6ix9ine est la vilaine tumeur posée sur la tête du rap américain

Alors pourquoi on en redemande autant ?

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déc. 4 2018, 9:26am

pochette détournée du nouvel album de 6ix9ine DUMMYBOY (Scumgang Records)

Au XVIe siècle, on racontait l'histoire du Petit Chaperon Rouge pour mettre en garde les enfants vivant à la campagne contre les dangers (réels) du loup qui rôdait en quête de gibier. Avec le temps, cette bête crainte et fantasmée a fini par incarner la figure du prédateur sexuel masculin qui menaçait les jeunes filles. Il a été réinterprété de maintes fois dans la culture pop, par Tex Avery ou par le réalisateur Matthew Bright dans Freeway (avec Reese Witherspoon dans le rôle d’un petit chaperon trash). Pour Bruno Bettelheim (qui a rédigé la passionnante Psychanalyse des contes de fée), cette peur d’être dévoré est aussi une façon de craindre les relations sexuelles et renvoie directement au stade oral décrit par Freud.

Daniel Hernandez, plus connu sous le nom de 6ix9ine, incarne aujourd'hui une drôle de figure dans la pop culture, entre le loup, l’épouvantail et le GIF fluo. Récemment accusé d’avoir utilisé un enfant dans un contexte pornographique, il a été acquitté il y a quelques semaines. Aujourd’hui de nouveau sous les verrous, il a sorti son dernier album DUMMYBOY la semaine passée depuis sa cellule. Emprisonné cette fois pour son association avec le gang Nine Trey Gangsters, il risque la prison à perpétuité pour des faits de violence, de racket et de détention d'armes. Ce qui n'empêche pas son disque de s'approcher du podium du top albums américain.

Si le rappeur, qui doit sa rencontre avec la culture des gangs à une incarcération précoce, commence à se faire connaître en 2014, c’est sa transformation physique impressionnante qui lui permet d’exploser à la face du monde en 2017 avec Gummo. Tatoué sur la quasi intégralité du visage (du nombre 69, évoquant les gangs sud américains mais aussi les obsessions graphiques des schizophrènes), doté d’une dentition et d’une chevelure arc-en-ciel, 6ix9ine offre à ceux qui le regardent un étrange tableau, violent, malaisant et ridicule : celui d’un brony (soit la contraction de bro et de fans de My Little Pony, le genre de ceux qui trainent rue Keller) perdu dans la Tour de Babel de Bosch.

Un des premiers cas avérés de projet musical s'étant lui-même réfléchi comme un meme Internet, il est l’accident au bord de la route qu’on s’arrête pour regarder, l’image vilaine et la tumeur monstrueuse posée sur le rap contemporain. Cette technique marketing alliant physique blessé pour interpeller les algorithmes et actes scandaleux, aussi radicale et effrayante qu’elle puisse être, fonctionne. Je me suis surpris moi même à cliquer sur chaque article donnant des news sur le cas de 6ix9ine : son procès, ses « beefs » avec la terre entière, ses propos à l’emporte-pièce.

Quand on évoque 6ix9ine, on parle finalement très peu de musique et cela raconte quelque chose de notre rapport actuel au divertissement - et même à l'art d'une manière générale. 6ix9ine le dit lui-même : il n’écoute que très peu de rap, sa seule influence déclarée est celle de DMX (autre brebis galeuse et longtemps crainte) à qui il a piqué son flow et dont il donne une déclinaison exagérément monstrueuse encore une fois. Haï par ses aînés, accusé de ridiculiser le rap, Hernandez s’est sacrifié sur l’autel de la célébrité. Il pose un regard effarant de lucidité sur lui-même de type « regarde-moi, je suis un monstre », dans une des très rares interviews données au Breakfast Club. Intenable, prisonnier de son personnage, borderline et probablement marqué par la mort de son père abattu sous ses yeux dans une rue de New York, 6ix9ine est la plus belle putaclic actuelle. Et ceux qui mettent leur éthique sous l’oreiller n’ont aucun problème à aller croquer un peu de « views ».

Difficile de penser que ceux qui collaborent avec 6ix9ine soient aimantés par ses (seules) qualités artistiques. La trap agressive et vite fatigante du rappeur américain n’est pas la raison de son succès. L’odeur de scandale et l’occupation permanente du terrain médiatique de ce gamin borderline (il a 22 ans) suffisent à faire le bonheur des pointeurs éreintés artistiquement - Kanye West évidemment, mais aussi Nicki Minaj, laquelle est capable de péter les plombs publiquement si quelqu’un vend plus de disques qu’elle. Et même un musicien bien de chez nous, Vladimir Cauchemar, dernière « pépite » de l’écurie Ed Banger.

Ce qu’il faut bien appeler un parachutage. 6ix9ine, débarqué à Paris à l’été 2018 pour fuir Chief Keef et ses copains, se retrouve à beugler sur un remix très « trapick sébastien » du single « Aulos » du producteur français. Dans le clip qui accompagne cette collaboration, on voit le Parisien, vêtu de son masque de crâne regarder son comparse gigoter sur les Champs-Élysées. 6ix9ine, lui, a le visage couvert de tatouages, eux bien réels, et assume une notoriété de bête de foire. On a vraiment l’impression de voir, encore une fois, un petit cul du 16ème arrondissement s’offrir un safari dans la thug life en appelant un sauvage à la rescousse. Et quand un peu plus à l’Est de Paris, Hamza annule sa venue aux Eurockéennes cet été, on appelle la poupée vaudou à la rescousse. « Le nouveau phénomène rap US » fera l'affaire. Tant pis pour le reste, ça fera des belles stories Instagram.

6ix9ine, comme Kodak Black ou XXXtentacion, est un exemple récent de rappeur newbie star, dont les crimes (supposés ou avérés) ajoutent à l’aura - voire la fabriquent complètement. Si évidemment, la vie hors-la-loi est une partie intégrante de la culture rap (mais aussi punk, skin ou rave), elle prend ici une dimension de cauchemar dystopique, rappelant de loin les photos de crime de Weegee élevées au rang d'Art. Quand l’opinion publique se retourne (à raison) contre les mâles blancs dominants et leurs actes immondes (Spacey, Weinstein, bientôt Besson), elle s'en désolidarise en tentant de dire : « nous ne sommes pas comme eux ». Quand elle encense des jeunes musiciens noirs ou latinos (pas partis pour dépasser 25 ans), elle regarde les nouveaux jeux du cirque en attendant de savoir qui va tirer sur qui. Et 6ix9ine, lui qui a construit son projet sur des faits condamnables, peut toujours ajouter à son tableau de chasse les violences domestiques. Tout est clair et personne ne tique. Le public et les médias en redemandent.

À la fin de Pierre et le Loup, le conte musical de Prokofiev, le jeune garçon chasse la bête et festoie avec ses amis autour du feu et de la dépouille de l’animal. Dans certains bureaux de majors, on prépare déjà le banquet. 6ix9ine devrait être condamné à la prison à perpétuité en 2019, s’il échappe d’ici là à une nouvelle tentative de meurtre. Tiens, 6ix9ine en photo avec Ribéry. Merde, j’ai encore cliqué.

Le nouvel album de 6ix9ine, DUMMYBOY, est sorti le 27 novembre sur Scumgang Records.

Adrien Durand est sur Twitter.

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