981, au moment où je rentre à l’armée. Manque de bol car de toute la période qui va suivre, je vais rater la moitié des concerts sauf les grands événements où je réussissais à me démerder pour venir.

Vous étiez à l’écoute de ce qui se faisait à New York ou Manchester ?
Christian sortait dans d’autres boites que les endroits punk. Il s’était rendu compte qu’il y avait de la chouette musique comme Chic, et des jolies filles. C’était autre chose que les atroces punks ! Ils ont commencé à écouter des productions américaines comme Bohannon, se sont mis à singer cette musique et à la jouer comme des morveux qui n’y connaissent rien. Un peu comme ce qui peut arriver aujourd’hui quand tu fais du montage sur ordi, il y a eu un heureux accident avec ces gars qui ne savaient pas jouer. Ils ont commencé à écrire des chansons plutôt rapides. Je suis arrivé là-dedans sans avoir fait de studio de ma vie. On a réalisé « Allez Allez » qu’ils avaient déjà travaillée et j’ai suivi la ligne de basse. C’est sur « African Queen » que j’ai apporté pour la première fois une ligne, devenue mythique en Belgique, dont je suis assez fier. Allez Allez est né là, en sortant du studio en août 1981.

Tu avais appris la basse dans ton coin ?
J’ai vite appris. Parfois tu as un don et tu ne t’en rends pas compte. Le plus beau que j’ai, c’est que je suis super à l’aise sur scène. Mes enfants ont aussi ce don. Quand je vois ma fille parler au public, je me vois parler. J’ai aussi une oreille musicale mais l’ignorais car je venais de rien : pas d’artiste dans la famille, pas de solfège, rien du tout. À un moment, j’ai juste pris une basse pour faire comme les copains. Je n’ai jamais été très bon musicien mais j’ai un truc.

Est-ce que tes enfants en ont hérité ?
Roméo est comme moi, plus sur l’énergie, mais Angèle a capté chez moi le sens du dialogue avec le public entre les morceaux. De ne jamais se laisser avoir, même si ton ordi se plante, de s’en moquer, même. Après un an d’école de jazz, je lui ai proposé de faire la route comme claviériste. Elle a tourné deux ans avec moi et a vu comment je faisais. On a fait des tous petits bistrots, puis des plus grosses salles, de grands festivals, et on a joué au Japon, en Amérique centrale.
De sa maman comédienne, elle a capté le sens de la répartie. Elle était récemment invitée sur TV5 avec un humoriste qui ne la connaissait pas. Le présentateur lance que son frère est très connu, Angèle lâche direct que c’est Jean-Jacques Goldman et le gars ne comprend pas que c’est une blague. Ça, c’est ma femme.

C’est drôle de voir comment dans votre cas, le punk s’est réapproprié le disco qui en était l’ennemi quelques années plus tôt…
Tu as raison, et c’était particulièrement criant chez Christian. Quand on s’est rencontrés en janvier 78, c’était déjà la fin du punk. Dès le mois de juin, on s’habillait avec des couleurs criardes. Un an après, on écoutait Diana, l’album de Diana Ross produit par Nile Rodgers avec le hit « I’m Coming Out ». Après, dans la manière d’être et de faire, on est restés punks toute cette période-là, et encore un peu aujourd’hui. Dans le sens où on ne s’est jamais interdit quoi que ce soit, qu’on a tout fait par nous-mêmes, y compris ce qu’on ne savait pas faire. Tu retrouves ça aujourd’hui dans le rap.

Il y avait une émulation au sein de la new wave belge ?
Le souvenir que j’ai, c’est qu’on ne se prenait pas pour de la merde. On était des sales gamins. On n’était donc pas appréciés parce que Christian était accusé d’être un vendu à faire du disco. On était un peu branchés mais malgré nous, là où Marc de Marine était beaucoup plus dans l’image.

Vos liens avec l’Angleterre n’étaient pas aussi à la base des jalousies ?
Quand tu remets ça dans le contexte de l’époque, nous étions le premier groupe belge signé en Angleterre, chez Virgin. Le public et les fans nous aimaient bien, mais les mecs qui faisaient la même chose et n’arrivaient pas à remplir des salles ou à passer à la radio le vivaient mal. C’était un peu ridicule parce que quand je vois comment fonctionne mon fils avec les autres groupes de rap bruxellois et belges, tous s’aident beaucoup plus. Ils ont une ouverture d’esprit qu’on n’avait pas. Il n’y avait pas de featurings, on ne s’invitait pas. Quand Roméo me disait qu’il allait jouer en Suisse et en Hollande, je lui répondais qu’il n’avait pas de groupe mais ça ne l’empêchait pas d’être invité. Ensuite, c’est lui qui invitait en retour. Quand tu fais le compte de toutes ses prestations, la moitié était des invitations, du coup il jouait quatre fois plus qu’un autre.

C’est vrai que le nom d’Allez Allez venait d’une chanson de Defunkt ?
En effet, je crois qu’il y a un morceau avec une ambiance boite de nuit au début où on croit entendre « allez, allez ! » C’est très intéressant car l’expression fait très belge mais se dit aussi en anglais et sonne donc internationale. On ne voulait pas nous empêcher de regarder au-delà de la petite frontière belge et on commençait à y arriver. Ça s’est juste fini quand la chanteuse a décidé d’arrêter.

Le fond de l’affaire, c’est son mariage avec Glenn Gregory ?
Ça a joué mais la vraie histoire est plus complexe. On enregistrait la chanson « Valley of the Kings » à Londres dans un tout petit studio appartenant à John Foxx, l’ancien chanteur d’Ultravox, avec Martyn Ware comme producteur. Il avait quitté The Human League et avait réalisé un titre avec Tina Turner pour son projet British Electric Foundation. Il avait aussi créé le groupe Heaven 17 dont Glenn était chanteur. Et voilà que celui-ci passe lui rendre visite en studio… Là, on n’existait plus. Ça a été le coup de foudre entre Sarah et lui. On est en juin 82, ils se marient en janvier et elle décide d’arrêter. Entre temps, le deuxième album Promises est sorti en novembre. Ça s’est fini en eau de boudin et on a été pour ainsi dire disque d’or grâce au boulot fait dans la tournée en amont. Pour Promises, on a fait deux concerts, l’un à Forêt Nationale, l’autre en première partie de Kid Creole, puis c’était fini.

Quelle était son autre raison de quitter le groupe ?
On ne la traitait pas très bien. Nous étions cinq mecs, cinq gros lourds qui n’hésitaient pas à lâcher des caisses dans la camionnette. Quand elle devait se changer, on lui disait de se changer devant nous… « Vas-y, ça nous dérange pas ! » On n’était pas cool avec elle, on la traitait comme un mec. Elle en a eu assez. Quand elle a rencontré un gars d’une autre sphère, avec plus de succès, dans le business anglais, elle a arrêté de chanter. On s’est dit qu’elle allait se lancer seule, ce qu’elle n’a jamais fait. Elle est restée encore six mois avec lui, avant de se séparer. Puis elle a rencontré Carl Craig et a chanté sur plusieurs de ses titres mais ça n’a pas non plus trop marché. Ensuite, elle n’a plus jamais chanté. Je l’ai vue à Londres il y a cinq six ans où elle a fait son deuxième tatouage à Roméo. Elle est devenue peintre, tatoueuse et maquilleuse de Boy George pendant des années. Il y a deux ans, je l’ai invitée à la reformation en lui expliquant qu’on gagnerait encore plus d’argent au complet mais elle m’a expliqué qu’elle ne voulait plus chanter, qu’elle ne voulait plus revivre ce cauchemar.

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C’était impossible de continuer sans elle à l’époque ?
Sarah était charismatique et très importante pour le groupe. On l’a mesuré à son départ. D’abord, elle était anglaise et chantait avec un magnifique accent qui faisait toute la différence avec les autres groupes belges, qui voulaient tous chanter en anglais avec des accents pas top. C’est pour ça qu’on a intéressé la presse musicale anglaise, que le NME a parlé de nous. C’était difficile de continuer sans elle car elle était la tête de proue du groupe. En plus, elle était jolie, drôle, et ses paroles vraiment bien. Tous les mecs étaient amoureux de Sarah, que ce soit dans le groupe ou chez les fans. À son départ, on a eu beau vouloir continuer, c’était peine perdue. On ne pourrait jamais retrouver la magie qu’il y avait entre nous à ce moment-là. Aujourd’hui, 35 ans plus tard, on a trouvé une chanteuse qui peut donner le change mais les enjeux ne sont plus les mêmes. Le seul aujourd’hui, c’est de s’amuser. Sur les six musiciens d’origine, nous ne sommes plus que quatre, dont trois ne faisaient plus de musique. J’ai gardé un pied dedans alors que l’un travaille dans un magasin, l’autre dans la pub et le dernier dans un restaurant. Je les ai convaincus que ça passe par moi, qu’ils me fassent confiance pour l’organisation comme trouver les locaux, les tourneurs, les concerts... Mais on fait la musique ensemble et je ne prends aucune décision seul.

Ça t’a fait quoi que le groupe soit récemment redécouvert à travers des compilations ?
Ce qui n’était pas chouette avec Allez Allez, c’est que justement, deux décidaient pour tout le monde. La fin n’a pas été sympathique et je gardais un souvenir amer de la séparation, du fait que ça n’était pas facile avec les autres. Quand la compilation a été réalisée, ça a encore été fait sans prévenir personne, je n’ai même pas eu un exemplaire. Comme l’impression qu’on fait les trucs dans ton dos. Quand on a remonté le groupe, j’ai tout pris en main car je fais de la musique depuis 35 ans, tu vois. C’est depuis que je me rends compte qu’on a été mythiques pour toute une génération. En avance ? Je ne sais pas. On a eu des succès à l’époque, des trucs magiques, on était jeunes et cons, et c’est pour ça qu’on s’est tiré une balle dans le pied. Je vois la différence aujourd’hui avec mes enfants ou d’autres groupes belges. Je parle d’eux car le marché ici est tellement petit qu’il faut toujours voir au-delà de nos frontières. Outre les bonnes chansons qui permettent de réussir, ils ont aussi été mieux préparés au succès, entourés de managers, de tourneurs, d’éditeurs qui connaissent le boulot. Nous, c’était les balbutiements, il n’y avait pas de circuits de salles pour tourner, on jouait sur des sonos de merde, on roulait dans des camionnettes. Ma fille se déplace en tour-bus. Moi, j’ai jamais mis mon cul dans un tour-bus, tu vois ?

Le livre Allez Allez par Marka sorti en 2017 est disponible aux éditions Lamiroy.

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<![CDATA[En Israël, les Palestiniens utilisent la musique pour abolir les frontières]]>https://noisey.vice.com/fr/article/wj35m5/en-israel-les-palestiniens-utilisent-la-musique-pour-abolir-les-frontieresTue, 11 Dec 2018 15:32:37 +0000 La scène underground palestinienne connaît une révolution silencieuse. Ou peut-être pas si silencieuse que ça. Conscients de ne pas avoir accès à une vie nocturne « convenable », une poignée de jeunes Palestiniens ont décidé de prendre les choses en main.

Contrairement à Tel-Aviv qui jouit de la réputation d’être une ville festive et animée, la Palestine est littéralement fermée par les frontières et l’oppression israélienne entrave son développement culturel. La barrière de sécurité en Cisjordanie, considérée comme un mur d'apartheid par les Palestiniens, empêche les déplacements au motif qu’elle protège les citoyens du terrorisme. Par conséquent, les habitants de Cisjordanie sont séparés des citoyens palestiniens d’Israël, qui font également l’objet d’une discrimination de jure et de facto. La musique peut-elle aider à unir les Palestiniens des deux côtés du mur, tout en les unissant aux 7,2 millions de réfugiés qui composent la diaspora palestinienne mondiale ?

C'est ce que Boiler Room a tenté de comprendre dans son documentaire Palestine Underground (voir ci-dessous). Le film explore la scène musicale florissante du pays et les principaux artistes qui la composent, dont la plupart sont issus de la troisième génération vivant sous l’occupation israélienne depuis 1948. Il montre une autre image de la Palestine, au-delà de la zone de guerre poussiéreuse que le public imagine. Comme partout ailleurs, il y a de la vie et les jeunes tentent de faire ce que font les jeunes du monde entier : écouter de la musique et danser.

Mais il est difficile de faire la fête sous occupation militaire dans une culture conservatrice. Les habitants de Ramallah (ville palestinienne en Cisjordanie) ont conclu un accord avec le gouvernement visant à interdire la musique bruyante dans les lieux publics après minuit. Une grande partie de la vie nocturne s’épanouit donc dans les soirées privées plutôt que dans les clubs. Surtout, les citoyens de Cisjordanie ont besoin d’un permis pour se déplacer à travers le pays, ce qui leur est généralement refusé. En pratique, il est plus facile pour les organisateurs d’événements en Israël de faire venir des artistes internationaux que de faire venir des artistes de Palestine. Les détenteurs d’un passeport israélien peuvent quant à eux se déplacer librement au sein des territoires palestiniens.

Le Jazar Crew, un collectif de cinq amis originaires de la ville israélienne de Haïfa, préside pour ainsi dire la scène musicale palestinienne. Ils ont commencé à organiser des soirées en 2011 pour pallier « la nécessité de trouver un endroit où les gens peuvent se rassembler et danser en toute sécurité ». Musicalement, leurs sets allient tradition et modernité : la musique orientale rencontre l’électro glitch et le liquid funk. Les soirées ont lieu au Kabareet – le premier club palestinien à Haïfa – et appliquent une politique de sécurité très stricte.

Ils fonctionnent avec une liste d'invités, mais pour des raisons de sécurité plutôt que d'exclusivité. « Le concept de clubbing n'était pas connu des Palestiniens », m’explique Ayed, membre du Jazar Crew, juste avant la projection du documentaire à Londres. « Pour protéger et renforcer notre mouvement, nous devons le préserver du sexisme, du chauvinisme, de l’homophobie et de la culture machiste. » Quiconque veut faire la fête est le bienvenu, à condition qu’il soutienne la cause palestinienne. « Nous voulons transmettre un message d'humanité et de justice », poursuit-il. « Beaucoup d'Israéliens viennent à nos soirées. Ils soutiennent nos revendications, notre programme, et veulent eux aussi que justice soit faite. »

La vie à Haïfa comporte ses hauts et ses bas pour les artistes arabes qui appartiennent au 1,8 million de Palestiniens vivant en Israël, ou en « Palestine occupée » comme ils l’appellent. Leur passeport israélien leur confère une liberté de mouvement relative, tout en contribuant à faire d’eux des étrangers dans leur propre pays. « La scène musicale israélienne a toujours existé, mais nous n’en avons jamais fait partie et nous n’avons jamais voulu en faire partie », déclare Ayed. Hilal, un autre membre du Jazar Crew, qualifie de « schizophrène » son enfance en Israël en tant que Palestinien. « Vous grandissez dans un certain endroit, avec une certaine culture, et puis vous commencez lentement à comprendre que ce n'est pas la vôtre », explique-t-il. « Vous êtes toujours en conflit avec vous-même. C'est très difficile une fois que vous commencez à voir la réalité qui vous entoure. Cela vous oblige à repartir de zéro. »

Malgré tout, le privilège relatif que leur confère leur passeport israélien leur permet de communiquer avec la scène musicale palestinienne et d’unir Haïfa et Ramallah à travers la vie nocturne. Que ce soit en écoutant des chansons arabes traditionnelles, ou simplement en organisant des soirées dans des lieux accessibles à tous les Palestiniens, le mouvement est devenu un moyen pour les artistes de se connecter à leur patrimoine – ainsi que les uns aux autres. Mais les membres du Jazar Crew sont loin d’être les seuls à abolir les frontières et à remettre la Palestine au-devant de la scène culturelle.

De nombreux artistes font de même. Parmi eux, Odai, un DJ couvert de tatouages et de piercings que l’on voit sauter par-dessus le mur pour se produire en live au début du documentaire ; Sama, une DJ et productrice qui a découvert son amour pour la musique électronique lors d’un concert de Satachi Tomiie quand elle vivait au Liban ; Saleb Wahed, un groupe qui rappe en argot de Ramallah pour communiquer avec sa communauté ; et Muqata’a, le « parrain » du hip-hop palestinien, dont le nom peut se traduire par « ingérence » ou « boycott ».

Muqata'a performing live

Le documentaire montre Sama jouer de la techno hardcore, sa marque de fabrique, et diriger un projet musical de deux semaines – une collaboration avec des collègues sur des extraits d’archives de musique palestinienne ancienne auxquels ils n'avaient jamais eu accès auparavant. « La scène s'agrandit. Nous avons maintenant une quinzaine de DJ, alors que nous n'en avions pas un seul il y a encore dix ans », dit-elle dans le film. Dans un mail qu’elle m’a envoyé depuis la petite banlieue parisienne où elle réside, elle développe : « Pour nous, c’est important car cela nous donne la clé de la liberté dans notre propre prison. Pour le reste du monde, c’est important car cela nous rend plus humains. Quand les Européens nous voient danser sur la même musique qu’eux, ils s’identifient plus facilement à nous ».

Pour Muqata’a, l’importance de ce mouvement réside dans la communauté autour de laquelle il s’articule. « Elle nous permet d’évoluer là où l’espace public nous a été enlevé », déclare-t-il. Cela fait quatre ans qu’il tente de se produire à Haïfa, sans succès. En tant que citoyen de Cisjordanie, il ne parvient pas à obtenir les autorisations nécessaires pour s’y rendre. La musique est pour lui une consolation. « La scène, sous ses nombreuses formes, contribue à ramener la Palestine sur la carte, afin qu’elle ne disparaisse pas complètement », dit-il.

De la gastronomie à la musique, les Palestiniens ont le sentiment que leur culture a été systématiquement volée et effacée sous l'occupation israélienne. Le fait de sampler de la musique arabe dans leurs sets et de puiser dans leur dialecte natal est donc un moyen pour eux de résister. C’est peut-être Muqata’a qui résume le mieux l’importance de cette scène en constante évolution. Lorsque je lui demande où il espère que sa musique le mènera, il répond simplement : « Chez moi. »

Cet article a d'abord été publié sur Noisey UK.

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<![CDATA[Le top Noisey de fin d'année des deux derniers mois]]>https://noisey.vice.com/fr/article/neg4xk/le-top-noisey-de-fin-dannee-des-deux-derniers-moisMon, 10 Dec 2018 17:13:57 +0000 Anthem - Dwerk (Mind Records)
Punitive comme un tractopelle lancé à pleine balle sur les Champs, sale et décadente comme un mashup porno de Cruising et des Damnés, cette récente sortie de Mind Records, surtout si on la compare aux dernières, nous aiguille sur la nouvelle direction prise par le label parisien depuis un moment : une politique éditoriale de la terre brûlée dont on se délecte toujours autant du nombre de morts. MAB

Mary Bell - Be A Mom (Le Turc Mécanique)
« Les couilles, voilà ce qui, pour commencer, a ruiné le rock et la politique, et j’exige que le monde soit immédiatement confié au sexe féminin. C’est le seul espoir. » Lester Bangs écrivait ça en 1981 dans un article intitulé « Meilleures que les Beatles (et DNA aussi) », dédié aux Shaggs et leurs descendantes. Son bel espoir a moins été récompensé dans le champ politique que celui du rock, encore qu’on soit loin du compte, mais quatre décennies auront permis aux Mary Bell d’accueillir un garçon dans leur groupe d’amazones (hard) sans qu’il n’ait moyen (ni besoin, ni envie) de gâcher la fête. Sur les 13 minutes de leur nouveau disque, on pourrait écrire « Meilleures que Nirvana (et Future of the Left aussi) », sans y mettre beaucoup plus de mauvaise foi que papy Lester en son temps. MP

Chris Cohen - Edit Out (Captured Tracks)
Dans ses clips, Chris Cohen a toujours l'air de débouler dans le champ avec l'air désolé du mec qui se faisait taper dessus au collège. Sur la pochette de son nouveau disque, il tourne le dos aux quolibets, car il sait très bien qu'il n'a pas à se justifier de faire la plus belle musique de victime du monde. MAB

Tropical Fuck Storm - A Laughing Death in Meatspace (Joyful Noise Recordings)
OK, on a déjà écouté en boucle tous les morceaux de TFS, le nouveau groupe de Gareth Liddiard et Fiona Kitschin (The Drones), souvent agrémentés de clips homemade aussi débraillés que peuvent l’être ces descendants des Stooges et de Kurt Vonnegut. Ce n’est pas une raison pour oublier de rappeler, maintenant que A Laughing Death in Meatspace est disponible en dur, qu’il s’agit du meilleur album de rock australien de l’année. Donc du meilleur album de rock tout court. MP

Gregor - Fishing Net (Chapter Music)
Le (deuxième) meilleur truc sorti d'Australie du mois dernier est un petit mec un peu souffreteux qui vise la grande pop des années 80 mais qui atterrit en plein dans le bac à sable lo-fi, la faute (ou pas d'ailleurs) à une production de bric et de broc qui nous aiguille assez vite sur l'origine de la marchandise - probablement sa chambre, son placard à balai ou le garage de sa daronne. Et comme tous les fans de Q Lazzarus (enfin j'imagine) qui ont les yeux plus gros que le ventre, Gregor finit fatalement par ressembler un peu à Buffalo Bill qui se trémousse devant sa glace dans le Silence des Agneaux en murmurant « t'es une belle petite pute, toi ». Mais ce n'est absolument pas un jugement de valeur : si elle est un poil creepy, sa musique a pour elle le charme étrange de l'ambition inassouvie et du boogie triste, lunettes fumées vers l'horizon et petits pas chaloupés de circonstance. MAB

Mark Stewart + The Maffia - Paranoia (Mute)
Mais si c'est important, le reggae. La preuve, il a été classé au patrimoine culturel immatériel de l'Humanité par l'Unesco pour sa dimension « cérébrale, socio-politique, sensuelle et spirituelle ». Et surtout, il se fait piller par les blancs depuis la nuit des temps. MAB

The Scorpions & Saif Abu Bakr - Farrah Galbi Aljadeed فرح قلبي الجديد (Habibi Funk)
Le habibi funk, source intarissable de funk, électronique et affiliés du Moyen-Orient, est-il le nouveau hand spinner des baisés de musique arabe ? Ce disque enregistré au Koweït en 1980 et fruit du dénommé Seif Abu Bakr et de ses Scorpions, vu sa propension à virevolter au-dessus de nos têtes et à rester en main, a plutôt tendance à nous répondre que oui, mais qu'il est bien plus qu'une tendance de saison. MAB

La Chica - Sola (La Chica / Bendo)
En attendant de décider une fois pour toutes (l’album sort le 8 février) si on tient là autre chose qu’une Bonnie Banane latina, on conserve avec soin cette pop song déstructurée et vibrionnante, solitairement sensuelle et hyper(bien)produite, dans notre playlist du verre à moitié rempli. MP

Tôle Froide - Pour Nous 2 (Le Turc Mécanique)
Si la pop de Tôle Froide a l'apparence des ritournelles C86 et des gazouillis, ses reprises de Mylène Farmer et ses airs de vouloir rester paresser en enfance ne cachent pas une certaine mélancolie dans la régression (ou l'inverse) : avec ses chansons qui parlent de dessiner des bites et de ne pas voir la mer, ses mélodies pluvieuses et ses bribes d'anglais LV2, le trio sait marier le chaud et le froid, réconcilier la joliesse des sentiments et les chiens de la casse, le punk colin-maillard et l'indie pop qui rêvasse sous la bruine. Ça ressort sur le Turc Mécanique, après une première salve épuisée chez les indispensables stéphanois AB Records. MAB

Steve Monite - Only You (His Master's Voice)
Tame Impala s'est associé à la pipe Theophilus London pour sortir une reprise parfaitement inutile d'un classique de disco nigériane. Du coup on vous remet l'original. MAB

JD Twitch presents Kreaturen der nacht (Strut)
Va-t-on un jour faire le tour des incunables post-punk méritant d’être compilés et revendus sur un marché saturé de groupes vivants faisant exactement la même musique ? Pas sûr, si on en croit cette nouvelle collection d’archives allemandes circa 1979-1985, quand les jeunes Berlinois en rogne n’avaient aucun # à disposition et compensaient l’absence de moyens par l’inventivité et la radicalité, ce qui est à peu près impensable maintenant qu’un bon synthé coûte moins cher qu’un traitement complet contre les puces de lit. MP

yvanko - Azumaton (Le Cabanon Records)
Vue la conjoncture économique actuelle et l'état de plus en plus compliqué de la club music, voici sans doute sur quoi se buteront les jeunes de 2056, toujours plus loin de la lumière du soleil, les narines pleines de poudre de glyphosate et de résidus de carte-mère. MAB

Tanz Mein Herz - Au Bregançonnet Blanc (Mental Groove Records / Musique pour la Danse)
On ne sait pas trop si les gens de Tanz Mein Herz sont des post hippies férus de Saravah et Shandar ou simplement des visionnaires qui préparent dans leur coin l'apocalypse jazz-rock, mais l'un dans l'autre, ça donne envie d'être dans leur équipe. MAB

Pearl & The Oysters - Mermaid Parade (Requiem Pour Un Twister / Burger Records)
En pleine période grisaille & barricades, des exilés français « de l'autre côté de l'Atlantique » se piquent de sunshine pop californienne, de psychédélisme fleuri à la Todd Rundgren et de pianocktails comme si l'espace temps n'avait jamais quitté le campus de Berkeley de l'été '72. Aussi inconséquent et délicieux qu'un épisode de Flight of the Conchords ou qu'un bonbon acidulé qui fond en bouche comme une enfance qu'on n'aurait jamais vécue, cette « Mermaid Parade » des dénommés Pearl & The Oysters (avec Alex Brettin de Mild High Club en renfort à la guitare) ne pouvait sortir que chez Burger Records et Requiem Pour Un Twister, les seuls mecs qui trempent encore leur buvard dans leur easy listening en 2018. MAB

JPEGMAFIA - Puff Daddy (EQT Recordings)
Le mec qui avait les meilleurs titres de morceaux de 2018 a encore frappé. Cette fois, il sample du Filthy Frank sur une production toujours aussi crade. On ne sait pas si c'est une pure arnaque ou un aperçu de comment le rap « sonnera en 2030 », rempli de références absconses et de niggards lâchés l'air de rien, mais pour l'instant, ça fait (encore) illusion. MAB

Straight Arrows - Headache (Agitated Records)
Quelles que soient l'époque ou les modes en cours, le garage 60's (école proto punk et post beatnik) trouvera toujours preneur. Tournez une mappemonde en fermant les yeux, arrêtez-vous sur n'importe quel pays et choisissez un nombre au hasard entre 1967 et 2018, et vous tomberez toujours sur des tas de groupes correspondant qui n'ont pas lâché leur fuzz et qui ont la même coupe de cheveux que Liam Gallagher - ou The Creation, c'est pareil. Je ne sais pas ce que ça dit sur l'incapacité du rock à créer depuis le summer of love, mais il n'est pas impossible qu'il nous resserve la même tambouille jusqu'à l'effondrement terminal. MAB

ROSALÍA - NANA (Sony Music)
Immaculée conception ou pantalonnade post-flamenco farcie façon coquille vide ? Les paris sont ouverts. MAB

Victime - Dodo Premonition (October Tone)
Pire nom de groupe, pochette ultra pétée, titre de morceau tellement nul qu'on se demande s'il n'y a pas un fond de masochisme dans l'air. La musique pourtant, sorte de dance punk aux relents no wave et free, me rappelle un peu ce groupe super, Guerilla Toss, qui a eu une carrière un peu languissante en sortant sa bite et qui a fini par signer chez DFA. La morale de l'histoire ? Même avec un (a)battage de couilles de force 8 et les meilleures (ou pires, c'est selon) intentions du monde, vous n'êtes jamais à l'abri de finir chez les vendus et le cul à l'air. Faites gaffe, Victime, il se pourrait que vos airs nonchalants dans la tempête vous jouent de sacrés tours. Dans le monde dans lequel on vit, on n'est jamais sûr de rien. MAB

Muslimgauze - Eleven Minarets (Kvitnu)
La productivité de l'Anglais Bryn Jones fut telle qu'on continue de retrouver des morceaux vingt ans après sa mort. Cette nouvelle pépite du monomaniaque génial (pour ceux qui ne seraient pas au courant, il a sorti sous le nom de Muslimgauze près d'une centaine d'albums qui tournent tous plus ou moins autour du conflit israélo-palestinien) a été dénichée par un obscur label ukrainien basé à Vienne. Comme toujours, on se pose toujours les deux mêmes questions : pourquoi Bryn Jones n'a jamais été reconnu de son vivant, et quel degré de folie il lui aura fallu pour tourner autour du seul et même sujet musicalement pendant une quinzaine d'années. MAB

Carrageenan - The Midnight Hour (Cold Moss)
Pas impossible que la moitié de Pizza Noise Mafia ait été influencée par le mec juste au-dessus (après tout, qui ne l'est pas dans le petit cénacle de la techno industrielle contemporaine ?), ce qui n'empêche pas sa musique de sonner autrement qu'un décalque d'influences bien digérées, bien recrachées, emballez c'est pesé. C'est une musique au final toute simple, qui donne juste envie de se taper la tête contre les murs ou des CRS en se dépouillant, à mesure qu'avance le disque, de tout sentiment de confort. Et en attrapant, au travers de ses titres de morceaux-marteaux, cette dualité toute contemporaine : « Life Ain't No Banger », « Everybody Loves When It Hurts. » MAB

MAHY - Antilles méchant bateau (Born Bad Records)
Olé Coltrane. MAB

Felicia Atkinson & Jefre Cantu-Ledesma - Indefatigable Purple (Shelter Press)
Ils ont l'air tranquille dans leur coin, Felicia Atkinson & Jefre Cantu-Ledesma. Ils ne trusteront sans doute jamais les tops de fin d'année, personne ne les fera chier et ils seront condamnés à errer dans le cosmos à comparer leurs points de solitude avec leurs meilleures anecdotes imaginaires sur Brion Gysin. Tant mieux pour eux, tant mieux pour nous. MAB

Eszaid - Eurosouvenir (Collapsing Market)
Me donnerait presque envie d'aller écouter du Emmanuel Todd. MAB

BOOBA - BB (Tallac Records)
Un peu d’adversité n’a jamais fait mal au D.U.C., au contraire : photo de chatte sans soucis sur Youtube, ton mélanco-badin, ruptures de registres et punchlines à la file, sur l’une de ces prods à boucle retournée, infrabasses synthétiques et beat trap réverbéré qui lui vont si bien. Comme un upgrade de « Baby » passé sous Nero Nemesis ou un « Friday » lo-fi avec les deux mains sur le pli du survête. Vaut tous les bouquins-gadget du monde. MP

V/A - Wavecore 6 (Anywave)
Les petits labels qu’on chérit souffrent, et le fait que cette sixième compilation Wavecore se présente comme la dernière de la série n’est pas très rassurant. Qui désormais aura la passion et le temps nécessaires pour tirer les perles rares des musiques en « wave » du Blob mondialisé en constante expansion où elles se cachent farouchement ? Si c’est la dernière pêche d’Anywave, cette double compilation a des allures (monumentales, déchirantes) de grand requin blanc. MP

Tim Presley - I Have To Feed Larry's Hawk (Drag City)
Mini-scoop en prévision de notre interview à paraître avec le stakhanoviste américain : Tim Presley a arrêté la dope. Observation conséquente et radieuse : ça ne se ressent pas dans sa musique. De moins en moins garage, de plus en plus pop british (Kinks, Barrett, Wyatt), celle-ci est toujours aussi allumée qu’inspirée. MP

Sheck Wes - Mindfucker (Interscope Records)
Le lazy rap (on vient de l'inventer) est cette tendance des MC à ne plus se contenter de marmonner au ralenti du slang en paronomases, mais à vouloir en faire encore moins, le moins possible, quelques courtes lignes (respect OT Genasis), quelques inflexions infectieuses (bien vu Smokepurpp)... Le risque, bien sûr, c’est de finir par ânonner « bitch » ad libitum sur un beat ramolli en se disant que ça va forcément passer pour du talent. Et ça fonctionne parce qu’au fond, on a tous envie de rester sous la couette avec une cargaison de sirop pour la toux. MP

Arne Vinzon - Jeremiah Johnson (Dokidoki)
Il nous manquait, Arne Vinzon, et on est d’autant plus content de le retrouver qu’il est en possession de l’antidote la plus efficace au syndrome « variété chic » dont souffre notre pop nationale. Sur le maxi La Dernière Flèche , il en arbore sans crainte certains stigmates (chant très en avant, synthés laidback), mais seulement pour mieux les guérir à coups de poésie minimaliste et de mélodies à l’os, sifflotées intérieurement pour éviter de se flinguer, avec la dérision amère et le goût de l’auto-sabordage qui distinguent les vrais dandys de la petite bourgeoisie. MP

Bad News From Cosmos - Like The Flames (Anywave)
Allons, ça ne va pas si mal que ça chez Anywave, qui sort aussi le nouvel album des fidèles Bad News From Cosmos. Quatre titres chantés (parfaits) pour sept instrumentaux (plus décoratifs) suffisent au duo ukrainien pour rappeler leur supériorité dans la catégorie embouteillée de la dream pop. Fans de Beach House, filez-leur donc vos thunes, c’est le début du mois et c’est bon pour votre karma. MP

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<![CDATA[Bryan's Magic Tears ne grandira sans doute jamais, jamais totalement]]>https://noisey.vice.com/fr/article/yw7b4m/bryans-magic-tears-ne-grandira-sans-doute-jamais-ou-pas-totalementThu, 06 Dec 2018 10:19:04 +0000

C’est de plus en plus rare, d’aimer un disque sur la durée. Le second album des Parisiens de Bryan’s Magic Tears, 4AM, arrive après un premier essai délicieux, immédiat, dans la droite lignée du meilleur de Pavement et de Dinosaur Jr et des sentiments mêlés de fin de journée d'été où l’on se rend compte simultanément du lien qui nous unit à nos potes et du fait qu’on se retrouvera probablement seul pour le restant de nos jours. Celui-ci est plus compliqué, plus retors, mais non moins incandescent lorsqu’on se penche un peu sur son cas. Et ça vaut le coup : des morceaux chantés en anglais yaourt qui ne racontent rien, si ce n’est, en filigrane, une peur panique de vieillir tout autant qu'un détachement et une lucidité sur la fin de la fête qui pointe le bout de son nez.

Très beau, très triste et très branleur à la fois, mais surtout très franc et très brut dans l’expression de ses sentiments, le disque est bien évidemment à l'image du groupe quand je les rencontre dans un rade du 18e arrondissement de Paris, à la maison pour ainsi dire. J’aurais bien aimé éditer un peu ce qui suit pour rendre la discussion plus claire et concise, mais cela n’aurait pas bien rendu compte de ce qui se passe sur scène et sur disque, dans la tête et dans le cœur de Bryan's Magic Tears. Soit un enchevêtrement de fous rires, d'interruptions, de répétitions, de blagues de merde et de trouées d’ingénuité dans la désinvolture assez sidérants de fraicheur.

D'ailleurs, à aucun moment dans la discussion il ne fut question des années 90. Plutôt de gilets jaunes (BFM beugle en fond sonore pendant toute la durée de l'entretien), de Léa Seydoux, de commettre des exactions avec un Opinel dans la poche, de fin des enjeux adolescents, d'assumer ou non ses boulots alimentaires et de porter des New Balance à 50 ans.

Noisey : Je vais commencer par une question à la con parce qu'il en faut bien, alors autant les évacuer tout de suite. Au vu du titre 4AM et en écoutant le disque, je n'arrive pas à savoir si c'est un album de dépressif insomniaque, ou bien un album de fêtard ?
Benjamin (chant, guitare) : C'est moi qui l'ai appelé comme, déjà parce qu'il y une chanson dans l'album qui s'appelle comme ça. Mais ouais, c'est un mélange des deux.
Paul (batterie) : Ah c'est le matin ? Je pensais que c'était l'heure du goûter, moi.
Lauriane (basse) : C'est l'heure où tu te dis, « est-ce que je rentre chez moi ou est-ce que je reste ? »
Paul (batterie ) : Je le voyais aussi comme une chanson d'amour, genre toi et Lauriane écroulés à 4 heures.
Benjamin : En fait les insomnies je les ai, mais je fais de la musique dans ces cas-là. C'est aussi pour ça que l'album s'appelle comme ça. Il y a une majorité de morceaux qui ont été faits à cette heure-ci. D’une manière générale, je suis plutôt du genre à écrire la nuit. Ça m'arrive jamais de me réveiller à 8 heures et de me dire : « Ah tiens, si je faisais une super chanson ? » [Rires]
Paul : Y'a des gens qui font ça ?
Lauriane : Ouais je pense, mais moi ça m'est jamais arrivé.

Vous écrivez tous ?
Paul : Ouais. Sinon moi je me lève pas et j'écris, mais ça m'arrive d'être à 9h30 hyper à fond au studio.
Benjamin : Mais quand t'as déjà quelque chose.
Lauriane : Ouais, l'inspiration ne vient jamais à neuf heures du matin. Ou alors quand je suis rentrée de teuf et que j'arrive pas à dormir.
Benjamin : Mais c'est une heure importante dans nos vies à tous. On continue tous de faire la fête.

Mais maintenant que vous avez un vrai tourneur et que vous faites de vraies tournées et tout, ça change pas un peu le rapport à ça ?
Paul : Alors, déjà de vraies tournées c'est un grand mot. Là on avait un creux, par exemple. Il y a que le Villejuif qui arrive à tourner pendant deux ans sur le même 45 tours.

[S'ensuit une discussion intranscriptible sur la cover du nouvel album du Villejuif Underground ]

Raphaël (guitare) : ...et pas mal de merdes.

Ça s'est passé comment pour vous pour la pochette ?
Benjamin : Ça a été compliqué. En fait on voulait une photo, moi c'est un medium qui me touche plus, et nous aussi dans le groupe. Mais JB [Jean-Baptiste Guillot, le boss de Born Bad, NDLR] voulait absolument une peinture. Ça a été le début d'une discussion lente et fastidieuse. [Rires]

C'était pas chiant comme processus, vous qui faites d'habitude vos trucs vous-mêmes ?
Benjamin : Ouais, un peu. En fait ça a été le moment où on a vraiment été désagréables l'un envers l'autre.
Paul : Tout le monde se prend la tête parce qu'il y a une pression constante et qu'il faut se bouger le cul. On a été très lents dans la pressurisation, on a enregistré le disque en février. La pochette du premier album, c'était une photo prise par Raph’ dans un parc d'attraction. On aime faire nos trucs nous-mêmes, mais JB n'aime pas du tout la pochette du premier.
Benjamin : Le truc un peu teenage, c'est pas trop sa tasse de thé à JB. C'est comme ça qu'il a vu la première pochette. Et c'est quelque chose que je comprends parfaitement, pour lui le disque, l'objet du vinyle, c'est très important.

Et du coup il a dit oui à Nathan [Roche, chanteur du VIllejuif Underground, NDLR] pour cette pochette-là ?
Benjamin : Il l'a forcé à la faire, même ! [Rires] Mais tout ça pour dire personne n'a pris la pochette à la légère. Au contraire, pour moi c'est trop important.

[À ce moment-, Raphael s'arrête, me dévisage quelques secondes, me coupe la parole pour dire aux autres que je ressemble vachement au cousin de Paul. Il me montre ensuite une photo de Qúetzal Snåkes, dans lequel les deux jouent. Ça dure bien quelques minutes]

Benjamin : Ça a mis longtemps à venir, mais on a enfin trouvé son sosie.
Paul : Il va devenir papa la semaine prochaine.
Lauriane : Ah on peut parler de la famille, aussi ?
Paul : Dédicace au petit Simon.

On sent qu'avec le Villejuif, vous ne faites pas la même musique, mais vous l'appréhendez de la même manière.
Paul : Ouais, pas du tout dans un truc de contrôle total. Et en fait, ça vient de nous.
Lauriane : Le côté « DIY », tu veux dire ? [Rires]
Paul : Ouais, on fait tout nous-mêmes, on construit nos trucs...

Ah ouais ?
Paul : On confectionne nos pédales, on répare nos vélos, on fabrique nos propres chaussures...

Putain. [Rires]
Paul : Nan mais plus sérieusement, quand on te dit c'est dans quinze jours, c'est différent, t’es paralysé. Putain mais mec, quand JB nous a envoyé des idées de pochettes, on a eu des fous rires. Benjamin arrêtait pas de faire des allers-retours avec lui, avec le téléphone qui sonne non-stop. JB nous envoyait des trucs sur Google Images, genre imitations de Vermeer ou de grands maitres hollandais, un peu Jeune fille à la perle, mais avec des sacs en plastique sur la tête. Du coup, là ouais c'était différent de ce qu’on faisait d’habitude.

[Tout le monde éclate de rire, si bien que je ne sais, encore une fois, s'ils se foutent de ma gueule ou pas]

Ça vous a fait quoi au niveau du processus de création ? Ça vous a bridé, ça vous a rappelé l'école, ou ça vous a libéré ?
Benjamin : Moi ça m'a fait stresser aussi parce c'était une situation nouvelle, on n’avait jamais eu de pression avant.
Lauriane : Nan mais c'est surtout que Benjamin avait fini d'enregistrer tous les morceaux.
Benjamin : En fait c'était surtout chiant parce que le disque était fini.
Paul : Après pour le mix, on s'est tous pris la tête aussi. Mais on s'est dit que c'était aussi une leçon pour plus tard.
Paul : C'est juste qu'avant on fonctionnait tous toujours à l'inverse. Tu fais un truc sans te poser de questions, et un label va faire « ah ouais, je le sors. » Alors que là il fallait faire, et on était tous un peu paralysés. Mais en vérité, tout s'est quand même bien passé.
Benjamin : Il y a les questions pécuniaires, aussi. Parce que dans un sens, pour la première fois on devient « créditaire » du disque que l'on sort, d'un label.

Je sais qu’en écoutant le premier album, il y avait quelque chose de beaucoup plus immédiat, mais que j’ai pas forcément réécouté après. Là, c'est le contraire.
Paul : Ça me fait ça avec 999, que j'ai écouté en boucle pendant une semaine pour plus jamais réécouter ensuite.

Je me demandais à quel point c’était conscient. Le premier album avait pas mal d’effets de manches, la production sonnait un peu uniforme.
Benjamin : Le premier est plus incisif, plus de bedroom pop, de mettre du chorus partout. Qui ont surtout un impact dans la façon sont produits, à l’arrache. Une production plus intelligente, pas juste des tricks genre, « ah bah c’est sûr que les mecs avec un pull Sergio Tacchini vont aimer direct ».
Raphaël : Moi j’étais hyper ému, c’était mon premier groupe, hyper tard dans ma vie, avec mes meilleurs potes. Et c’était la meilleure musique dont j’aurais pu rêver.
Benjamin : Mais la vraie différence, c’est que je l’ai écrit maintenant que le groupe est là, je l’ai écrit en pensant à ce que le groupe est devenu.
Paul : Et qui reflète le fonctionnement affectif que l’on a entre nous.

Et vous en aviez pas marre qu’on vous ramène toujours à ce truc un peu régressif, genre je mange des chips en me branlant à moitié [une référence non maitrisée à un morceau de leur premier album et à Breaking Bad, NDLR] ?
Lauriane : L’enfer, ça pique la bite, de se branler avec des Cheerios.
Benjamin : Ce n’était pas conscient, mais certains morceaux varient de la démos au vrai album, sur « Change » par exemple.

Celui qui sonne Television ?
Lauriane : Putain, mais tout le monde dit ça.
Benjamin : En fait c’est un bon exemple, parce que sans ce riff un peu narquois à la Television, ce morceau ça aurait sans doute été un truc de…
Lauriane :… de krautrock pourri tu veux dire ?
Benjamin : Nan mais de psyché à la Lotus Plaza. Mais il y a eu ce petit ajout, et ça tranche parce que j’ai laissé de la place aux autres, ce que je ne faisais pas forcément avant.

Et le morceau à la Screamadelica ?
Lauriane : Ouais, « Sweet Jesus ». Mais ça c’est parce que je le mettais en boucle en after.
Paul : Mais attention, ça c’est déjà dans Rock’n’Folk [Rires]

Combien de pressages vous avez par rapport à celui d'avant ?
Mehdi : Combien on en a d'ailleurs ? Je me posais la question.
Raphaël : 1000 pour l'instant je crois.
Paul : 1000 quoi ?
Benjamin : 1000 disques. Celui d'avant on en avait 300. Mais il y a 1000 vinyles, et plus de 2000 CDs par contre.
Lauriane : En tournée, on nous demande souvent des CDs. C'est les vieux souvent, bizarrement.
Paul : C'est pour les voitures.
Tous : Les gilets jaunes !
Paul : Pour tous les mecs qui se prennent leurs six centimes d'augmentation, ils auront notre CD dans la caisse.
Benjamin : Tout ça pour dire que le disque n'a pas été un accouchement dans la douleur. C'était plutôt une péridurale disons.

[S'ensuit un débat de quelques minutes sur les bienfaits ou non de la péridurale, l'épisiotomie, des piqures, des histoires de chausse-pieds, de ciseaux Maped et de point du mari.]

Raphaël : Nan mais tu vois, Cheveu qui peut aller dans une oasis je ne sais pas où, et revenir avec un album en 10 jours, on n'en serait jamais capables.
Paul : Putain c'était pas une oasis, c'était un village marocain.
Lauriane : Mais à part Paul qui a fait la batterie, c'est toi qui as tout fait, Benjamin. Alors que pour Cheveu le contexte était différent, quand ils reviennent ils sont limite sur le point de se séparer.
Benjamin : Ouais, mais je suis capable de m'engueuler avec moi-même.
Paul : Mais après y'a deux... y'a deux...

Y' a deux écoles. [Rires]
Paul : Ouais, voilà, y'a deux écoles.

[Mehdi me fixe bizarrement depuis le début de l'interview.]

C'est laquelle la tienne ?
Paul : L'école de la rue. [Rires]
Mehdi : Mais arrêtez, vous êtes cons.
Raphaël : Bah l'école de la vie non ?

L'école de la rue ou de la vie ? C'est pas exactement pareil. On est plutôt école Léa Seydoux ici, non ? [L 'interview a lieu à côté de Château-Rouge, NDLR ]
Lauriane : Ah ouais putain, elle disait qu’elle sentait le parfum des Africaines dans le bus à Château-Rouge. Alors qu’elle a jamais dû sortir du 16 e.
Benjamin : On l’a lu ensemble cet article, c’était insupportable.
Paul : Elle disait qu’elle sentait l’odeur du KFC et qu’elle se mettait devant la grille. [Rires]
Benjamin : L’odeur d’un bon poulet Yassa ou je sais pas quoi.
Raphaël : Mais quelle honte putain.

Vous êtes plutôt 18e, vous non ? Ça me fait penser à une autre question à la con. Votre nom, Bryan’s Magic Tears, ça vient pas d’un dealer du coin ?
Lauriane :
Non, déjà, contrairement à Léa Seydoux, on parle d’un dealer de blanc.
Raphaël : Plutôt un genre de teufeur de campagne.
Paul : Le mec qui s’appelle Bryan déjà, tu vois.

Et les Magic Tears c’est des gouttes de LSD c’est ça ?
Raphaël : Ouais mais on veut plus en parler de ça. On n’en prend plus de toute manière [Rires] Mais il était même question de changer de nom.
Benjamin : Ce serait dommage de changer maintenant.
Paul : Avec de la coke.
Lauriane : En tout cas Bryan avait une tête de mec de Melun.
Raphaël : Ouais, ou de Choisy.
Paul : C’est pas du tout gilets jaunes, tout ça.

Quand tu parlais de la photo tout à l’heure, c’est important pour toi. Tu as bossé un peu là-dedans, Benjamin ?
Benjamin : Ouais je disais que c’était important comme medium, je sais que Raph’ aussi il a bossé là-dedans. Mais ouais, j’ai bossé dans des galeries. J’aurais pu proposer des trucs à JB, mais ça aurait coûté beaucoup trop cher. Et pour la peinture, c’est tout de suite beaucoup plus cher. Sur les photos c’est des tirages, donc tu peux avoir des photos plus ou moins grandes. Pour la peinture, c’est un exemplaire unique, donc en droit de reproduction ça fait tout de suite grimper la note. Alors que là, quelqu’un qui a un exemplaire d’une série de 200 photos, peut te vendre les droits sur cette photo s’il veut.
Lauriane : Une histoire de thunes, quoi. [Rires]

Thunes qu’on ne trouve pas à foison dans le petit milieu de la scène garage parisienne. Enfin, garage entre guillemets.
Raphaël :
C’est vrai que c’est pas du garage.
Lauriane : En plus on joue dans une cave. Ce serait plus juste de parler de milieu batcave en fait.

À propos de caves, tu travailles toujours dans les galeries ?
Benjamin :
Non, j’ai arrêté.
Lauriane : Il est cuisinier aussi. Mais il y a toujours une part d’artiste en lui aussi [Elle pouffe]
Benjamin : Nan, ça me plait plus, mais l’idée c’était surtout de garder un taf qui ne soit pas purement alimentaire en fait.

Est-ce que tu t’es déjà demandé si c’était pas un piège de faire un taf qui ne soit pas qu’alimentaire par rapport à la musique ?
Benjamin : Ouais, je me pose la question tout le temps.
Lauriane : Moi aussi j’ai ça, je suis éduc’ jeunes enfants.
Paul [regarde les autres un peu incrédule, NDLR]: Attends, j’ai pas compris la question, y’avait une double négation. « Est-ce que c’est pas un piège d’avoir un taf qui ne soit pas qu’alimentaire » ? Donc en gros, c’est un piège d’avoir un taf qu’on aime bien ?
Lauriane : Bah ouais, moi des fois ça me freine sur la musique.

C’est pas si bizarre comme question.
[brouhaha incompréhensible, tout le monde parle en même temps]
Paul : Si toi dans cinq ans t’ouvres un resto et que c’est ta passion, tu vas pas te dire « Eh merde, le monde s’effondre, y’a plus la musique, y’a plus Benjamin Dupont. » Tu fais juste ta passion ailleurs et c’est pas grave.
Benjamin : Bien sûr.
Paul : Et puis t’es pas obligé d’être caissier ou d’être pauvre pour faire de la musique à côté.

C’était pas forcément l’insinuation de la question.
Paul : Eh ben pose-la normalement alors.
Raphaël : Wow, calmez-vous là. [Rires]
Benjamin : Nan mais c’est une très bonne question.
Paul : Mais parce que tu t’impliques trop dans ce que tu fais.
Lauriane : Nan mais je comprends, mon esprit il est parfois trop dédié aux enfants, et je ne pense plus du tout à la musique.

Ça te bouffe complètement ton énergie à la fin de la journée.
Lauriane : Totalement.
Paul : Après quand t’as un taf de merde, ça te bouffe complètement ton énergie aussi. Malheureusement quand tu fais huit heures de caisse à Carrefour, à la fin de la journée t’as plus non plus envie de faire de la musique.
Lauriane : Ouais mais c’est pas pareil.
[Raphaël parle de décharger des camions à Bondy, mais là encore il y a bien trop d’interférences pour capter quoi que ce soit]
Lauriane : J’ai trouvé une solution intermédiaire, là je suis intérimaire.
Raphaël :… le lendemain matin à 8 heures, paf, Bretagne-Paris direct. Et ça se termine à 17 heures. [Je ne sais même pas à qui il parle]
Paul [mi-gêné mi-moqueur] : J’ai toujours pas compris la question.
Lauriane : Mais c’est parce que t’as pas un taf alimentaire chiant.

Tu fais quoi à côté ?
Paul :
Je suis traducteur. C’est pas juste alimentaire, j’adore ça.
Lauriane : Moi mon taf il est pas juste alimentaire.
Paul : Mais ça te plait ce que tu fais. Moi ça me plait ce que je fais, c’est pareil. Imagine si tu dis « je suis ouvrier pour gagner ma vie mais ma passion c’est la musique », quand tu rentres d’une journée de boulot t’es claqué et ça te nique ta passion pour la musique.

Mais c’est pas la même énergie non plus. Il peut y avoir un sentiment de frustration quand tu fais un métier que tu n’aimes pas, qui peut éventuellement nourrir ta musique. Ce qui n’est pas forcément le cas quand tu exerces déjà quelque chose qui te tient à cœur.
Benjamin : Oui bien sûr.
Paul : Mais après si tu es à fond dans ton taf non-alimentaire, tu peux quand même faire de la musique.

Ok, alors disons ça comme ça. Est-ce que le fait de concilier deux passions est possible, lorsque l’une des deux est un métier et te permet de gagner ta vie, et peut potentiellement prendre un moment le pas sur l’autre ?
Paul : Bah je pense oui, mais après c’est pas grave. La traduction c’est ma passion, c’est quelque chose qui m’a énormément plu, c’est vraiment des études que je voulais faire. Et clairement, si je ne traduis pas de trucs intéressants à l’heure actuelle, c’est pour faire de la musique. Ça c’est évident. Si je voulais traduire de la littérature à plein temps, il faudrait que je ne fasse que ça. Je rogne sur ce côté-là, mais je m’en fous : au mieux, je m’amuse bien, au pire, je me fais très chier. Mais l’important c’est toujours de faire de la musique. Si je voulais faire des livres ou des romans ou des trucs qui me passionnent…
Lauriane [coupe] : Mais tu devrais écrire ton livre, ton propre livre.
Paul : C’était un peu le rêve avant, mais là je crois que…

C’est pas un peu le passage obligé après le groupe de rock ça, le premier roman ? J’ai l’impression que tout le monde autour de moi fait ça vers 30 ans, ou en tout cas tente de le faire. T’as quel âge ?
Paul :
29. Nan mais je suis devenu trop feignant, j’aurais dû faire ça à 20 ans. Et ça aurait été une belle merde ! [Rires]

[Entre temps, certains sont partis fumer, et les pintes vides commencent à s’amonceler sur la table. La discussion reprend doucement]

Benjamin :… des sacrifices. Tu fais de la musique, tu ne peux pas traduire un beau bouquin qui te plait par exemple.
Paul : Ben non, ben non, clairement. Le jour où j’en aurai ras-le-cul, c’est clair que je me poserai la question.

Est-ce que t’y penses le matin, genre quand tu te rases ?
Paul : Je ne me rase pas. [Sourire] Mais penser à quoi ?

Qu’est-ce qui se passerait si tu ne faisais pas de musique, qu’est-ce qui se passerait si tu ne faisais que de la musique, ce genre de choses.
Paul : Ouais, bah j’y pense clairement, mais parce que la musique ça n’est pas que de la musique, c’est clairement lié à un certain mode de vie. Je me dis surtout : « Qu’est-ce qui va se passer le jour où je déciderai d’arrêter de m’autodétruire ? » Est-ce que j’arrêterai de faire de la musique ?
Lauriane : Bah t’auras gagné, tu te seras autodétruit.
Paul : J’aurai un cancer du coup. Super. Je pourrai enfin me poser, à 45 ans avec mon cancer. [Rires]

Après il y a plein de groupes de 45 ans.
Lauriane : Ah Frustration tu veux dire ?

J’ai rien dit. Mais il n’y a rien de honteux à être dans un groupe à 45 ans.
Raphaël : Moi les mecs avec qui je travaille, ils m’ont dit : « Ah tiens, j’ai écouté Born Bad, tout est à chier, mais Frustration ça défonce. »
Benjamin : Mais c’est marrant de se demander quel genre de musique j’aurai envie de faire à 45 ans. Je sais que c’est une musique que je n’aurai plus envie de faire.

Après, et ça n’est en rien contre Frustration, mais eux font plutôt une musique de mecs de 45 ans. Vous, pas vraiment.
Lauriane : Ouais, c’est raccord avec ce qu’ils sont.
Raphaël : Mais ça fonctionne avec tout le monde parce que quand t’as 20 ans tu peux aimer le rock comme ça aussi. Le rock-rock disons.
Paul : Ça fait très formule toute faite de dire ça comme ça, mais y’a pas de limitation tant que tu kiffes vraiment ce que tu fais. Tant qu’il y a pas de malaise, genre je suis en New Balance et j’ai 50 ans.
Benjamin : Je pense que je l’assumerai plus à un certain moment. Mais c’est tout à fait personnel
Paul : Ouais bah c’est ce que je te dis. Il y a des gens, genre Ian Svenonius, c’est génial mais parce que le mec il est génial dans sa manière de le faire. Le conditionnement en soi par rapport à ce que tu dois faire ou ne dois pas faire passé un certain âge, ça reste débile.
Benjamin : C’est important d’assumer ce que tu fais. Le mec de Dinosaur Jr, il fait toujours exactement la même musique que quand il avait vingt ans, et il l’assume totalement. Et il est toujours tout à fait classe.
Paul : Faut juste avoir l’honnêteté à un moment donné de raccrocher les crampons.
Lauriane : Les gens comprennent directement ton intention je pense.
Paul : C’est pour ça que les Stooges c’est toujours aussi bien maintenant ! [Rires]
Lauriane : Oh bah moi je les avais vus à la fête de l’huma il y a des années, et j’avais bien aimé. Mais après j’étais ivre morte donc bon.

Du coup quand tu parles d’autodestruction…
Paul : Nan mais c’est un peu putassier comme expression.

Nan mais j’ai bien compris ce que tu voulais dire. Disons une certaine « hygiène de vie » inhérente au milieu de la musique.
Raphaël : Ah moi j’ai jamais renoncé, j’adore la déglingue, ah ah ah.
Paul : Nan mais un moment donné, on se pose la question de savoir quand arrêter. Ça s’arrêtera pas tout seul, il faut en avoir conscience. Il y a quelques années, je pensais que j’en aurais très naturellement marre de m’user, dans tous les sens du terme.
Lauriane : Et t’arrives toujours pas à en avoir ras-le-cul, je ne comprends pas. À chaque fois je me demande, mais quand est-ce que j’en aurai marre ?
Paul : Sachant que je mélange complètement les deux vies. Je me le suis vraiment dit, je pense que je vais avoir envie de lever le pied sur cette manière d’aborder la vie. Et je me vois beaucoup plus faire de la traduction de manière focus. Après on fait pas non plus de la musique ou des concerts pour se niquer la tête, mais ça correspond plus à une émotion qui… qui nous rappelle quand on avait 20 ans. [Rires]
Benjamin : Mais les groupes qu’on aime, il n’y a pas de gap entre leur musique et ce qu’ils sont.
Lauriane : Moi les groupes que j’aime, c’est vraiment le chainon manquant entre la naïveté et la dépression.

C’est peu toute votre musique ça, justement. [Rires]
Paul : Pour certaines personnes ça correspond à ça, pour d’autres non. Après c’est plus un truc de sensibilité.

Quand t’arrêteras de faire la fête, t’arrêteras de faire de la musique.
Benjamin :
Après ça fait un moment où on réfléchit à ce que ça veut dire, faire la fête. Est-ce que prendre de la coke à deux dans la cuisine c’est faire la fête ? [Rires]
Paul : Ou alors maintenant on est content quand ça fait deux semaines qu’on est pas sortis, comme si c’était un truc « cool ».
Lauriane : Alors que t’es toujours aussi défoncé.
Paul : Ou alors, t’as dansé jusqu’à 8 heures du mat’ mais tu considères que t’es pas vraiment sorti parce que t’as pas pris de drogues. Ben si, t’es sorti en fait.

Ou alors t’es pas sorti mais t’as été bourré tous les soirs de la semaine.
Raphaël :
Ouais, t’es « juste » rentré à deux heures. Mais c’est normal, ça.
Lauriane : De toute façon, moi soit je sors vraiment, soit je reste chez moi et je joue aux Sims.
Raphaël : Benjamin est un peu comme ça aussi.

[Pour une raison qui m’échappe totalement, la conversation dévie d’un seul coup et pendant un bon petit moment sur les Kanaks en Nouvelle-Calédonie]

Mehdi : Je vais pas trop trop tarder moi.

Sinon, le mélange entre naïveté et mélancolie, c’est pas un truc de génération ? Vous étiez dans des groupes genre Dame Blanche et La Secte du Futur, mais c’était pas vraiment la même « vibe » disons. Vous auriez pu faire cette musique il y a cinq ans ? C’est paradoxal parce que c’est vraiment une musique de teenagers.
Benjamin : Je ne sais pas. J’ai l’impression qu’il y a toujours eu ça dans la musique que j’ai pu faire. C’est une émotion centrale dans ma vie, la mélancolie. Mais c’est un moteur aussi, je ne suis pas du tout en train de m’apitoyer. Et fatalement, ça se ressent dans ma musique. Mais ce n’est pas de la musique dépressive, pas du tout. Ce sont des sensations qu’on a toujours envie de retrouver. Et c’est aussi pour ça qu’on sort autant j’imagine. Pour trouver des sensations de bonheur extrême, ou soit le lendemain de tristesse extrême aussi.
Paul : Tu sors pour être triste le lendemain toi ?
Benjamin : Nan mais tu vois ce que je veux dire. Mais en tout cas c’est vrai que ça arrive vers cet âge-là.

La tristesse de la fête, presque.
Benjamin : Ouais, après j’imagine que ce sentiment-là s’apaise ensuite et que tout ça ne devient plus aussi important.

Et puis ce n’est pas le même sentiment que lorsque tu es ado, où tout est atroce ou beaucoup trop intense. Il y a déjà beaucoup plus de détachement.
Benjamin : Exactement.

Dans ce truc de détachement, comme je vous disais on vous a souvent comparé au Villejuif Underground et à Jessica93, avec qui vous jouez régulièrement. Mais c’est marrant parce que ça représente les deux côtés extrêmes de ce que vous faites : d’un côté, les branleurs absolus. De l’autre, le dépressif total.
Paul : Après, ça me fait totalement penser à l'époque plutôt Secte, Dame Blanche, etc, où il y avait le terme garage qui reliait tous ces groupes, mais où c’était beaucoup plus la façon de faire de la musique que le son en lui-même.
Lauriane : Et puis les pédales de guitare aussi c’était les mêmes. [Rires]
Paul : Mais y’a pas de surprise, on est tous potes.
Raphaël : C’est dans la façon de vivre la musique que ça se rejoint.

Mais c’est ça que je trouve intéressant. Dans le Villejuif ou Jessica93, t’as l’impression qu’ils sont conscients qu’il n’y a plus d’enjeux - s’il y en a jamais vraiment eu. Ce n'est plus cool de faire un groupe de rock en 2018, vous êtes parfaitement conscients que vous n’allez pas vous faire une thune dessus, etc...
Raphaël : Je pense que les gens ont remarqué qu’il y avait une professionnalisation beaucoup plus facile dans la musique.
Paul : Si tu veux parler d’air du temps, je pense que c’est ça. Nous on se positionne là-dedans, pas du tout dans le son, mais plutôt dans l’attitude. Il y a Rendez-Vous les gagneurs, et nous on n’est pas les gagneurs.
Lauriane : De toute façon on fait de la musique de losers, non ?
Benjamin : C’est pas comme si on avait jeté l’éponge, mais c’est aussi important de ne pas se prendre pour des princes de la musique ou je ne sais trop quoi. C’est important pour nous, ce qu’on fait maintenant.

Mais pour le coup, pour parler de la scène garage d’il y a cinq-dix ans, je sais que je me disais : putain les gars, vous vous la pétez quand même beaucoup trop par rapport à ce que vous faites.
Benjamin : Après c’est un peu la faute de la presse de l’époque qui relayait le fantasme.
Raphaël : Après c’était un microcosme où t’avais l’impression d’évoluer dans un truc de dingue, mais c’était minuscule.
Paul : Genre Mehdi a lancé un truc du genre à une meuf ivre mort l’autre jour : « On est le meilleur groupe de Paris ». On l’a tous regardé comme ça, je m'en souvenais après en rentrant chez moi et tout. On s'est dit : « Partons de cette ville le plus vite possible, de toute façon c’est Colmar on s’en bat les couilles. »
Lauriane : Parfois aussi, quand on joue dans des SMACS et qu’il n’y a personne pour faire la fête ensuite, bah on boit une bouteille de whisky, juste entre nous.
Paul : On se suffit à nous-mêmes, ce qu’on a pu nous reprocher parfois.

Dans quel sens ?
Paul : On est un microcosme, là pour le coup ça s’applique complètement à nous. Ça a pu nous retomber sur la gueule. On s’est attiré plein de foudres depuis le Psych Fest en 2016 par exemple. On arrive en mode caravanes de nous-mêmes. On a l’impression d’être méga polis, mais en fait je pense qu’on dégage un truc de méga exclusion.
Raphaël : C’est vrai que c’est assez récurrent. On passe vraiment pour les enculés de Parisiens de merde, c'est hyper frustrant.
Paul : Nan mais même pas. Au Psych Fest de 2016, le lendemain du concert, quand on va chercher notre matos avec Raph’ et qu’on boit des bières avec le Villejuif qui balance, deux heures après on se fait jeter par les organisateurs du Psych Fest, genre « cassez-vous, pour qui vous vous prenez ? » Alors que la veille y’avait 25 potes dans les loges et qu’on se rendait juste pas compte qu’on avait foutu la merde. Ça nous est arrivés plein de fois. Fondamentalement on n’est pas des gens relous, mais on a un truc qui crée quelque chose d'un peu agressif pour certains, j'imagine.
Raphaël : Faut revoir ton train de vie aussi, mon vieux.

Le nouvel album de Bryan's Magic Tears, 4AM, sort demain chez Born Bad Records. Il est disponible ici.
À noter que le groupe jouera le 13 décembre à la Bellevilloise avec le Villejuif Underground. Toutes les infos sont disponibles ici.

Marc-Aurèle Baly est vaguement sur Twitter.

Noisey est sur Facebook, Twitter et Flipboard.

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yw7b4mMarc-Aurèle BalyNoisey StaffFRANCEFeaturesInterviewsGaragepsychBorn Bad recordsBryan's Magic Tears
<![CDATA[De Detroit au voguing : un bref historique de la dance music engagée]]>https://noisey.vice.com/fr/article/rqbp8p/un-bref-historique-de-la-dance-music-engageeWed, 05 Dec 2018 12:15:00 +0000
Romanthony

Les reportages et les articles consacrés à l'Histoire de la musique électronique en dépeignent souvent une vision uniformisée : la techno et la house sont des musiques produites par des minorités (noire aux Etats-Unis, homosexuelle à New-York, indigente à Détroit) qui substituent la musicalité et la rythmique au langage, au sens afin d'échapper à une réalité oppressante. Quand la house utilise l'échantillonnage de la voix pour l'utiliser comme un synthétiseur, la techno aborde, dans les premiers temps, des thèmes futuristes (Cybotron) avant d'abolir tout vocal, tout message. Seuls survivent le rythme, la mélodie et des samples de voix invitant davantage le danseur à brûler le dancefloor qu'à pendre son patron.

Il peut sembler toutefois étrange qu'une musique issue d'une minorité victime du racisme, du capitalisme sauvage et de la discrimination ne soit pas contestataire. La scène rap, qui s'est développée en parallèle, dans des milieux tout à fait comparables, aurait-elle, seule, capté l'élan contestataire de la société ? Affirmer cela, ce serait oublier deux choses : d'une part, que le rap a bien souvent abordé des sujets totalement apolitiques, d'autre part, que si l'engagement passe essentiellement par le langage - et les vocal mix de house sont monnaie courante - l'éradication du langage ne signifie pas pour autant une absence de sens. On peut le trouver au coeur de la musique, dans le titre du track, dans l'artwork de l'album ou dans la démarche artistique de l'artiste.

Dans sa très grande majorité, la musique dance correspond à la description faite dans les reportages : étant avant tout achetée et jouée pour faire danser, elle aborde superficiellement des thèmes relatifs à l'émotion que peut procurer l'univers du club : le sentiment amoureux, la tristesse, l'amitié. Il existe cependant assez d'exemples - mouvements entiers, simples morceaux isolés - infirmant l'idée manichéenne selon laquelle danser et penser sont deux activités qu'on ne peut réconcilier. En voici une liste non exhaustive, qui se concentre essentiellement sur le continent américain et sur la scène house.

CDIII - Get Tough : hip hop proto electro conscient

Ce morceau new-yorkais de 1983 est incontestablement un titre de hip-hop. Il a toutefois ceci d'exceptionnel qu'il appelle à l'action sociale sur une instrumentale orientée dancefloor très proche de ce à quoi ressemblera l'electro de Detroit quelques années plus tard. Il est de plus sorti sur Prelude, un label connu pour ses sorties disco/funk plus que pour sa crédibilité hip-hop.

« We know the world is rough so get Tough » (On sait que le monde est dur donc endurcis-toi)
« We got to do something quick we got to do something fast / The way it's going now this world won't last » (On doit agir vite / Si cela continue ce monde ne durera pas)
« Payin' your taxes people gettin fired » (tu paies tes impôts et des gens sont licenciés)

CDIII invite de toute évidence ceux qui les écoutent à se rebeller contre leur condition sociale mais aussi à mettre fin à l'ère du nucléaire, aux dealers et à la criminalité en général, le tout sur un instrumental proto-acid 808/303. A la fois progressiste et réactionnaire, ce morceau qu'on peut déjà considérer comme de la dance est un premier pas vers le clubbing conscient. « Life ain't nothing but a funny funny rhythm », comme ils disent.

La house, la religion, l'égalité, le freedom et la lutte contre l'apartheid

Beaucoup d'artistes house, qu'ils viennent de l'Illinois ou du New Jersey ont reçu une éducation religieuse, souvent d'obédience évangélique. Le gospel chanté dans les églises réservées aux noirs les a fortement influencé. La discographie de Romanthony - dont une bonne partie reste encore à découvrir car absente de Youtube - en est un bon exemple. Né dans le New Jersey, Roman est habité par la foi. Quand il ne chante pas la miséricorde de Dieu, comme dans « Bring U Up » ou « Fall From Grace », il sample Shirley Ceasar, chanteuse gospel ayant remporté plusieurs Dove awards, dans son titre « Everybody Dancing ».

Todd Edwards, deuxième représentant de la Jersey house a, tout comme Romanthony, dédié l'entièreté de sa carrière à sa foi chrétienne. Sa technique de sample toute particulière, consistant à découper un passage musical en petits échantillons pour le recomposer, lui permet de faire passer des messages religieux subliminaux dans ses musiques, forme assez évoluée de prosélytisme à l'intention des pistes de danse. La plupart des titres de ses morceaux sont en lien avec la religion.

Du côté des grands lacs aussi l'Eglise a laissé des traces. Outre l'hymne à la liberté espérée et attendue « Someday », chanté par Cece Rodgers, l'artiste le plus emblématique de cette mouvance est sans nul doute Joe Smooth. Si la majorité de ses textes s'inscrivent dans la lignée de la liturgie évangélique, à savoir chanter la liberté possible dans un monde onirique idéal, exercice parfaitement exécuté dans le hit « Promised Land », il en est pourtant un qui s'inscrit dans la réalité de l'époque et dans un combat politique concret : le titre « They Want To Be Free », sorti en 1988 sur le second LP de Joe, Rejoice, fait directement référence à la lutte contre l'apartheid menée au même moment en Afrique du Sud.

Dans cette mouvance Chicago house des droits de l'Homme s'inscrit enfin le morceau « Club Lonely » de Lil Louis. L'introduction de ce titre culte met en scène une jeune femme s'adressant au physio d'un club. Elle lui demande, en substance, un traitement VIP puisque le DJ l'a mise sur sa guestlist. Le physio lui répond, sur un ton amusé avec un effet echo, que « ce soir, il n'y a pas de guestlist ». Il y a donc une volonté affichée de la part de Lil Louis d'en finir avec les traitements de faveur pratiqués dans les clubs et au delà, de considérer tous les gens comme égaux en droits, peu importe leur origine sociale et professionnelle. En 2013, dans un club hors de prix de la Barceloneta, Little Louie Vega a joué ce track - ce que j'aurais pu prendre comme un acte punk et contestataire, s'il ne s'était pas mis, juste après, à boire du Moet avec un joueur de football catalan.

La cause gay, le voguing et la Madonna Free Zone

Amusant (ou triste, c'est selon) de voir que les gayprides sont aujourd'hui noyées dans l'EDM et la musique commerciale ultra consensuelle quand on connait le nombre de titres dance de qualité supérieure qui ont explosé dans les clubs homosexuels ces 35 dernières années.

Carl Bean a signé, en 1977 sur Motown, le premier hymne disco de la communauté gay américaine. Un titre qui sera remixé par Shep Pettibone et Bruce Forest en 1985 et qui encourage l'auditeur à assumer sa sexualité et à être fier de ses différences. Carl Bean fondera par la suite une Eglise, le Unity Fellowship Church Movement, proche du protestantisme et ouverte aux personnes gay, bi et trans.

Le voguing, danse popularisée par les club new-yorkais gay friendly à la fin des années 1980, est à rapprocher de la scène ballroom, une house afro-latino typique de Brooklyn, mais Wikipedia explique tout ça très bien. En revanche, aucune trace dans l'Encyclopedia Universalis de la « Madonna Free Zone ». En 2009, DJ Sprinkles, très remonté contre Madonna qui a popularisé le mouvement avec le titre « Vogue », sort l'album de house Midtown 120 Blues dans lequel figure un titre : « Ball'r (Madonna Free Zone) ». On peut y entendre un long monologue de Terrie Thaemlitz traduit ci-dessous :

« Quand Madonna a débarqué avec son hit "Vogue", on savait que c'était fini. Elle s'est servie d'un phénomène queer, trans-genre, latino, noir, très particulier et a totalement dénaturé cette identité en chantant "It makes no difference if you’re black or white, if you’re a boy or girl." Madonna se faisait énormément d'argent, alors que la personne qui lui a fait découvrir le voguing est restée, elle, confinée aux clubs, déprimée et fauchée. Donc, si quelqu'un me demande de passer "Vogue" ou n'importe quel titre de Madonna, je lui répondrai "NON, c'est une Madonna Free Zone ici ! Et tant que je serai DJ vous ne serez pas autorisés à voguer hors contexte, de façon aseptisée, libéralisée, neutralisée, asexuée, genrée, ni dans une version pop de la réalité qu'était le voguing." »

Cette utilisation du monologue parlé sur de la musique house à des fins contestataires est remarquable. Habituellement, ce genre d'exercice aborde des thèmes tels que le clin d'oeil à ses amis, ou bien la nostalgie de bons moments vécus dans un club mythique qui a depuis fermé. DJ Sprinkles est l'une des seules productrices de house à en faire une utilisation réellement politique, dans l'espoir de sensibiliser ses fans.

Sprinkles, connue pour son engagement dans le débat trans décide donc de rendre justice au mouvement 19 ans plus tard, sans pour autant qu'une réelle polémique soit déclenchée, sûrement parce que plus personne n'a osé lui faire de request de Madonna par la suite. Il n'est pas certain non plus que les soirées Mona de Nick'V, revival du voguing à Paris, lui plaisent d'avantage, bien qu'elles semblent plus respectueuses du mouvement initial.

Les combats à la marge

Les thèmes politiques abordés par la musique dance peuvent paraître bien consensuels, limite tarte à la crème : lutte pour la liberté, l'égalité, l'amour entre frères. Il est vrai que les exemples de dance engagée restent très convenus. Certains artistes épousent cependant des causes plus atypiques.

Ce morceau de K.O.C. sorti en 1989 sur Data Base Records est un exemple isolé. Chef d'oeuvre de early deep house, il aborde la pauvreté et la lutte des classes.

« People of the world we got to understand / That the filthy richs have got a masterplan to keep us at the bottom » (Nous tous à travers le monde, nous devons comprendre que les plus riches s'organisent pour que nous restions tout en bas)

Sont décrites dans cette chanson les conditions de vie précaires des couches les plus pauvres de la société, des enfants de la rue. Par ailleurs, ce titre évoque l'injustice de l'inégalité entre les riches et les pauvres : « They don't have jobs, they don't have money to spend / Forget the bankers they will never be at the bottom » (Ils n'ont pas de travail et pas d'argent à dépenser / Oublie les banquiers, ils ne vivront jamais tout en bas). L'auteur appelle à un soulèvement des classes populaires contre les classes possédantes : « We got to move on up we got to get on up » (Nous devons réagir et nous lever). En cela, ce track est comparable à celui de CDIII décrit plus haut, mais a l'avantage de mieux circonscrire son sujet et de le mettre en valeur au travers d'une instrumentale deep relativement déprimante.

Cet exemple de house consciente peut être vu comme une laïcisation des prêches chrétiennes. Pas de référence à Dieu ici mais un discours très convaincant sur les dangers de la drogue et sur son caractère inutile : « So many pleasures in the world today, when you take to drugs you throw it all away {...} Stay away from crack » (tant de plaisirs dans le monde d'aujourd'hui, quand tu tombes dans la drogue tu renonces à tout ça {...} reste loin du crack).

Il semble que l'auteur fasse part de son expérience personnelle dans un réquisitoire anti-drogue aux airs de mea culpa. La simple puissance de la house music suffirait à faire entrer en transe les danseurs sans qu'ils n'aient besoin de recourir à des substances psychotropes. Il faut admettre que c'est un discours séduisant à l'heure où beaucoup de gens se défoncent en club sans même savoir le nom de l'artiste qui joue devant eux.

Merci à La Fougère et Yung Voice pour leur aide documentaire inestimable.

À noter que Viceland sera partenaire de la soirée voguing Winter is Coming Ball ce samedi à partir de 16h30 à Paris à la Gaîté Lyrique. Toutes les infos sont disponibles ici.

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<![CDATA[6ix9ine est la vilaine tumeur posée sur la tête du rap américain]]>https://noisey.vice.com/fr/article/zmdvx4/6ix9ine-est-la-vilaine-tumeur-posee-sur-la-tete-du-rap-americainTue, 04 Dec 2018 09:26:14 +0000Au XVIe siècle, on racontait l'histoire du Petit Chaperon Rouge pour mettre en garde les enfants vivant à la campagne contre les dangers (réels) du loup qui rôdait en quête de gibier. Avec le temps, cette bête crainte et fantasmée a fini par incarner la figure du prédateur sexuel masculin qui menaçait les jeunes filles. Il a été réinterprété de maintes fois dans la culture pop, par Tex Avery ou par le réalisateur Matthew Bright dans Freeway (avec Reese Witherspoon dans le rôle d’un petit chaperon trash). Pour Bruno Bettelheim (qui a rédigé la passionnante Psychanalyse des contes de fée), cette peur d’être dévoré est aussi une façon de craindre les relations sexuelles et renvoie directement au stade oral décrit par Freud.

Daniel Hernandez, plus connu sous le nom de 6ix9ine, incarne aujourd'hui une drôle de figure dans la pop culture, entre le loup, l’épouvantail et le GIF fluo. Récemment accusé d’avoir utilisé un enfant dans un contexte pornographique, il a été acquitté il y a quelques semaines. Aujourd’hui de nouveau sous les verrous, il a sorti son dernier album DUMMYBOY la semaine passée depuis sa cellule. Emprisonné cette fois pour son association avec le gang Nine Trey Gangsters, il risque la prison à perpétuité pour des faits de violence, de racket et de détention d'armes. Ce qui n'empêche pas son disque de s'approcher du podium du top albums américain.

Si le rappeur, qui doit sa rencontre avec la culture des gangs à une incarcération précoce, commence à se faire connaître en 2014, c’est sa transformation physique impressionnante qui lui permet d’exploser à la face du monde en 2017 avec Gummo. Tatoué sur la quasi intégralité du visage (du nombre 69, évoquant les gangs sud américains mais aussi les obsessions graphiques des schizophrènes), doté d’une dentition et d’une chevelure arc-en-ciel, 6ix9ine offre à ceux qui le regardent un étrange tableau, violent, malaisant et ridicule : celui d’un brony (soit la contraction de bro et de fans de My Little Pony, le genre de ceux qui trainent rue Keller) perdu dans la Tour de Babel de Bosch.

Un des premiers cas avérés de projet musical s'étant lui-même réfléchi comme un meme Internet, il est l’accident au bord de la route qu’on s’arrête pour regarder, l’image vilaine et la tumeur monstrueuse posée sur le rap contemporain. Cette technique marketing alliant physique blessé pour interpeller les algorithmes et actes scandaleux, aussi radicale et effrayante qu’elle puisse être, fonctionne. Je me suis surpris moi même à cliquer sur chaque article donnant des news sur le cas de 6ix9ine : son procès, ses « beefs » avec la terre entière, ses propos à l’emporte-pièce.

Quand on évoque 6ix9ine, on parle finalement très peu de musique et cela raconte quelque chose de notre rapport actuel au divertissement - et même à l'art d'une manière générale. 6ix9ine le dit lui-même : il n’écoute que très peu de rap, sa seule influence déclarée est celle de DMX (autre brebis galeuse et longtemps crainte) à qui il a piqué son flow et dont il donne une déclinaison exagérément monstrueuse encore une fois. Haï par ses aînés, accusé de ridiculiser le rap, Hernandez s’est sacrifié sur l’autel de la célébrité. Il pose un regard effarant de lucidité sur lui-même de type « regarde-moi, je suis un monstre », dans une des très rares interviews données au Breakfast Club. Intenable, prisonnier de son personnage, borderline et probablement marqué par la mort de son père abattu sous ses yeux dans une rue de New York, 6ix9ine est la plus belle putaclic actuelle. Et ceux qui mettent leur éthique sous l’oreiller n’ont aucun problème à aller croquer un peu de « views ».

Difficile de penser que ceux qui collaborent avec 6ix9ine soient aimantés par ses (seules) qualités artistiques. La trap agressive et vite fatigante du rappeur américain n’est pas la raison de son succès. L’odeur de scandale et l’occupation permanente du terrain médiatique de ce gamin borderline (il a 22 ans) suffisent à faire le bonheur des pointeurs éreintés artistiquement - Kanye West évidemment, mais aussi Nicki Minaj, laquelle est capable de péter les plombs publiquement si quelqu’un vend plus de disques qu’elle. Et même un musicien bien de chez nous, Vladimir Cauchemar, dernière « pépite » de l’écurie Ed Banger.

Ce qu’il faut bien appeler un parachutage. 6ix9ine, débarqué à Paris à l’été 2018 pour fuir Chief Keef et ses copains, se retrouve à beugler sur un remix très « trapick sébastien » du single « Aulos » du producteur français. Dans le clip qui accompagne cette collaboration, on voit le Parisien, vêtu de son masque de crâne regarder son comparse gigoter sur les Champs-Élysées. 6ix9ine, lui, a le visage couvert de tatouages, eux bien réels, et assume une notoriété de bête de foire. On a vraiment l’impression de voir, encore une fois, un petit cul du 16ème arrondissement s’offrir un safari dans la thug life en appelant un sauvage à la rescousse. Et quand un peu plus à l’Est de Paris, Hamza annule sa venue aux Eurockéennes cet été, on appelle la poupée vaudou à la rescousse. « Le nouveau phénomène rap US » fera l'affaire. Tant pis pour le reste, ça fera des belles stories Instagram.

6ix9ine, comme Kodak Black ou XXXtentacion, est un exemple récent de rappeur newbie star, dont les crimes (supposés ou avérés) ajoutent à l’aura - voire la fabriquent complètement. Si évidemment, la vie hors-la-loi est une partie intégrante de la culture rap (mais aussi punk, skin ou rave), elle prend ici une dimension de cauchemar dystopique, rappelant de loin les photos de crime de Weegee élevées au rang d'Art. Quand l’opinion publique se retourne (à raison) contre les mâles blancs dominants et leurs actes immondes (Spacey, Weinstein, bientôt Besson), elle s'en désolidarise en tentant de dire : « nous ne sommes pas comme eux ». Quand elle encense des jeunes musiciens noirs ou latinos (pas partis pour dépasser 25 ans), elle regarde les nouveaux jeux du cirque en attendant de savoir qui va tirer sur qui. Et 6ix9ine, lui qui a construit son projet sur des faits condamnables, peut toujours ajouter à son tableau de chasse les violences domestiques. Tout est clair et personne ne tique. Le public et les médias en redemandent.

À la fin de Pierre et le Loup, le conte musical de Prokofiev, le jeune garçon chasse la bête et festoie avec ses amis autour du feu et de la dépouille de l’animal. Dans certains bureaux de majors, on prépare déjà le banquet. 6ix9ine devrait être condamné à la prison à perpétuité en 2019, s’il échappe d’ici là à une nouvelle tentative de meurtre. Tiens, 6ix9ine en photo avec Ribéry. Merde, j’ai encore cliqué.

Le nouvel album de 6ix9ine, DUMMYBOY, est sorti le 27 novembre sur Scumgang Records.

Adrien Durand est sur Twitter.

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<![CDATA[Vous voulez devenir fan des Misfits ? Ok, mais alors ça va vous coûter cher]]>https://noisey.vice.com/fr/article/59avxx/vous-voulez-devenir-fan-des-misfits-ok-mais-alors-ca-va-vous-couter-cherMon, 03 Dec 2018 10:00:00 +0000Vous avez dû croiser le célèbre logo « Crimson Ghost » imprimé sur des T-shirts, et tatoué sur de nombreuses personnes dans différentes fêtes à travers le monde. Mais saviez-vous que le célèbre crâne souriant était le logo d’un groupe de punk tout droit sorti du New Jersey qui porte le joli nom de The Misfits ? Eh oui ! Depuis sa formation, en 1977, le groupe a réussi à mélanger son amour du punk rock et des films d’horreur et d'incarner l’une des identités les plus singulières de l’histoire du rock. Mais si, pour quelque raison que ce soit, leur musique vous a jusqu'ici échappé, ce guide pratique va vous apprendre tout ce qu’il faut savoir pour être introduit dans leur club des monstres, aka « the Fiend Club. »

Première étape pour devenir un véritable fan des Misfits : procurez-vous leur discographie complète. En vrai, ce n'est pas grand-chose pour 40 ans d'existence - sept albums studio, quelques lives, quelques compilations et une poignée d’EPs qui traînent par ci par là. Une fois en possession de tout ça, plongez-vous dedans et mettez de côté les enregistrements datant d’avant 1984. Mettez-les tous dans un sac, fermez bien ledit sac, et tentez un panier à 3 points dans la poubelle la plus proche.

Normalement, vous me demanderez si vous n’auriez pas pu économiser un peu d’argent en n'achetant PAS ces albums dès le début. Et je vous répondrai que oui, mais que vous rateriez un truc. Parce qu’être un fan de Misfits implique de goûter à la frustration liée au fait d’être souvent pigeonné par tout ce qui porte un logo Crimson Ghost. Et c’est une leçon importante si vous voulez faire partie des véritables fans de Misfits. Vous devez avoir connu la souffrance que l’on ressent lorsque l’on a payé plein pot l’album American Psycho (de 1997) ou le Famous Monsters (de 1999), et que l’on appuie sur play. En général, la première idée qui vous passera par la tête, c’est « c’est quoi cette merde ?! » Mais vous devez outrepasser votre jugement et donner au groupe une nouvelle chance et acheter The Devil’s Rain (de 2011). Normalement, en lançant la lecture, vous vous demanderez si ce monde est sérieux. Mais là encore, ne cédez pas à la tentation, soyez indulgent, allez au-delà de cette mauvaise impression. Offrez-vous le DeA.D. Alive! (de 2013) et lancez la lecture. Là, vous remarquerez qu’il s’agit simplement d’une compilation de versions lives des 3 albums mentionnés précédemment. Cette leçon vous marquera sans doute à tout jamais, mais il faut parfois surmonter des épreuves pour profiter du plaisir qui vous attend derrière, les grands classiques de l’un des groupes de punk les plus fous du monde.

Donc vous voulez vous plonger dans : les chansons de Misfits qui parlent de tuer des bébés, de déterrer des cadavres et de promenades en enfer ?

Maintenant qu’on a écarté ces tristes galettes de notre route, passons aux bonnes choses. Il est désormais l’heure de devenir un True Misfits Fan en réalisant une imitation au moins potable de Glenn Danzig. (Danzig était le chanteur originel des Misfits, et lorsqu’il l’a quitté, le groupe a entamé une longue descente aux enfers alors que lui-même poursuivait ses rêves de se transformer en litière pour chat.) La voix de Danzig ressemble à celle d’un Elvis diabolique, donc pour l’imiter, il convient de relever un peu la lèvre supérieure d’un côté, de prendre une voix de fond de cale, et de pousser depuis le bassin. Cette imitation doit venir du plus profond de vos couilles – et j’insiste particulièrement sur ce point. Il vous faudra pas mal d’entraînement, et pour ce faire, vous pouvez utiliser la chanson « Mother », qui n'est pas un morceau des Misfits, mais le morceau le plus le connu (à vrai dire, le seul) de la carrière solo de Danzig. Ressentez le vibrato qui gronde de manière troublante dans votre diaphragme. Vous tenez un truc.

Maintenant que vous avez bien capté le timbre de Danzig, il est temps de vous en servir. Il va falloir apprendre l’art du bredouillage à la Misfits. Chanter tout seul sur une chanson de Misfits ne demande pas de connaître les paroles sur le bout des doigts ni ni même de tenir la cadence rythmique. Leurs paroles sont de fait plutôt malléables et sujettes à interprétation. Un peu à l’image de la vie, les paroles de Misfits sont ce qu’on en fait. Par exemple, dans l’un de leurs plus célèbres morceaux, « Where Eagles Dare, » il y a un refrain clairement destiné à être gueulé en choeur avec vos potes les plus cons :

« I ain’t no goddamn son of a bitch! You better think about it, baby! »
(Je ne suis pas un putain de fils de pute ! Tâche de t’en souvenir, baby !)

C’est simple. C’est fun. Ça n’a pas vraiment de sens. La chanson n’est qu’un vague prélude décousu à ces deux phrases. Il n’existe littéralement personne sur cette planète qui connaisse les paroles au mot près, même si on peut les trouver sur les Internets comme suit :

« An omelet of decease awaits your noontime meal,
Her mouth of germicide seducing all your glands »
(Une omelette de mort t’attend pour le repas de midi,
Sa bouche de germicide séduit toutes tes glandes)

Lorsque vous arrivez à ce moment-là, deux options s’offrent à vous : vous pouvez marmonner tout le long, bredouiller les mots de manière plus ou moins claire jusqu’au refrain, ou alors, pour les logophiles les plus courageux, vous pouvez inventer vos propres paroles en chemin. Par exemple, lorsque le one-man band Atom & His Package a repris cette chanson, ça a donné tout autre chose :

“The omelet of disease awaits my frying pan,
Yesterday I was walking around and then I decided that I ran”
(L’omelette de maladie attend ma poêle à frire,
Hier, je me promenais et j’ai décidé de me mettre à courir)

La version d’Atom est-elle moins « correcte » que l’original ? Non. Et la vôtre non plus. Il n’y a pas de vérité universelle dans le catalogue de Misfits. Leurs chansons ne sont qu’une toile vierge sur laquelle vous pouvez coucher ce qui vous chante. Et chanter une chanson de Misfits juste, c’est la chanter faux. Alors ne perdez pas de temps à potasser les « paroles. » Leurs mots sont comme des sables mouvants – plus vous luttez pour les comprendre, plus vous vous enfoncerez dans la confusion.

Donc vous voulez vous plonger dans : les chansons de Misfits qui parlent de démons, de Martiens et d’autres trucs totalement flippants ?

La prochaine étape pour devenir un véritable fan de Misfits ? Vous inscrire dans une salle de sport et commencer à soulever de la fonte. Parce qu’une bonne condition physique est indispensable pour être un membre des Misfits, mais également pour en être fan. Il va falloir travailler dur si vous voulez que votre petit corps ressemble à celui du guitariste Doyle Wolfgang Von Frankenstein, avec ses pectoraux bodybuildés de bouffeur de steaks végétariens, ou à celui du leader Glenn Danzig, dont la carrure semble gueuler à la face du monde : « Je suis incapable de faire du cardio à cause d’une vieille blessure contractée en jouant au football alors je me contente de travailler les biceps. » Autant vous dire qu'un petit tour chez Fitness Park ne sera pas suffisant. Il faudra aussi s’inscrire dans la salle des darons et daronnes du quartier. Et choisissez la moins glamour. On est là pour transpirer ! Le mieux, ce serait de tomber sur ce type, il y en a toujours un, qui a des altères dans son garage, et qui laisse ses potes pousser de la fonte avec lui. Si vous le croisez, ça doit devenir votre nouveau meilleur pote. En général, il s’appelle Mike, Franky ou un truc comme ça. Mike la menace, Franky Fit. Bref. Vous allez devoir adopter une routine quotidienne proche de ce qui suit :

Lundi : on bosse le haut
Mardi : on bosse le haut
Mercredi : on bosse le haut
Jeudi : on bosse le haut
Vendredi : biceps
Samedi : lavage de la Camaro torse nu
Dimanche : on bosse le haut

Aussi, pensez à couper les manches de vos T-shirts. Portez toujours des mitaines en cuir noires. Trimballez toujours sur vous un shaker de protéines. Commencez à apostropher les gens en disant « chef. »

Donc vous voulez vous plonger dans : les chansons de Misfits qui parlent de célébrités mortes des années 60, de films d’horreur et de Halloween ?

Bon. Maintenant, vous devez être une de ces machines à la Misfits, capable de lever des altères comme on lève un enfant de 3 ans, de tenir toute une conversation sans qu’aucun mot intelligible ne sorte de votre bouche et avec une dégaine à peindre des mammouths sur les murs de votre salon. Il est temps de passer à l’étape la plus coûteuse. Celle qui fera de vous un véritable fan de Misfits : vous devez acheter un tas de conneries de mauvais goût et suprêmement inutiles.

The Misfits est certainement le groupe le moins avisé lorsqu’il s’agit du merchandising. C’est un peu comme si KISS était dirigé par leur oncle Hank, celui qui bosse comme vendeur de voitures d’occasion. Ainsi, le groupe a prêté son nom et son logo à tout ce que vous pourrez imaginer, et à tout un tas d’autres trucs. On parle, entre autres, d’après-skis et de bikinis. Et si vous pensez pouvoir résister à la fascination que vous provoqueront ces objets et à l’idée de claquer de l’argent péniblement gagné dans ce genre de goodies aussi utiles que de la crème solaire indice 50 pendant l’hiver au Nord de la Laponie, sachez que vous n’êtes pas à l’abri de vous retrouver dans un magasin de souvenirs, attendant que quelque chose se produise, et de tomber sur un porte-encens Misfits et de sentir germer l’idée : « Je crois qu’il sera bien sur cette table que j’ai chez moi. » C’est la brindille qui faisait tenir le barrage… Maintenant, il vous faudra tout posséder. Le matelas de yoga Misfits, le test de grossesse Misfits, le permis de conduire Misfits. Honnêtement, le plus simple c’est d’assumer et d’y aller de bon cœur.

Félicitations, vous êtes désormais au point pour devenir un fan du légendaire groupe de punk Misfits. Maintenant, sortez dans la rue et allez « là où les aigles se défient »( Where eagles dare). Plongez dans le consumérisme outrancier ! Portez plainte contre vos potes ! Déterrez votre grand-mère, celle qui a été enterrée avec son caniche Daisy ! Déposez la moindre de vos idées ! Pervertissez les petites filles ! Investissez dans des T-shirts noirs en maille ! Tâche de t’en souvenir, baby !

Cet article a d'abord été publié sur Noisey US.

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<![CDATA[À la recherche de la pureté Gqom]]>https://noisey.vice.com/fr/article/qv97e7/a-la-recherche-de-la-purete-gqomFri, 30 Nov 2018 10:38:14 +0000

Prononcez « qom », en claquant la langue, ou comme vous voulez en fait, pourvu que le son qui en sorte soit percussif, comme la musique qu’il désigne. Extirpé des townships de Durban depuis environ cinq ans, le Gqom, sous-genre local de la house mais en bien plus sombre, hypnotique et démembré, fait partie de ces musiques nées avec Internet qui bouscule les idées d’ancrage géographique et culturel. Car si l’Afrique a toujours été source de ressourcements et de détournements de la part d’artistes électroniques plus ou moins intentionnés et avisés (mais également de pillages en bonne et dues formes, on ne va pas se mentir), le cas du Gqom est sensiblement différent.

Dans le son, il semble s’inspirer aussi bien de formes du cru que d’une certaine mondialisation électronique - le grime et les polyrythmies londoniennes du broken beat ainsi que la techno pure et dure. À l’écoute également, le Gqom est plus radical que la kwaito house, plus dur et rêche que le sgubhu, plus DIY que tout le reste, semblant siglé du sceau de ceux qui ne s’embarrassent pas d’ouvrir le mode d’emploi des softwares dont ils s’emparent – soyons fous, supputons même que ces mêmes softwares ont été crackés. En somme, lorsqu’il est parvenu à nos oreilles et à nos petits culs d'occidentaux en quête de sensations fortes et de frissons nouveaux, le Gqom a tout eu du pain béni.

Et ça n’a pas loupé. À Londres, Paris ou Rome, des mecs comme Kode9 alias Steve Goodman, toujours au fait des nouvelles folies sonores et enclin à théoriser des mouvements et des sons qui ne l’étaient pas nécessairement lors de leur conception, ont rapidement pris le pli. Pareil pour ce qui est de Nan Kolè, rencontré cet été à Paris alors qu'il jouait le lendemain à l’International, dans le cadre des soirées Gqommunion organisées par le musicien Sébastien Forrester et AmZo depuis fin 2017. Le jeune Italien, qui a fondé le label Gqom Oh ! en 2015 dans la foulée de sa découverte hallucinée du genre, nous a raconté comment il était tombé dans ce puits-Internet sans fond :

« La première fois que j’ai entendu du Gqom, c'était vers la fin de l'année 2014. À l’époque, j'étais à Rome et j'avais un label, on avait déjà des connexions avec d'autres artistes d'Afrique du Sud, mais pas de Durban, plutôt de Johannesburg et de Cape Town. Je glandais sur Facebook un soir, et ce mec postait des trucs avec le hashtag #qom, j'ai cliqué et je suis tombé sur un site. C’était hyper intéressant mais c’était très difficile de naviguer dedans. Je m'y suis perdu pendant des jours, je n’ai pas arrêté de télécharger frénétiquement ce que j’y trouvais. La musique sonnait tellement fraiche et nouvelle, comme quelque chose que je n'avais jamais entendu auparavant. »

Comme s’il avait cherché lui-même le prolongement de son attrait pour la bass music (déjà elle aussi le fruit d’une hybridation des genres), la continuité d’une musique à la fois cérébrale et portée sur les corps, tour à tour tribale et liquéfiée, jouissive et paranoïaque, festive et épouvantée. Comme le dit Emo Kid, un de ses représentants du genre, « le Gqom est comme un big bang qui te rend joyeux après t’avoir dévasté. »

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Griffit Vigo. © Alex Lambert (Gqom Oh!)

Nan Kolè : « Le documentaire a été le moment clé pour montrer la réalité du mouvement. Les mecs font des tracks en trois minutes, ils transmettent l’émotion de manière dingue. En Italie, quand je jouais ces morceaux, les gens dansaient de manière complètement différente. Alors que c’est une culture très spécifique. En Europe, on joue ces morceaux devant des publics très hipsters, très arty. Alors que c’est une musique qui vient de la rue. C’était pas hyper facile de dealer avec ça, mais je me disais que j’utilisais ces outils pour les ouvrir au marché, au final. Et, pas à pas, je crois qu’on a mis les choses à plat. »

Depuis le début de notre entretien, Griffit Vigo, qui se tient dans un coin de la pièce et qui est l’un des Originators les plus pêchus, se montre bien plus timide en vrai que sur les photos. Mais, si comme le dit le carton, « DJ Lag est le Gqom King, Griffit en est la légende. » Lui ne semble en tout cas pas bousculé plus que ça par l’engouement qu’il trouve en Europe et a l’air de trouver tout ça bien naturel : « Ça m’a paru toujours normal de jouer sur des beats brisés, de produire ce genre de musique tribale et désorganisée. Mais si tu écoutes ce qu’il se faisait avant, chaque artiste avait une patte bien spécifique. Maintenant, on ne fait plus la différence et one ne sait plus qui est qui. Il ne faut pas oublier que le gqom, c’est le gqom. Pas du tribal gqom, pas du kwaito gqom, pas du sgubhu gqom. Juste du gqom. » Et lorsqu'on lui demande comment conserver la pureté du son tout en prenant soin de ne pas se répéter ni de s'encrouter, Griffit Vigo se fend d'une réponse aussi sibylline que cristalline : « Be creative, man. »

La soirée Gqom Night X Nyokobop aura lieu demain soir au Hasard Ludique à Paris, avec Nan Kolè et Dominowe, mais également les Français Sébastien Forrester et AmZo. Toutes les infos sont disponibles ici.

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