Power Trip : « On est un peu les One Direction du crossover »

Les Texans sortent aujourd'hui « Nightmare Logic », deuxième album terrassant et premier grand disque de 2017. Nous sommes allés passer un moment avec leur chanteur, Riley Gale, pour parler de thrash, de Trump, d'avions ratés et de Michel Foucault.

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24 février 2017, 9:00am


Cette interview est initialement parue dans le magazine
New Noise. Nous vous la présentons aujourd'hui dans son intégralité en format numérique, afin de célébrer nos liens amicaux de longue date avec New Noise, la toute-puissance d'Olivier « Zoltar » Badin et la sortie de Nightmare Logic, meilleur disque de ce début d'année, disponible à compter de ce 24 février sur Southern Lord.


« Je crois qu'on est un peu les One Direction du crossover : chacun d'entre nous a une personnalité bien différente et marquée. Notre guitariste soliste est le beau gosse de la bande et notre bassiste adore la country et la moto, par exemple. Moi, je suis le clodo de service qui sent mauvais et vient d'enfiler les premières fringues qui lui sont tombées sous la main. »
Blague à part, Riley Gale n'a pas tort. Avec sa petite moustache de cavaliero, sa casquette vieille de 500 ans vissée sur la tête et son sweat-shirt taché, ce jeune trentenaire ne paye pas de mine. Pourtant, depuis Municipal Waste, on ne s'était pas fait autant fait botter le cul collectivement par un groupe crossover, et leur ratissage du Hellfest en juin dernier a confirmé puissance dix tout le bien qu'on pensait de ces Texans depuis la sortie de Manifest Decimation il y a trois ans. De son propre aveu, pas de gros changements au programme du petit nouveau Nightmare Logic, œuvre d'un groupe qui se bonifie avec le temps et au discours plus nuancé et référencé qu'on pourrait d'abord le croire. 


D'abord, félicitations pour votre prestation au Hellfest en juin dernier…
Riley Gale :
Merci ! En fait, j'ai passé la journée à picoler car j'étais assez nerveux. C'était le plus gros concert qu'on avait jamais donné et je savais que si on se plantait, ça pourrait avoir pas mal de répercussions. Une fois terminé, j'étais donc super rincé mais tellement soulagé qu'au lieu de manger, j'ai continué à picoler.  Du coup, pendant deux  bonnes heures, je me suis perdu et j'ai erré seul en zigzaguant en regardant d'un œil torve Ghost. Et là, je suis tombé sur les mecs de Regarde les Les Hommes Tomber avec lesquels j'ai passé la fin de la soirée. Ils m'ont évidemment beaucoup fait fumer et boire ! J'ai donc fini dans un sale état… Mais vu que c'était la dernière date de la tournée, c'est passé.  

Ryan au Hellfest 2016. Photo - Julio Ificada.

Pourtant, je crois que justement la tournée avait mal commencé,  vu que tu n'étais pas là pour la première date au Gibus à Paris…
[Consterné] Pour résumer, j'ai merdé. On s'était rendu compte qu'acheter un billet d'avion aller-retour pour faire Dallas-Paris sans escale coûte plus cher que deux aller-retour Dallas-Toronto et Toronto-Paris via des compagnies low-cost. Mais si les quatre autres membres ont tous acheté leurs billets à la même compagnie sur les mêmes vols, j'ai voulu faire le malin. En grattant un peu, j'en ai donc trouvé une autre qui proposait des billets encore moins chers, d'une centaine de dollars, et c'est plutôt fier que je me suis pointé à l'aéroport deux heures avant le décollage. Mais arrivé au comptoir, l'hôtesse a refusé que j'embarque, genre « vous auriez dû arriver trois heures avant et non deux, il est donc trop tard. »

J'ai commencé à gueuler en lui disant que j'avais un concert à Paris le lendemain et qu'il fallait absolument que je monte dans l'avion, mais elle a refusé de m'écouter.  Elle a même fait intervenir la sécurité pour que je dégage ! Alors, non seulement j'ai raté mon avion, mais en plus, comme souvent avec ces compagnies low cost, le billet était non-remboursable. J'ai donc dû appeler en urgence une amie pour qu'elle me prête de l'argent, histoire d'acheter un nouveau billet. Mais il n'y avait plus de vol avant le lendemain… Et pendant tout ce temps, j'essayais d'envoyer des textos à notre batteur Chris pour le tenir au courant du merdier dans lequel j'étais, sans savoir qu'à cause d'un mauvais accès au réseau européen, il ne les recevait pas.

Lorsque je suis enfin arrivé avec un jour de retard, non seulement tout le monde me faisait la gueule croyant que je les avais volontairement laissés dans le noir, mais en plus je me retrouvais désormais avec une dette de plus de deux mille dollars à rembourser. En fait, le peu d'argent qu'on a gagné lors de notre séjour européen est parti là-dedans et pour tout te dire, je dois encore de l'argent. [Soupir] Donc plus jamais. Après, les gars m'ont dit que ces conditions particulières ont donné un caractère assez spécial à ce concert parisien. Vu que je n'étais pas là, pendant que notre guitariste Blake essayait de chanter les refrains qu'il connaissait, ils ont  laissé à disposition du public un micro ouvert, en invitant les fans qui connaissaient nos textes à monter sur scène. Et visiblement, le concert a été bien cool. Comme quoi, ils n'ont peut-être pas besoin de moi ! [Rires]  

Je suis un metalleux-metalleux pour qui le hardcore commence et s'arrête aux années 90,  à Biohazard et Madball en gros. Est-ce que ça fait de moi le fan idéal de Power Trip ?
Je ne pense pas que nous ayons un type de fan précis. Je sais que ça sonne bateau, mais je te dirais qu'à partir du moment où tu aimes, ou as aimé, une forme de musique agressive et directe, il y a des chances que tu nous apprécies. Mais tu sais, déjà rien qu'en prenant chacun des cinq musiciens qui constituent le groupe, tu te rendras compte que nos goûts sont très variés. Je suis un gros fan de punk mais notre batteur, lui, est avant tout influencé par la scène japonaise et le vieux hardcore scandinave, style Anti-Cimex. Blake, lui, adore le rock alternatif des années 90 et plus particulièrement la brit-pop, alors que notre bassiste n'écoute presque que de la country ! Certains d'entre nous viennent avant tout du hardcore et se sont mis au metal après coup,  alors que pour d'autres c'est l'inverse… C'est d'ailleurs pour cette raison que tu peux aussi bien entendre du Cro-Mags que du Exodus dans notre musique,  mais aussi un peu d'Obituary et de D-beat.

En fait, j'ai l'impression que la façon dont tu vois les choses est très européenne. Vous semblez  très à cheval sur les catégories, alors qu'aux États-Unis, on a joué aussi bien avec des groupes de pur punk que de new- wave… Je me souviens par exemple d'un show en Allemagne en juin dernier où on partageait l'affiche avec un groupe metal et certains de leurs fans, avec tout l'attirail metal, genre veste à patches et tout ça, ne sont pas restés pour nous regarder, car visiblement notre  look n'était pas « assez metal » pour eux. N'oublies pas que notre influence première reste les années 90, une période où Sepultura pouvait tourner avec Sick Of It All ou Mötorhead avec Cro-Mags, par exemple. Et nous aimerions que ce genre de mélange soit de nouveau d'actualité.

Rien que cette mentalité fait de vous un groupe old-school finalement, car dans les années 80, les scènes punk, hardcore et metal se mélangeaient sans problème…
Oui, et plus particulièrement dans des endroits comme la Bay Area ou New York dont l'histoire nous a beaucoup influencés. Prends un groupe comme Prong par exemple : Tommy Victor a commencé en bossant au CBGB's comme ingénieur du son, et avec son groupe, il a d'abord joué du hardcore, puis du thrashcore avant d'évoluer vers un gros metal industriel qui les a rendus plus populaires. Attention, même si je suis admiratif, ça ne veut pas dire qu'on compte changer de style, car je pense que nous avons trouvé celui qui nous correspond le mieux. Mais l'idée est de devenir de meilleurs compositeurs.

J'entends bien, mais si on prend « Executioner's Tax » sur votre nouvel album, on peut difficilement faire plus metal qu'un morceau parlant d'un bourreau, non ?
Si tu t'en tiens au premier degré, peut-être. Mais le texte est plus subtil qu'il n'y  paraît. Je voulais trouver un juste milieu entre l'approche très littérale d'un groupe de NYHC et celle de certains groupes death metal qui se cachent derrière tellement d'allégories et de termes obscurs qu'on en arrive à ne plus savoir de quoi ils parlent. Pour ces paroles-là, je suis parti d'un fait historique : avant l'invention de la guillotine, pour toute exécution publique on utilisait une hache, ce qui était quand même déjà assez brutal. On donnait aussi au condamné la chance de se repentir au dernier moment. Et s'il le faisait, et surtout s'il acceptait de graisser la patte de son bourreau, ce dernier faisait en sorte que les choses se passent le plus rapidement et le moins douloureusement possible. Par contre, s'il s'entêtait, alors l'homme à la cagoule prenait un malin plaisir à s'y reprendre à plusieurs fois et prolonger son calvaire le plus longtemps possible.

Je trouvais que c'était une bonne analogie de notre attitude actuelle vis-à-vis de notre gouvernement. Ici, on te demande de ne pas te plaindre et de t'engraisser devant ta télé après avoir débranché ton cerveau. Bref, on te demande de payer pour mourir, doucement mais sûrement, car c'est bien à ça que nous mène le matérialisme de mes contemporains. En touts cas, je suis content que tu me parles de ce morceau parce que je pense de façon objective que c'est l'équivalent sur cet album de ce qu'était « Crossbreaker » sur Manifest Decimation, c'est-à-dire un titre bien accrocheur avec une bonne grosse mosh-part qui devrait foutre le feu en concert. Bon, là il n'y a pas qu'un seul mot en guise de refrain, mais ça devrait le faire quand même… [Sourire]

Je sais que vous êtes des fans de la scène thrash des années 80. Vio-Lence, le premier groupe de Rob Flynn, futur Machine Head, a sorti un album titré Eternal Nightmare , ainsi qu'un morceau intitulé « Torture Tactics » ; je me suis demandé si le titre Nightmare Logic n'était pas une sorte d'hommage déguisé…
Non, ça n'a rien à voir, mais tu n'es pas le premier à voir ci et là des références involontaires. J'ai par exemple déjà entendu quelqu'un me dire qu'il pensait que le titre qui ouvre l'album, « Soul Sacrifice », était un hommage à « Souls Of Sacrifice » des Texans de Devastation, mais ce n'est pas le cas non plus… En fait, cette notion de « logique de cauchemar » vient d'un certain type bien précis de films d'horreur dont je suis fan. Comme par exemple Suspiria de Dario Argento où les personnages passent leurs temps à traverser des épreuves plus  traumatisantes les unes que les autres tout en se demandant tout le temps s'ils rêvent ou si c'est la réalité. Pour s'en sortir, ils doivent donc avoir recours à une « logique de cauchemar ».

Et c'est un peu ce que je ressens face à la société actuelle, au sein de laquelle j'ai moi aussi  recours à cette « logique du cauchemar ». C'est un peu le fil rouge qui lie tous les morceaux. L'autre thème  récurrent : le fait que nous vivons dans un monde où la vie humaine n'a finalement que peu de valeur. Qui est encore choqué aujourd'hui face à quelqu'un crevant en plein jour dans la rue ? J'ai poussé cette idée jusqu'au bout. Si  nous ne nous soucions pas du tout de notre prochain, pourquoi devrions-nous nous soucier de ceux qui nous gouvernent, eux qui nous enseignent que nous devons tuer quelqu'un que nous n'avons jamais vu, juste parce qu'ils le décident décident ? Tant pis si ça signifie traîner Donald Trump par sa moumoute dans la rue pour qu'il soit lynché par la foule, allons-y !

Autant Austin est connu pour sa vie alternative, ses festivals ou ses groupes assez libertaires comme The Black Angels, autant d'Europe on voit Dallas d'où vous venez comme un endroit très conservateur pas du tout propice à un groupe comme Power Trip…
Mais ce n'est pas totalement vrai. C'est clair qu'Austin est, de loin, le coin le plus progressiste de l'État, mais Dallas n'est pas une ville aussi conservatrice que ça. D'ailleurs, si tu regardes en détail la dernière carte électorale, tu te rendras comptes que Dallas, mais aussi San Antonio, n'ont pas voté aussi massivement pour les républicains qu'on pourrait le croire. Sauf que ce sont eux qui sont au pouvoir et qui se débrouillent régulièrement pour modifier la carte électorale dès qu'ils se sentent menacés,  afin d'être sûrs d'être reconduits. Oui, tu as au Texas de bons gros rednecks bien rétrogrades, et oui, la police ici peut être bien retorse. Je le sais, j'ai moi-même été arrêté plusieurs fois. Mais globalement, ce n'est pas si terrible. À Austin, la marijuana est limite légale ! En fait, le Midwest américain est bien pire et ce n'est pas pour rien que c'est là-bas que toutes les dernières émeutes raciales ont eu lieu.

D'où te vient la conscience sociale qui t'anime ?
Pas de mes parents, c'est sûr ! Je les adore et bien qu'ils soient proches de la soixantaine, ils bossent encore et ne se plaignent jamais. Mais ils viennent d'un milieu ouvrier et ne se posent pas trop de questions. Je me souviens d'ailleurs très précisément d'une conversation avec mon père lorsque j'avais peut-être neuf ou dix ans : on parlait d'argent et je lui ai demandé spontanément si partager tout ce qu'on avait de façon équitable ne serait pas plus simple. Ce à quoi il m'a répondu sèchement sèchement :  «  Ça, c'est du communisme. Et nous les Américains, n'aimons pas le communisme ! »  Je n'ai plus rien dit, mais ça m'a fait réfléchir… Ma chance, c'est d'avoir été à l'université et d'avoir eu de super professeurs. L'un d'eux m'a fait découvrir les philosophes français contemporains et plus particulièrement la « French Theory » de Michel Foucault,  que j'adore. « Conditions To Death »,  sur notre premier album, est directement inspiré de son livre Surveiller et Punir sorti en 1975.

Tu dois donc rire en voyant ton guitariste Blake chasser les dragons et jouer à Conan le Barbare avec le groupe de metal épique Eternal Champion,  non ?
Non, pas du tout. Déjà, Blake adore ce côté très théâtral, et je respecte ça. Et puis le chanteur d'Eternal Champion,  Jason,  est l'un de mes meilleurs amis. J'ai même été invité il y a quelques années à son mariage. Pour tout te dire, Power Trip n'existerait peut-être pas sans son premier groupe Iron Age. Ils ne nous ont pas influencés musicalement, mais ce sont eux qui nous ont montré l'exemple : comment fonctionne un groupe,  le genre de passion qui doit t'animer si tu veux en faire quelque chose, etc. Jason est un peu comme mon grand frère, mon modèle.  Tu sais, il est tellement à fonds dans l'imagerie heroic fantasy qu'il a même appris à forger ses propres épées. Sérieusement ! C'est ce que j'appelle croire à fond dans ce que tu fais.

J'aimerais être comme lui, sûr d'être qui je suis vraiment. Mais ce n'est pas trop le cas. Même si la vie me l'apprend peu à peu. En janvier dernier, on a ouvert pendant un mois pour Anthrax et Lamb Of God aux États-Unis, et vu le type de public devant lequel on devait jouer chaque soir, j'ai tenté de me la jouer grande gueule, un peu macho et consensuel à la fois. J'ai bien vite compris que ce n'était pas moi. Mais pour répondre à ta question, tout ce que je demande aux musiciens avec lesquels je joue, c'est l'honnêteté.

Niveau son, vous vous situez en touts cas pile entre la fin des années 80 et le début des années 90, avec un son costaud mais pas trop surboosté non plus. Vous avez mis du temps à trouver le bon équilibre ?
On a surtout mis du temps à savoir bien jouer ! Si à nos touts débuts notre son était plus punk, c'est tout simplement parce qu'on n'était pas très bons musiciens. Puis, au fur et à mesure qu'on progressait, notre musique est devenue de plus en plus de metal. Après, on n'a jamais fait mystère de notre amour de la scène thrash de la fin des 80's, notamment du côté de la Bay Area. Malheureusement,  la majorité des groupes de cette époque qui existent encore se sentent obligés d'affubler leurs disques d'une production plastique et sans âme, un peu comme si leurs morceaux se destinaient avant tout  à servir de bande-son à un reportage qui nécessite une ambiance metal pendant quelques secondes. Même si leurs riffs sont bons, ça gâche tout.  J'adore les vieux Exodus ou Testament justement parce que leur son n'est pas du tout aseptisé, et c'est ce son que notre producteur Arthur Rizk a réussi à retrouver. On reste en famille puisqu'il joue dans Eternal Champion, mais c'est un type très versatile qui a aussi bossé avec Inquisition par exemple et sait tirer le meilleur de toi-même. C'est d'ailleurs pour cette raison que j'ai utilisé moins de réverb sur ma voix cette fois-ci, car je n'ai pas autant ressenti le besoin de me cacher derrière, comme je l'ai fait sur notre premier album.  

Je n'ai pour l'instant que des mp3 promos à disposition et une pochette visible en minuscule sur internet, donc je vais peut-être dire une grosse connerie, mais est-ce que c'est un T-Rex au milieu de la pochette ?
Un quoi ? Un T-Rex ??? [Rires] Elle est pas mal celle-là… Je pense que tu confonds avec une forme assez indistincte qui ressemble plus à une sorte de goule. À la base, j'ai dit à l'artiste Paolo Girardi [déjà auteur de l'artwork de l'album précédent mais surtout connu pour son travail dans la scène black metal] que j'envisageais un champ de bataille au lever du jour, mais vu à travers les yeux de quelqu'un qui aurait pris beaucoup trop de champignons hallucinogènes et qui donc ne saurait pas faire la distinction entre les différents camps. Je voulais que le résultat soit assez désorientant, comme la vie en général. 


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