Qui es-tu, Sentimental Rave ?

Avant son passage au Rex ce vendredi, on a posé quelques questions à la DJ et productrice Soraya Daubron, afin de savoir comment elle comptait vous faire pleurer sur le dancefloor à l'aide de rap hardcore, de techno violente et de gabber.

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nov. 1 2018, 11:30am

© Laurence Heintz

Photographe et vidéaste, Soraya Daubron s’est mise à la musique un peu par hasard, puis rapidement de manière obsessionnelle. Ça a fait mouche : en moins de deux ans, elle a sorti un premier EP et enchainé les dates dans les clubs et caves de France et de Navarre. Via La Station qu’elle reconnait comme son berceau et des collectifs aussi techno que « bigarrés » (Edyfis, Qui Embrouille Qui, Shemale Trouble) qui l’entourent, elle développe une musique cyclothymique, qui passe d'un état extrême à un autre en moins de temps qu'il ne faut pour s'en remettre – soit toute une palette de sentiments violents, mais honnêtes. En amont de sa date au Rex ce vendredi en compagnie de Perc et Hermann, on a voulu savoir comment elle comptait vous faire pleurer sur le dancefloor à coups de rap hardcore, de techno violente et de gabber.

Noisey : Tu joues au Rex vendredi, je n'ai pas l’impression que tu aies l’habitude de sortir dans ce genre d’endroit. Tu sembles venir d’un background un peu différent ?
Sentimental Rave : J’ai 25 ans, je suis jeune et je construis encore mon background. Je viens d’un autre univers que celui du club, certes. J'ai grandi dans un rap français aux dents bien aiguisées, les clubs sont arrivés très tard pour moi, j’étais timide et c’était compliqué de sortir et d'être entourée de beaucoup d’inconnus - d'ailleurs, ça l’est toujours autant quand je joue. Le Rex a accueilli de très bons artistes, donc j’aurais pu y aller. Je me suis toujours intéressée aux programmations, et l’éthique du lieu dans lequel je mettais les pieds. C’est aussi ce qui fait que je me retrouve à y jouer pour Edyfis avec Hermann et Perc vendredi.

Tu as toujours baigné dans la musique ou c’est quelque chose qui t’est venu plus tardivement ? En bref, tu viens d’où ?
Je viens d’un petit village à côté de Bourges dans le centre de la France. Je n'ai pas vraiment baigné dans la musique, si ce n’est les vieux CDs de techno oubliés de ma mère et les albums de Joe Dassin de mon père. J’avais quelques personnes qui faisaient de la guitare autour de moi, comme tout le monde quand on est ado. J’ai toujours écouté beaucoup de musique, c’était un échappatoire, mais je ne me suis jamais sentie légitime à en faire. Je suis arrivée à 17 ans à Paris, j’ai bossé dans pleins d’endroits pourris, et quand j’ai eu le droit à un semblant de liberté j’ai commencé à faire de la musique. D’abord de manière très personnelle, puis il y a des gens qui ont aimé, et qui m’ont amenée où je suis aujourd'hui.

À ce niveau, on te rapproche souvent des mecs de Casual Gabberz.
Ce sont des personnes qui m’apprennent beaucoup, et quand je les ai découverts ça a aussi beaucoup décomplexé ma manière de faire de la musique. Ils ont une vraie liberté dans leur manière de faire et sont capables de produire n’importe quel genre de musique, ce qui est très intéressant. Puis on a le même bookeur (AMS), on va faire quelques dates ensemble, ce qui est déjà arrivé avant et à chaque fois ça se passe trop bien.

De manière générale on ramène souvent ta musique à un truc 90’s, au rap, au gabber… Tu recherches quoi dans tes sets ?
Je ne pense pas rechercher quelque chose en particulier mais j’essaie de faire en sorte que mes sets soient différents, racontent quelque chose en passant par plusieurs de mes influences, qui elles-mêmes changent. On me ramène souvent au « rap » et au « gabber » mais il y a plus. Depuis un an, j’évolue, j’écoute beaucoup de musique et je découvre de nouvelles choses tous les jours, j’essaie plus de faire parler différents genre de techno entre eux.

Il semble y avoir un truc presque générationnel dans cette manière de passer du coq-à-l’âne dans les DJ sets.
Je ne pense pas que ça soit générationnel, cette façon de jouer existe depuis longtemps et avec des DJs comme Sextoy, Manu le Malin, Aphex Twin, plus récemment Crystallmess, Miley Serious, Jardin, Gabber Eleganza ou pleins d’autres. Le fait d’être éclectique n’est pas nouveau, juste peut-être un peu moins courant. Peut-être que les gens ont peur de prendre des risques, mais pour moi c’est important de mêler des textures, des voix, des genres différents, de faire des erreurs, c’est ce qui fait l’histoire du set. Je pioche là où la musique me touche. J’écoute de tout, alors le prisme est très large. Je choisis une intro, un final et après je rajoute quelques éléments plus « sentimental » au milieu de mon set, des voix, des samples, de la noise, tout dépend de mon humeur générale. Je reste sur une ligne très techno que j’essaie de déconstruire à travers le set. Jusqu’au moment où on appuie sur « play » on ne sait pas trop où on va aller mais on y va. Mes sets sont tous différents et je ne joue jamais les mêmes choses, ma vie personnelle et ce qui se passe autour interfèrent aussi là-dessus aussi.

Le gabber pour y revenir, jusqu’à récemment ce n’était pas un truc très sexy… Comment tu en es venue à cette musique ?
Comme le rap à une époque de ma vie, le gabber et le hardcore m’ont « sauvé », ça a été un moyen de canaliser tout pleins de trucs en moi. Alors oui, je ne jouerais pas des choses pour lesquelles je n’ai aucun intérêt ni amour. Je n’ai pas choisi de faire de la musique parce que je trouvais ça sexy ou pas... Je trouve ça assez réducteur. Tu aurais posé la même question à un mec qui fait du hardcore ? Lui demander si c’était sexy ?

C’est juste que je voulais parler de l’esthétisation de la culture qui l’accompagne.
Chaque jour j’apprends sur la culture affiliée à ce courant, et sur ce qui se passait dans les années 90’s, mais loin de là une volonté d’idéaliser cette époque, ou d’esthétiser cette culture. Je joue des morceaux qui m’ont touché quelque part, sans réussir parfois à me souvenir du nom de celui-ci. Je m’accroche à des voix, des mélodies, un mot ou des synthés qui parfois te donnent envie de pleurer au milieu du club. On rallie souvent ces genres à quelque chose de sauvage, mais moi j’y ai surtout trouvé beaucoup d’honnêteté et de beauté.

Tu joues une musique majoritairement sans paroles ; pourtant tu te débrouilles pour y ajouter un message ; on te voit apparaitre avec des tshirts ACAB, insérer des samples en l’honneur de #metoo…
C’est important. Je suis mal à l’aise, à l’écrit, à l’oral, avec tout ce qui est de s’exprimer avec l’autre en général. Cette interview par exemple, c’est un enfer pour moi. Alors essayer de placer ma voix dans la musique me facilite beaucoup, c’est ce que j’essayais de faire quand je faisais de la photo. J’ai besoin d’un support. Je n’ai pas une vision élitiste de la musique car je pense sincèrement que tout le monde peut en faire, ce qui compte c’est comment et pourquoi, si on peut faire réfléchir et amener les gens à se questionner c’est toujours ça de pris.

À ce propos, tu as joué cet été pour le festival Comme Nous Brûlons – c’est un festival dans lequel tu es engagée plus que comme simple DJ ? tu pourrais m’en dire plus sur ce projet en général ?

C’est un festival dans lequel je suis entièrement engagée, je fais partie du crew depuis la création. Moi je bosse avec plusieurs personnes sur le pole musique en programmation. C’est un festival géré par plusieurs « collectifs » et personnes associées. On a réuni pleins d’énergies différentes, pour construire un endroit de découvertes artistiques, d’échanges, de réflexions politiques, c’est un collectif qui m’importe beaucoup et avec qui j’apprends tous les jours. On est presque 20 je crois, une dizaine dans le noyau, avec des parcours, des féminismes différents, et on arrive à construire quelque chose ensemble, à prendre des risques et proposer quelque chose de nouveau sans prétention, mais avec de vrais engagements.

C’est quoi l’engagement en tant qu’artiste à ce niveau ? Un clin d’œil d’entre soi ou une manière de lutter ?
À ce petit niveau, sans avoir d’aides, ni de gros budget on sait qu’on ne va pas renverser les choses. L’engagement à ce niveau, pour moi, c’est de rallier les personnes ensemble, de faire comprendre qu’on est capable de s’accaparer l’espace, de s’organiser entre nous. Supporter ce genre d’initiative, c’est déjà une manière de lutter. La lutte passe aussi par pleins de petits détails. Je ne joue pas sur la carte de l’artiste « engagée » mais celle d’une personne sensible et consciente du monde qui l’entoure. Consciente que certaines personnes ont des privilèges, d’autres non. Consciente des violences policières. Consciente que nous sommes dans une société patriarcale. Consciente du racisme ambulant. Consciente du mépris et des violences à l’encontre des personnes LGBTQI. Comme tout le monde devrait l’être.

Est-ce que tu sens la différence, en tant qu’artiste féminine et féministe ? Tu as des retours sur tes positions ? Il y a des choses desquelles tu es particulièrement satisfaite ?
Parfois oui, parfois non. Mon entourage et pour le moment les soirées dans lesquelles je joue correspondent à des univers que je côtoie et dans lequel je me sens « bien ». Mais, quand je m’en éloigne je sens la différence, le regard des mecs, l’impression de devoir faire encore plus mes preuves car je suis la « nouvelle ». Aussi installer l’idée qu’une meuf puisse jouer du hardcore, ou une techno plus violente que la normale c’est encore compliqué pour certains à comprendre et c’est fatigant. Je ne sais pas trop de quoi je pourrai être satisfaite, y’a tellement de choses qui déconnent que j’ai du mal à voir celles qui sont bonnes. On me pose toujours la question de comment je suis arrivée au hardcore, comme si c’était une tragédie ou quelque chose d’inattendu, alors que pour moi c’est un découlement logique et normal. Je vois des retours sur Internet, après ma Boiler Room un mec s’est amusé à commenter mes photos en m’insultant, en me disant que je ne servais à rien... Il ne l’aurait sûrement pas fait pour un mec. Puis je pense que je suis prête à avoir des retours sur mes positions. Elles n’ont rien d’extraordinaire à mon sens, elles sont celles que tout le monde devrait avoir. Si ce n’est pas le cas, remettez-vous peut-être en question.

Sentimental Rave jouera ce vendredi au Rex en compagnie de Perc et Hermann. Les infos sont disponibles ici.

Benjamin Leclerc est sur Noisey.

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