© Simon Wellington (Born Bad Records)

Bryan's Magic Tears ne grandira sans doute jamais, jamais totalement

Le second album des Parisiens est la meilleure chose qui soit arrivée au rock de France débraillé cette année, et c'est une gageure. On l'écoute en entier avant sa sortie, assorti d'une interview coupée-décalquée.

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déc. 6 2018, 10:19am

© Simon Wellington (Born Bad Records)

C’est de plus en plus rare, d’aimer un disque sur la durée. Le second album des Parisiens de Bryan’s Magic Tears, 4AM, arrive après un premier essai délicieux, immédiat, dans la droite lignée du meilleur de Pavement et de Dinosaur Jr et des sentiments mêlés de fin de journée d'été où l’on se rend compte simultanément du lien qui nous unit à nos potes et du fait qu’on se retrouvera probablement seul pour le restant de nos jours. Celui-ci est plus compliqué, plus retors, mais non moins incandescent lorsqu’on se penche un peu sur son cas. Et ça vaut le coup : des morceaux chantés en anglais yaourt qui ne racontent rien, si ce n’est, en filigrane, une peur panique de vieillir tout autant qu'un détachement et une lucidité sur la fin de la fête qui pointe le bout de son nez.

Très beau, très triste et très branleur à la fois, mais surtout très franc et très brut dans l’expression de ses sentiments, le disque est bien évidemment à l'image du groupe quand je les rencontre dans un rade du 18e arrondissement de Paris, à la maison pour ainsi dire. J’aurais bien aimé éditer un peu ce qui suit pour rendre la discussion plus claire et concise, mais cela n’aurait pas bien rendu compte de ce qui se passe sur scène et sur disque, dans la tête et dans le cœur de Bryan's Magic Tears. Soit un enchevêtrement de fous rires, d'interruptions, de répétitions, de blagues de merde et de trouées d’ingénuité dans la désinvolture assez sidérants de fraicheur.

D'ailleurs, à aucun moment dans la discussion il ne fut question des années 90. Plutôt de gilets jaunes (BFM beugle en fond sonore pendant toute la durée de l'entretien), de Léa Seydoux, de commettre des exactions avec un Opinel dans la poche, de fin des enjeux adolescents, d'assumer ou non ses boulots alimentaires et de porter des New Balance à 50 ans.

Noisey : Je vais commencer par une question à la con parce qu'il en faut bien, alors autant les évacuer tout de suite. Au vu du titre 4AM et en écoutant le disque, je n'arrive pas à savoir si c'est un album de dépressif insomniaque, ou bien un album de fêtard ?
Benjamin (chant, guitare) : C'est moi qui l'ai appelé comme, déjà parce qu'il y une chanson dans l'album qui s'appelle comme ça. Mais ouais, c'est un mélange des deux.
Paul (batterie) : Ah c'est le matin ? Je pensais que c'était l'heure du goûter, moi.
Lauriane (basse) : C'est l'heure où tu te dis, « est-ce que je rentre chez moi ou est-ce que je reste ? »
Paul (batterie ) : Je le voyais aussi comme une chanson d'amour, genre toi et Lauriane écroulés à 4 heures.
Benjamin : En fait les insomnies je les ai, mais je fais de la musique dans ces cas-là. C'est aussi pour ça que l'album s'appelle comme ça. Il y a une majorité de morceaux qui ont été faits à cette heure-ci. D’une manière générale, je suis plutôt du genre à écrire la nuit. Ça m'arrive jamais de me réveiller à 8 heures et de me dire : « Ah tiens, si je faisais une super chanson ? » [Rires]
Paul : Y'a des gens qui font ça ?
Lauriane : Ouais je pense, mais moi ça m'est jamais arrivé.

Vous écrivez tous ?
Paul : Ouais. Sinon moi je me lève pas et j'écris, mais ça m'arrive d'être à 9h30 hyper à fond au studio.
Benjamin : Mais quand t'as déjà quelque chose.
Lauriane : Ouais, l'inspiration ne vient jamais à neuf heures du matin. Ou alors quand je suis rentrée de teuf et que j'arrive pas à dormir.
Benjamin : Mais c'est une heure importante dans nos vies à tous. On continue tous de faire la fête.

Mais maintenant que vous avez un vrai tourneur et que vous faites de vraies tournées et tout, ça change pas un peu le rapport à ça ?
Paul : Alors, déjà de vraies tournées c'est un grand mot. Là on avait un creux, par exemple. Il y a que le Villejuif qui arrive à tourner pendant deux ans sur le même 45 tours.

[S'ensuit une discussion intranscriptible sur la cover du nouvel album du Villejuif Underground ]

Raphaël (guitare) : ...et pas mal de merdes.

Ça s'est passé comment pour vous pour la pochette ?
Benjamin : Ça a été compliqué. En fait on voulait une photo, moi c'est un medium qui me touche plus, et nous aussi dans le groupe. Mais JB [Jean-Baptiste Guillot, le boss de Born Bad, NDLR] voulait absolument une peinture. Ça a été le début d'une discussion lente et fastidieuse. [Rires]

C'était pas chiant comme processus, vous qui faites d'habitude vos trucs vous-mêmes ?
Benjamin : Ouais, un peu. En fait ça a été le moment où on a vraiment été désagréables l'un envers l'autre.
Paul : Tout le monde se prend la tête parce qu'il y a une pression constante et qu'il faut se bouger le cul. On a été très lents dans la pressurisation, on a enregistré le disque en février. La pochette du premier album, c'était une photo prise par Raph’ dans un parc d'attraction. On aime faire nos trucs nous-mêmes, mais JB n'aime pas du tout la pochette du premier.
Benjamin : Le truc un peu teenage, c'est pas trop sa tasse de thé à JB. C'est comme ça qu'il a vu la première pochette. Et c'est quelque chose que je comprends parfaitement, pour lui le disque, l'objet du vinyle, c'est très important.

Et du coup il a dit oui à Nathan [Roche, chanteur du VIllejuif Underground, NDLR] pour cette pochette-là ?
Benjamin : Il l'a forcé à la faire, même ! [Rires] Mais tout ça pour dire personne n'a pris la pochette à la légère. Au contraire, pour moi c'est trop important.

[À ce moment-, Raphael s'arrête, me dévisage quelques secondes, me coupe la parole pour dire aux autres que je ressemble vachement au cousin de Paul. Il me montre ensuite une photo de Qúetzal Snåkes, dans lequel les deux jouent. Ça dure bien quelques minutes]

Benjamin : Ça a mis longtemps à venir, mais on a enfin trouvé son sosie.
Paul : Il va devenir papa la semaine prochaine.
Lauriane : Ah on peut parler de la famille, aussi ?
Paul : Dédicace au petit Simon.

On sent qu'avec le Villejuif, vous ne faites pas la même musique, mais vous l'appréhendez de la même manière.
Paul : Ouais, pas du tout dans un truc de contrôle total. Et en fait, ça vient de nous.
Lauriane : Le côté « DIY », tu veux dire ? [Rires]
Paul : Ouais, on fait tout nous-mêmes, on construit nos trucs...

Ah ouais ?
Paul : On confectionne nos pédales, on répare nos vélos, on fabrique nos propres chaussures...

Putain. [Rires]
Paul : Nan mais plus sérieusement, quand on te dit c'est dans quinze jours, c'est différent, t’es paralysé. Putain mais mec, quand JB nous a envoyé des idées de pochettes, on a eu des fous rires. Benjamin arrêtait pas de faire des allers-retours avec lui, avec le téléphone qui sonne non-stop. JB nous envoyait des trucs sur Google Images, genre imitations de Vermeer ou de grands maitres hollandais, un peu Jeune fille à la perle, mais avec des sacs en plastique sur la tête. Du coup, là ouais c'était différent de ce qu’on faisait d’habitude.

[Tout le monde éclate de rire, si bien que je ne sais, encore une fois, s'ils se foutent de ma gueule ou pas]

Ça vous a fait quoi au niveau du processus de création ? Ça vous a bridé, ça vous a rappelé l'école, ou ça vous a libéré ?
Benjamin : Moi ça m'a fait stresser aussi parce c'était une situation nouvelle, on n’avait jamais eu de pression avant.
Lauriane : Nan mais c'est surtout que Benjamin avait fini d'enregistrer tous les morceaux.
Benjamin : En fait c'était surtout chiant parce que le disque était fini.
Paul : Après pour le mix, on s'est tous pris la tête aussi. Mais on s'est dit que c'était aussi une leçon pour plus tard.
Paul : C'est juste qu'avant on fonctionnait tous toujours à l'inverse. Tu fais un truc sans te poser de questions, et un label va faire « ah ouais, je le sors. » Alors que là il fallait faire, et on était tous un peu paralysés. Mais en vérité, tout s'est quand même bien passé.
Benjamin : Il y a les questions pécuniaires, aussi. Parce que dans un sens, pour la première fois on devient « créditaire » du disque que l'on sort, d'un label.

Je sais qu’en écoutant le premier album, il y avait quelque chose de beaucoup plus immédiat, mais que j’ai pas forcément réécouté après. Là, c'est le contraire.
Paul : Ça me fait ça avec 999, que j'ai écouté en boucle pendant une semaine pour plus jamais réécouter ensuite.

Je me demandais à quel point c’était conscient. Le premier album avait pas mal d’effets de manches, la production sonnait un peu uniforme.
Benjamin : Le premier est plus incisif, plus de bedroom pop, de mettre du chorus partout. Qui ont surtout un impact dans la façon sont produits, à l’arrache. Une production plus intelligente, pas juste des tricks genre, « ah bah c’est sûr que les mecs avec un pull Sergio Tacchini vont aimer direct ».
Raphaël : Moi j’étais hyper ému, c’était mon premier groupe, hyper tard dans ma vie, avec mes meilleurs potes. Et c’était la meilleure musique dont j’aurais pu rêver.
Benjamin : Mais la vraie différence, c’est que je l’ai écrit maintenant que le groupe est là, je l’ai écrit en pensant à ce que le groupe est devenu.
Paul : Et qui reflète le fonctionnement affectif que l’on a entre nous.

Et vous en aviez pas marre qu’on vous ramène toujours à ce truc un peu régressif, genre je mange des chips en me branlant à moitié [une référence non maitrisée à un morceau de leur premier album et à Breaking Bad, NDLR] ?
Lauriane : L’enfer, ça pique la bite, de se branler avec des Cheerios.
Benjamin : Ce n’était pas conscient, mais certains morceaux varient de la démos au vrai album, sur « Change » par exemple.

Celui qui sonne Television ?
Lauriane : Putain, mais tout le monde dit ça.
Benjamin : En fait c’est un bon exemple, parce que sans ce riff un peu narquois à la Television, ce morceau ça aurait sans doute été un truc de…
Lauriane :… de krautrock pourri tu veux dire ?
Benjamin : Nan mais de psyché à la Lotus Plaza. Mais il y a eu ce petit ajout, et ça tranche parce que j’ai laissé de la place aux autres, ce que je ne faisais pas forcément avant.

Et le morceau à la Screamadelica ?
Lauriane : Ouais, « Sweet Jesus ». Mais ça c’est parce que je le mettais en boucle en after.
Paul : Mais attention, ça c’est déjà dans Rock’n’Folk [Rires]

Combien de pressages vous avez par rapport à celui d'avant ?
Mehdi : Combien on en a d'ailleurs ? Je me posais la question.
Raphaël : 1000 pour l'instant je crois.
Paul : 1000 quoi ?
Benjamin : 1000 disques. Celui d'avant on en avait 300. Mais il y a 1000 vinyles, et plus de 2000 CDs par contre.
Lauriane : En tournée, on nous demande souvent des CDs. C'est les vieux souvent, bizarrement.
Paul : C'est pour les voitures.
Tous : Les gilets jaunes !
Paul : Pour tous les mecs qui se prennent leurs six centimes d'augmentation, ils auront notre CD dans la caisse.
Benjamin : Tout ça pour dire que le disque n'a pas été un accouchement dans la douleur. C'était plutôt une péridurale disons.

[S'ensuit un débat de quelques minutes sur les bienfaits ou non de la péridurale, l'épisiotomie, des piqures, des histoires de chausse-pieds, de ciseaux Maped et de point du mari.]

Raphaël : Nan mais tu vois, Cheveu qui peut aller dans une oasis je ne sais pas où, et revenir avec un album en 10 jours, on n'en serait jamais capables.
Paul : Putain c'était pas une oasis, c'était un village marocain.
Lauriane : Mais à part Paul qui a fait la batterie, c'est toi qui as tout fait, Benjamin. Alors que pour Cheveu le contexte était différent, quand ils reviennent ils sont limite sur le point de se séparer.
Benjamin : Ouais, mais je suis capable de m'engueuler avec moi-même.
Paul : Mais après y'a deux... y'a deux...

Y' a deux écoles. [Rires]
Paul : Ouais, voilà, y'a deux écoles.

[Mehdi me fixe bizarrement depuis le début de l'interview.]

C'est laquelle la tienne ?
Paul : L'école de la rue. [Rires]
Mehdi : Mais arrêtez, vous êtes cons.
Raphaël : Bah l'école de la vie non ?

L'école de la rue ou de la vie ? C'est pas exactement pareil. On est plutôt école Léa Seydoux ici, non ? [L 'interview a lieu à côté de Château-Rouge, NDLR ]
Lauriane : Ah ouais putain, elle disait qu’elle sentait le parfum des Africaines dans le bus à Château-Rouge. Alors qu’elle a jamais dû sortir du 16 e.
Benjamin : On l’a lu ensemble cet article, c’était insupportable.
Paul : Elle disait qu’elle sentait l’odeur du KFC et qu’elle se mettait devant la grille. [Rires]
Benjamin : L’odeur d’un bon poulet Yassa ou je sais pas quoi.
Raphaël : Mais quelle honte putain.

Vous êtes plutôt 18e, vous non ? Ça me fait penser à une autre question à la con. Votre nom, Bryan’s Magic Tears, ça vient pas d’un dealer du coin ?
Lauriane :
Non, déjà, contrairement à Léa Seydoux, on parle d’un dealer de blanc.
Raphaël : Plutôt un genre de teufeur de campagne.
Paul : Le mec qui s’appelle Bryan déjà, tu vois.

Et les Magic Tears c’est des gouttes de LSD c’est ça ?
Raphaël : Ouais mais on veut plus en parler de ça. On n’en prend plus de toute manière [Rires] Mais il était même question de changer de nom.
Benjamin : Ce serait dommage de changer maintenant.
Paul : Avec de la coke.
Lauriane : En tout cas Bryan avait une tête de mec de Melun.
Raphaël : Ouais, ou de Choisy.
Paul : C’est pas du tout gilets jaunes, tout ça.

Quand tu parlais de la photo tout à l’heure, c’est important pour toi. Tu as bossé un peu là-dedans, Benjamin ?
Benjamin : Ouais je disais que c’était important comme medium, je sais que Raph’ aussi il a bossé là-dedans. Mais ouais, j’ai bossé dans des galeries. J’aurais pu proposer des trucs à JB, mais ça aurait coûté beaucoup trop cher. Et pour la peinture, c’est tout de suite beaucoup plus cher. Sur les photos c’est des tirages, donc tu peux avoir des photos plus ou moins grandes. Pour la peinture, c’est un exemplaire unique, donc en droit de reproduction ça fait tout de suite grimper la note. Alors que là, quelqu’un qui a un exemplaire d’une série de 200 photos, peut te vendre les droits sur cette photo s’il veut.
Lauriane : Une histoire de thunes, quoi. [Rires]

Thunes qu’on ne trouve pas à foison dans le petit milieu de la scène garage parisienne. Enfin, garage entre guillemets.
Raphaël :
C’est vrai que c’est pas du garage.
Lauriane : En plus on joue dans une cave. Ce serait plus juste de parler de milieu batcave en fait.

À propos de caves, tu travailles toujours dans les galeries ?
Benjamin :
Non, j’ai arrêté.
Lauriane : Il est cuisinier aussi. Mais il y a toujours une part d’artiste en lui aussi [Elle pouffe]
Benjamin : Nan, ça me plait plus, mais l’idée c’était surtout de garder un taf qui ne soit pas purement alimentaire en fait.

Est-ce que tu t’es déjà demandé si c’était pas un piège de faire un taf qui ne soit pas qu’alimentaire par rapport à la musique ?
Benjamin : Ouais, je me pose la question tout le temps.
Lauriane : Moi aussi j’ai ça, je suis éduc’ jeunes enfants.
Paul [regarde les autres un peu incrédule, NDLR]: Attends, j’ai pas compris la question, y’avait une double négation. « Est-ce que c’est pas un piège d’avoir un taf qui ne soit pas qu’alimentaire » ? Donc en gros, c’est un piège d’avoir un taf qu’on aime bien ?
Lauriane : Bah ouais, moi des fois ça me freine sur la musique.

C’est pas si bizarre comme question.
[brouhaha incompréhensible, tout le monde parle en même temps]
Paul : Si toi dans cinq ans t’ouvres un resto et que c’est ta passion, tu vas pas te dire « Eh merde, le monde s’effondre, y’a plus la musique, y’a plus Benjamin Dupont. » Tu fais juste ta passion ailleurs et c’est pas grave.
Benjamin : Bien sûr.
Paul : Et puis t’es pas obligé d’être caissier ou d’être pauvre pour faire de la musique à côté.

C’était pas forcément l’insinuation de la question.
Paul : Eh ben pose-la normalement alors.
Raphaël : Wow, calmez-vous là. [Rires]
Benjamin : Nan mais c’est une très bonne question.
Paul : Mais parce que tu t’impliques trop dans ce que tu fais.
Lauriane : Nan mais je comprends, mon esprit il est parfois trop dédié aux enfants, et je ne pense plus du tout à la musique.

Ça te bouffe complètement ton énergie à la fin de la journée.
Lauriane : Totalement.
Paul : Après quand t’as un taf de merde, ça te bouffe complètement ton énergie aussi. Malheureusement quand tu fais huit heures de caisse à Carrefour, à la fin de la journée t’as plus non plus envie de faire de la musique.
Lauriane : Ouais mais c’est pas pareil.
[Raphaël parle de décharger des camions à Bondy, mais là encore il y a bien trop d’interférences pour capter quoi que ce soit]
Lauriane : J’ai trouvé une solution intermédiaire, là je suis intérimaire.
Raphaël :… le lendemain matin à 8 heures, paf, Bretagne-Paris direct. Et ça se termine à 17 heures. [Je ne sais même pas à qui il parle]
Paul [mi-gêné mi-moqueur] : J’ai toujours pas compris la question.
Lauriane : Mais c’est parce que t’as pas un taf alimentaire chiant.

Tu fais quoi à côté ?
Paul :
Je suis traducteur. C’est pas juste alimentaire, j’adore ça.
Lauriane : Moi mon taf il est pas juste alimentaire.
Paul : Mais ça te plait ce que tu fais. Moi ça me plait ce que je fais, c’est pareil. Imagine si tu dis « je suis ouvrier pour gagner ma vie mais ma passion c’est la musique », quand tu rentres d’une journée de boulot t’es claqué et ça te nique ta passion pour la musique.

Mais c’est pas la même énergie non plus. Il peut y avoir un sentiment de frustration quand tu fais un métier que tu n’aimes pas, qui peut éventuellement nourrir ta musique. Ce qui n’est pas forcément le cas quand tu exerces déjà quelque chose qui te tient à cœur.
Benjamin : Oui bien sûr.
Paul : Mais après si tu es à fond dans ton taf non-alimentaire, tu peux quand même faire de la musique.

Ok, alors disons ça comme ça. Est-ce que le fait de concilier deux passions est possible, lorsque l’une des deux est un métier et te permet de gagner ta vie, et peut potentiellement prendre un moment le pas sur l’autre ?
Paul : Bah je pense oui, mais après c’est pas grave. La traduction c’est ma passion, c’est quelque chose qui m’a énormément plu, c’est vraiment des études que je voulais faire. Et clairement, si je ne traduis pas de trucs intéressants à l’heure actuelle, c’est pour faire de la musique. Ça c’est évident. Si je voulais traduire de la littérature à plein temps, il faudrait que je ne fasse que ça. Je rogne sur ce côté-là, mais je m’en fous : au mieux, je m’amuse bien, au pire, je me fais très chier. Mais l’important c’est toujours de faire de la musique. Si je voulais faire des livres ou des romans ou des trucs qui me passionnent…
Lauriane [coupe] : Mais tu devrais écrire ton livre, ton propre livre.
Paul : C’était un peu le rêve avant, mais là je crois que…

C’est pas un peu le passage obligé après le groupe de rock ça, le premier roman ? J’ai l’impression que tout le monde autour de moi fait ça vers 30 ans, ou en tout cas tente de le faire. T’as quel âge ?
Paul :
29. Nan mais je suis devenu trop feignant, j’aurais dû faire ça à 20 ans. Et ça aurait été une belle merde ! [Rires]

[Entre temps, certains sont partis fumer, et les pintes vides commencent à s’amonceler sur la table. La discussion reprend doucement]

Benjamin :… des sacrifices. Tu fais de la musique, tu ne peux pas traduire un beau bouquin qui te plait par exemple.
Paul : Ben non, ben non, clairement. Le jour où j’en aurai ras-le-cul, c’est clair que je me poserai la question.

Est-ce que t’y penses le matin, genre quand tu te rases ?
Paul : Je ne me rase pas. [Sourire] Mais penser à quoi ?

Qu’est-ce qui se passerait si tu ne faisais pas de musique, qu’est-ce qui se passerait si tu ne faisais que de la musique, ce genre de choses.
Paul : Ouais, bah j’y pense clairement, mais parce que la musique ça n’est pas que de la musique, c’est clairement lié à un certain mode de vie. Je me dis surtout : « Qu’est-ce qui va se passer le jour où je déciderai d’arrêter de m’autodétruire ? » Est-ce que j’arrêterai de faire de la musique ?
Lauriane : Bah t’auras gagné, tu te seras autodétruit.
Paul : J’aurai un cancer du coup. Super. Je pourrai enfin me poser, à 45 ans avec mon cancer. [Rires]

Après il y a plein de groupes de 45 ans.
Lauriane : Ah Frustration tu veux dire ?

J’ai rien dit. Mais il n’y a rien de honteux à être dans un groupe à 45 ans.
Raphaël : Moi les mecs avec qui je travaille, ils m’ont dit : « Ah tiens, j’ai écouté Born Bad, tout est à chier, mais Frustration ça défonce. »
Benjamin : Mais c’est marrant de se demander quel genre de musique j’aurai envie de faire à 45 ans. Je sais que c’est une musique que je n’aurai plus envie de faire.

Après, et ça n’est en rien contre Frustration, mais eux font plutôt une musique de mecs de 45 ans. Vous, pas vraiment.
Lauriane : Ouais, c’est raccord avec ce qu’ils sont.
Raphaël : Mais ça fonctionne avec tout le monde parce que quand t’as 20 ans tu peux aimer le rock comme ça aussi. Le rock-rock disons.
Paul : Ça fait très formule toute faite de dire ça comme ça, mais y’a pas de limitation tant que tu kiffes vraiment ce que tu fais. Tant qu’il y a pas de malaise, genre je suis en New Balance et j’ai 50 ans.
Benjamin : Je pense que je l’assumerai plus à un certain moment. Mais c’est tout à fait personnel
Paul : Ouais bah c’est ce que je te dis. Il y a des gens, genre Ian Svenonius, c’est génial mais parce que le mec il est génial dans sa manière de le faire. Le conditionnement en soi par rapport à ce que tu dois faire ou ne dois pas faire passé un certain âge, ça reste débile.
Benjamin : C’est important d’assumer ce que tu fais. Le mec de Dinosaur Jr, il fait toujours exactement la même musique que quand il avait vingt ans, et il l’assume totalement. Et il est toujours tout à fait classe.
Paul : Faut juste avoir l’honnêteté à un moment donné de raccrocher les crampons.
Lauriane : Les gens comprennent directement ton intention je pense.
Paul : C’est pour ça que les Stooges c’est toujours aussi bien maintenant ! [Rires]
Lauriane : Oh bah moi je les avais vus à la fête de l’huma il y a des années, et j’avais bien aimé. Mais après j’étais ivre morte donc bon.

Du coup quand tu parles d’autodestruction…
Paul : Nan mais c’est un peu putassier comme expression.

Nan mais j’ai bien compris ce que tu voulais dire. Disons une certaine « hygiène de vie » inhérente au milieu de la musique.
Raphaël : Ah moi j’ai jamais renoncé, j’adore la déglingue, ah ah ah.
Paul : Nan mais un moment donné, on se pose la question de savoir quand arrêter. Ça s’arrêtera pas tout seul, il faut en avoir conscience. Il y a quelques années, je pensais que j’en aurais très naturellement marre de m’user, dans tous les sens du terme.
Lauriane : Et t’arrives toujours pas à en avoir ras-le-cul, je ne comprends pas. À chaque fois je me demande, mais quand est-ce que j’en aurai marre ?
Paul : Sachant que je mélange complètement les deux vies. Je me le suis vraiment dit, je pense que je vais avoir envie de lever le pied sur cette manière d’aborder la vie. Et je me vois beaucoup plus faire de la traduction de manière focus. Après on fait pas non plus de la musique ou des concerts pour se niquer la tête, mais ça correspond plus à une émotion qui… qui nous rappelle quand on avait 20 ans. [Rires]
Benjamin : Mais les groupes qu’on aime, il n’y a pas de gap entre leur musique et ce qu’ils sont.
Lauriane : Moi les groupes que j’aime, c’est vraiment le chainon manquant entre la naïveté et la dépression.

C’est peu toute votre musique ça, justement. [Rires]
Paul : Pour certaines personnes ça correspond à ça, pour d’autres non. Après c’est plus un truc de sensibilité.

Quand t’arrêteras de faire la fête, t’arrêteras de faire de la musique.
Benjamin :
Après ça fait un moment où on réfléchit à ce que ça veut dire, faire la fête. Est-ce que prendre de la coke à deux dans la cuisine c’est faire la fête ? [Rires]
Paul : Ou alors maintenant on est content quand ça fait deux semaines qu’on est pas sortis, comme si c’était un truc « cool ».
Lauriane : Alors que t’es toujours aussi défoncé.
Paul : Ou alors, t’as dansé jusqu’à 8 heures du mat’ mais tu considères que t’es pas vraiment sorti parce que t’as pas pris de drogues. Ben si, t’es sorti en fait.

Ou alors t’es pas sorti mais t’as été bourré tous les soirs de la semaine.
Raphaël :
Ouais, t’es « juste » rentré à deux heures. Mais c’est normal, ça.
Lauriane : De toute façon, moi soit je sors vraiment, soit je reste chez moi et je joue aux Sims.
Raphaël : Benjamin est un peu comme ça aussi.

[Pour une raison qui m’échappe totalement, la conversation dévie d’un seul coup et pendant un bon petit moment sur les Kanaks en Nouvelle-Calédonie]

Mehdi : Je vais pas trop trop tarder moi.

Sinon, le mélange entre naïveté et mélancolie, c’est pas un truc de génération ? Vous étiez dans des groupes genre Dame Blanche et La Secte du Futur, mais c’était pas vraiment la même « vibe » disons. Vous auriez pu faire cette musique il y a cinq ans ? C’est paradoxal parce que c’est vraiment une musique de teenagers.
Benjamin : Je ne sais pas. J’ai l’impression qu’il y a toujours eu ça dans la musique que j’ai pu faire. C’est une émotion centrale dans ma vie, la mélancolie. Mais c’est un moteur aussi, je ne suis pas du tout en train de m’apitoyer. Et fatalement, ça se ressent dans ma musique. Mais ce n’est pas de la musique dépressive, pas du tout. Ce sont des sensations qu’on a toujours envie de retrouver. Et c’est aussi pour ça qu’on sort autant j’imagine. Pour trouver des sensations de bonheur extrême, ou soit le lendemain de tristesse extrême aussi.
Paul : Tu sors pour être triste le lendemain toi ?
Benjamin : Nan mais tu vois ce que je veux dire. Mais en tout cas c’est vrai que ça arrive vers cet âge-là.

La tristesse de la fête, presque.
Benjamin : Ouais, après j’imagine que ce sentiment-là s’apaise ensuite et que tout ça ne devient plus aussi important.

Et puis ce n’est pas le même sentiment que lorsque tu es ado, où tout est atroce ou beaucoup trop intense. Il y a déjà beaucoup plus de détachement.
Benjamin : Exactement.

Dans ce truc de détachement, comme je vous disais on vous a souvent comparé au Villejuif Underground et à Jessica93, avec qui vous jouez régulièrement. Mais c’est marrant parce que ça représente les deux côtés extrêmes de ce que vous faites : d’un côté, les branleurs absolus. De l’autre, le dépressif total.
Paul : Après, ça me fait totalement penser à l'époque plutôt Secte, Dame Blanche, etc, où il y avait le terme garage qui reliait tous ces groupes, mais où c’était beaucoup plus la façon de faire de la musique que le son en lui-même.
Lauriane : Et puis les pédales de guitare aussi c’était les mêmes. [Rires]
Paul : Mais y’a pas de surprise, on est tous potes.
Raphaël : C’est dans la façon de vivre la musique que ça se rejoint.

Mais c’est ça que je trouve intéressant. Dans le Villejuif ou Jessica93, t’as l’impression qu’ils sont conscients qu’il n’y a plus d’enjeux - s’il y en a jamais vraiment eu. Ce n'est plus cool de faire un groupe de rock en 2018, vous êtes parfaitement conscients que vous n’allez pas vous faire une thune dessus, etc...
Raphaël : Je pense que les gens ont remarqué qu’il y avait une professionnalisation beaucoup plus facile dans la musique.
Paul : Si tu veux parler d’air du temps, je pense que c’est ça. Nous on se positionne là-dedans, pas du tout dans le son, mais plutôt dans l’attitude. Il y a Rendez-Vous les gagneurs, et nous on n’est pas les gagneurs.
Lauriane : De toute façon on fait de la musique de losers, non ?
Benjamin : C’est pas comme si on avait jeté l’éponge, mais c’est aussi important de ne pas se prendre pour des princes de la musique ou je ne sais trop quoi. C’est important pour nous, ce qu’on fait maintenant.

Mais pour le coup, pour parler de la scène garage d’il y a cinq-dix ans, je sais que je me disais : putain les gars, vous vous la pétez quand même beaucoup trop par rapport à ce que vous faites.
Benjamin : Après c’est un peu la faute de la presse de l’époque qui relayait le fantasme.
Raphaël : Après c’était un microcosme où t’avais l’impression d’évoluer dans un truc de dingue, mais c’était minuscule.
Paul : Genre Mehdi a lancé un truc du genre à une meuf ivre mort l’autre jour : « On est le meilleur groupe de Paris ». On l’a tous regardé comme ça, je m'en souvenais après en rentrant chez moi et tout. On s'est dit : « Partons de cette ville le plus vite possible, de toute façon c’est Colmar on s’en bat les couilles. »
Lauriane : Parfois aussi, quand on joue dans des SMACS et qu’il n’y a personne pour faire la fête ensuite, bah on boit une bouteille de whisky, juste entre nous.
Paul : On se suffit à nous-mêmes, ce qu’on a pu nous reprocher parfois.

Dans quel sens ?
Paul : On est un microcosme, là pour le coup ça s’applique complètement à nous. Ça a pu nous retomber sur la gueule. On s’est attiré plein de foudres depuis le Psych Fest en 2016 par exemple. On arrive en mode caravanes de nous-mêmes. On a l’impression d’être méga polis, mais en fait je pense qu’on dégage un truc de méga exclusion.
Raphaël : C’est vrai que c’est assez récurrent. On passe vraiment pour les enculés de Parisiens de merde, c'est hyper frustrant.
Paul : Nan mais même pas. Au Psych Fest de 2016, le lendemain du concert, quand on va chercher notre matos avec Raph’ et qu’on boit des bières avec le Villejuif qui balance, deux heures après on se fait jeter par les organisateurs du Psych Fest, genre « cassez-vous, pour qui vous vous prenez ? » Alors que la veille y’avait 25 potes dans les loges et qu’on se rendait juste pas compte qu’on avait foutu la merde. Ça nous est arrivés plein de fois. Fondamentalement on n’est pas des gens relous, mais on a un truc qui crée quelque chose d'un peu agressif pour certains, j'imagine.
Raphaël : Faut revoir ton train de vie aussi, mon vieux.

Le nouvel album de Bryan's Magic Tears, 4AM, sort demain chez Born Bad Records. Il est disponible ici.
À noter que le groupe jouera le 13 décembre à la Bellevilloise avec le Villejuif Underground. Toutes les infos sont disponibles ici.

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