Aux origines de Kas Product

Après la réédition de la compilation « Black & Noir » sur Soul Jazz, et avant son très attendu retour en studio, le légendaire duo post-punk est revenu avec nous sur ses débuts à Nancy, entre isolation, débrouille et expérimentation.

|
08 février 2017, 9:22am


Nancy 1980. Alors que de multiples formations parisiennes s'égosillent encore pour obtenir un contrat en major et une chronique dans Best, un duo improbable et bricoleur commence à répéter dans une cave de l'est de la France. Oui mesdames, le meilleur son synthétique français de la décennie 80 est bel et bien sorti d'une maison de Pont-à-Mousson, le repère d'un certain Spatsz, employé d'un hôpital psychiatrique la journée et chauve-souris la nuit. Dans Nord, Céline écrivait « déjà à par­tir de Nancy, vous avez plus rien à atten­dre… » C'est pourtant là que l'expat' Mona Soyoc a atterri et a fini par proposer ses services à Spatsz. Mona était certainement la seule meuf à l'époque et à la ronde qui savait chanter en anglais (et comment), elle rajoutait une couche brûlante à leur son glacial et n'a pas tardé à faire passer leurs titres « Never Come Back » ou « So Young But So Cold » dans la catégorie tubes. Leur signature sur RCA en 1982 et les 3 albums suivants officialiseront la légende : dans le coeur des mélomanes, il n'y aura toujours qu'un seul Kas, et ce n'est pas Patricia.

2017 sera t-elle l'année du grand retour de Kas Product, 30 ans après leur séparation ? Après un live d'un soir aux Eurockéennes de 2005, une présence accrue sur la vague de compiles du revival new wave qui a suivi et un retour sur scène en 2015, le groupe semble reparti comme en 14. Le label anglais Soul Jazz a bien capté que la nostalgiose 80's se répandait encore et ressort leur mythique compilation Black & Noir, qui regroupe leurs premiers 45 tours et des morceaux aussi fous que « Mezzo » et « Electric ». Et on a évidemment profité de cette occasion pour les rencontrer.

Noisey : Vous vous êtes rencontrés tous les deux à Nancy ?
Spatsz : À l'époque on était dans la région nancéienne oui, dans la vallée de la Moselle, entre un village excentré, où l'on pouvait travailler, être tranquille, et Nancy, où l'on commençait à donner nos premiers concerts.

Mona : En fait, un copain qui jouait du sax' m'avait dit « viens on va taper un bœuf », et j'me suis retrouvé dans la cave de Spatsz. Il avait une petite maison, c'est là-bas que j'ai entendu des synthés pour la première fois. Il avait des machines avec des sons extraordinaires, et ça m'a immédiatement plu.

C'était quoi ce village ?
Spatsz : Pont-à-Mousson, à une vingtaine de bornes de Nancy. D'ailleurs, lorsqu'on est passé dans Les Enfants du rock, un peu plus tard, une partie avait été filmée dans le village.

Mona : Dans les rues et puis sur le toit d'une grande centrale électrique. A l'époque on pouvait vraiment faire des trucs très rigolos. Ils nous avaient laissé monter sur le toit !

Et le clip de « Never Come Back », il avait été tourné où ?
Spatsz : À Nancy, dans un entrepôt, où avait lieu à l'époque un festival de théâtre…

Mona : Jack Lang avait lancé un festival de théâtre à Nancy qui avait lieu tous les ans et il y avait des spectacles dans des lieux désaffectés, sans aucune sécurité, c'était génial. Il y avait des happenings partout, et là, c'était dans un garage complètement abandonné, et c'est FR3 qui a filmé ça ! C'est pas du tout une vidéo commandée, on n'a jamais réalisé de clips en fait.

Et pourtant c'était réussi ! Le clip comptabilise d'ailleurs plus d'un million de vues sur YouTube, tous les groupes de cold wave français ne peuvent pas en dire autant…
Spatsz : Ouais, c'est vrai… Là on a voyagé un peu ces derniers temps, à l'étranger, et on a pu voir l'attrait pour le groupe…

Mona : Ce qui est étonnant c'est qu'on a été absents des plateformes numériques pendant très longtemps, et avec les rééditions, tout d'un coup, une génération qui ne nous connaissait pas nous a découvert, et les gens qui nous connaissaient ont eu le plaisir de nous retrouver, et le monde entier s'est ouvert. On a joué en Amérique du Sud, aux Etats-Unis…

Spatsz : On a joué à Los Angeles, à Austin et à New York.

Mona : À Brooklyn, c'est encore mieux !

Spatsz : On avait déjà joué à New York il y a très longtemps, dans les années 80, à la Danceteria, à l'époque du deuxième album. By Pass avait été enregistré à New York, on avait passé quelques mois là-bas.

Revenons dans le Nancy 80, c'était comment l'ambiance à l'époque ?
Mona : C'était froid…

Spatsz : Comme aujourd'hui ! [La température avoisine le 0°]

Ouais, c'est un temps très Kas Product.
Mona : [Rires]

Spatsz : Donc, c'était l'est de la France, il n'y avait rien, pas de labels…

Mona : Rien, comme dans beaucoup de villes de province…

Spatsz : Et c'était un avantage…

Mona : Voilà, le seul truc qui existait, c'était ce festival de théâtre, qui s'est arrêté en 80 d'ailleurs et qui ramenait aussi des groupes…

C'est là que vous aviez fait votre premier concert d'ailleurs, non ?
Spatsz : On avait déjà fait des concerts dans la banlieue de Nancy.

Mona : Une amie s'était mise à organiser des concerts, à la sauvage, comme ça se faisait, on avait organisé plusieurs festivals avec des groupes de l'époque, Matrix 1947, G-String, Dick Tracy, etc.

Spatsz : On avait aussi joué dans le hall des Beaux-Arts à Nancy, tout ça était organisé par nos propres moyens. Puis après, il y a eu la tournée avec Marquis de Sade, ça nous a permis de sortir de notre coin. Le manager de Marquis de Sade avait entendu les 45 tours qu'on avait faits.

Mona : Il jouait nos 45 tours dans une boîte à Rennes.

Ces 45 tours qui ont été publiés sur un label tout simplement nommé PUNK Records.
Mona : Oui, c'est un magasin de disques de Nancy qui existe toujours, le mec fait beaucoup d'imports de trucs improbables, alternatifs, il vend des collectors, etc. On allait tout le temps là-bas, c'était vraiment le lieu de ralliement.

Spatsz : Comme il n'y avait pas de labels sur Nancy, du moins dans notre style de musique, on est donc allés voir ce magasin et on a décidé d'un commun accord de créer un label. On était le PK01, premier disque, ensuite il a sorti d'autres groupes sur son label, des groupes de Nancy, mais c'était très ponctuel. On a tout fait nous-mêmes, le pressage, la pochette…

Mona : Même au niveau de la distribution, on est venu nous-mêmes amener des cartons à Paris, chez New Rose par exemple, c'était vraiment la débrouille…

Vous aviez envoyé des copies à des magazines aussi ?
Mona : Oui, on en avait envoyé en Angleterre, en France…

Spatsz : On avait eu une chronique quelques semaines après, dans Sounds, donc ça a fait un peu de presse. Suite à ce premier article, la presse française a suivi.

Comme d'hab.
Mona : C'était une époque intéressante, il y avait beaucoup de graphisme aussi, avec Bazooka, etc.

Vous apportiez un soin particulier à l'artwork de vos disques d'ailleurs.
Mona : Ouais, on aimait bien ça.

Spatsz : Le premier album c'était une amie peintre, on avait pris une de ses toiles, et elle avait adapté le tableau pour la pochette. La structure métallique autour, c'est un pote à nous qui l'avait dessinée. C'est une idée qu'on avait en commun.

Que faisiez-vous avant Kas Product ?
Spatsz : De mon côté, je faisais déjà un peu de musique, en amateur, et je travaillais comme infirmier psychiatrique.

Ce n'était donc pas une légende…
Spatsz : J'ai décidé d'arrêter du jour au lendemain, je me suis dit « c'est ma voie, c'est là que je veux aller, on verra bien. » Donc j'ai tout lâché, c'était un métier plus ou moins stable, mais j'ai jamais regretté.

Mona : Moi, mon père écoutait beaucoup de jazz, on m'a un jour proposé de chanter et j'me suis rendu compte que je connaissais tous les classiques. Je jouais avec un groupe qui proposait des formules différentes, et puis j'ai aussi fait du baloche. Je chantais avec un orchestre, on allait dans les Vosges, dans des coins improbables, accueillis par le maire, qui nous servait du cervelat, des grosses andouillettes…

La France !
Mona : La France ! [Rires] Et donc ça n'avait rien de très glamour…

Tu as grandi en Amérique c'est ça ?
Mona : Je suis né aux Etats-Unis mais j'ai surtout grandi en Angleterre, en France et en Belgique. Dans ma famille, on parle trois langues, anglais, espagnol et français, parce que mes parents sont Argentins. Ils ont émigré aux USA dans les années 50 et sont venus après en Angleterre.

Ça devait être un peu mieux, du point de vue éveil musical…
Mona : J'ai grandi en regardant Top of the pops, en écoutant les disques de mes grand-frères, à fond la caisse, j'ai vu John Lennon qui placardait ses affiches « Peace », je me souviens quand il est resté au lit avec Yoko Ono, quand ils ont fait la première retransmission par satellite de « All Your Need Is Love »… Donc j'avais beaucoup de chance.

Est-ce que la proximité avec l'Allemagne (foyer de groupes comme DAF ou Die Krupps) a joué sur le son de vos débuts ?
Spatsz : C'est surtout l'environnement de l'est de la France qui nous a influencé, une région qui a été énormément marquée par la guerre. Dans les années 80, on ressentait encore l'empreinte de la guerre. C'était post-industriel, il y avait encore des aciéries, tout a été vendu depuis.

Mona : Moi qui n'étais pas de la région, je ressentais ce climat aussi. Je me souviens de villages où t'avais encore des impacts de balle, c'était quand même étonnant. Et tous les gens de la région ne disaient jamais « les Allemands », mais « les boches » !

Spatsz : Au niveau musical, l'Allemand c'est venu après, nous on était plus dans les groupes anglais, les premiers avec des synthés. DAF, sur scène, ils jouaient avec des bandes sur lecteurs de cassettes, ils n'avaient pas de synthés.

Mona : On écoutait beaucoup de trucs de New York aussi.

Spatsz : Puis la grosse empreinte ça a été le punk, quand j'ai découvert ça à Nancy, en 1977, ça m'a mis une claque, c'est sûr. Et puis après donc, toute cette vague de « post-punk », très minimale. Tout le monde faisait ses disques lui-même, sans forcément avoir besoin d'aller chercher des majors, il fallait surtout être créatif.

Il y a des groupes qui vous ont marqué en particulier ?
Spatsz : Joy Division.

Mona : Cabaret Voltaire.

Spatsz : Psychedelic Furs. Cure aussi, qui avait commencé fin 70.

Cure c'était pour la coiffure !
Spatsz : Un peu, ouais. Y'avait beaucoup de coiffeurs à l'époque ! On appelait même certains groupes « les garçons coiffeurs ».

Mona : [Rires] Ce qui était génial, c'est que c'était une suite du punk en quelque sorte, les punks se rasaient, en guise de mémoire de guerre, mais nous c'était plus une recherche stylistique, les années 80 ont vraiment été une décennie de recherche esthétique.

Votre présence sur la série de compiles PUNK 45 de Soul Jazz m'a un peu étonné d'ailleurs, comparé aux groupes « punk » ou synth-pop français de cette période, vous étiez carrément ailleurs, sur une planète froide et obscure…
Spatsz : Et tout était fait avec très peu de moyens, on n'utilisait aucun effet, pas de réverb, rien, c'était enregistré dans un salon. Les synthés étaient extrêmement sommaires, avec une boîte à rythme qui n'était même pas programmable, ces modèles-là ont été commercialisé 3 ou 4 ans plus tard. On enregistrait sur un Revox, le matériel de référence de l'époque, pour tous ceux qui bossaient chez eux.

Mona : Et puis comparé à tous ces groupes, nous venions de province, donc on était quand même isolés, on fréquentait surtout les gens de Nancy. Il y a tout un mouvement qui a eu lieu à Paris qu'on n'a, pour ainsi dire, pas vécu.

Spatsz : Dans les années 80, quand t'habitais en province, ce n'est pas comme aujourd'hui, t'étais vraiment isolé.

Mona : Rien que le train, il mettait 4 heures et demi pour venir à Paris.

Spatsz : C'est comme les films, ils sortaient chez nous des mois après, la musique c'était pareil. Y'avait un certain décalage.

Il y avait des émissions de radio quand même ?
Spatsz : Oui, quelques unes. C'est arrivé, encore une fois un peu plus tard, vers 81/82 , avec les radios libres. Il y en a eu partout.

Mona : C'est grâce à ça d'ailleurs que Kas Product s'est fait connaître.

Spatsz : Vraiment libres hein ! Y'avait une telle énergie…

Mona : « Oui on a réussi à squatter une pièce en haut de la Tour Montparnasse… »

Spatsz : Dans leurs greniers, les gens montaient leur radio partout.

Mona : On a fait tout, Carbone 14, on a rencontré Lafesse, etc… C'était carrément des lieux qui étaient squattés.

Vous jouiez souvent à l'étranger ?
Mona : Non, pas à l'époque, c'était plus difficile de communiquer, il y avait moins de salles, et on se trimballait surtout avec la sono, t'imagines même pas…

Spatsz : Les salles n'étaient pas équipées.

Mona : L'ingénieur du son devait installer notre propre sono, c'était tout un truc lourdingue, maintenant c'est beaucoup plus facile.

Vous aviez d'ailleurs donné votre premier concert derrière un grillage, « au cas où ».
Spatsz : C'était à Nancy ouais. On n'a pas renouvelé après, mais ça s'est passé comme ça.

Mona : On avait peur de la réaction du public, et en même temps, c'était un peu par provocation.

Spatsz : Jouer avec des machines sur scène c'était encore rare à l'époque, même si certains utilisaient déjà des boîtes à rythme, mais surtout en studio. Utiliser des machines simples sur scène, ça ne se faisait pas trop, ça demandait d'ailleurs toute une préparation , avec les synthés, il y avait pas encore de mémoire. Entre chaque morceau, on envoyait des bandes, avec un magnéto, le temps de préparer. Après j'avais trouvé la solution, c'était d'avoir plusieurs claviers, pour jouer le morceau d'après. C'était pas du tout la facilité.

Vous êtes près à retourner en studio pour composer ?
Mona : Eh bien là, on part à Rennes pour une session de travail ensemble, dans un lieu neutre. Scoop !

Spatsz : On a déjà quelques titres comme ça, on va essayer de les mettre en forme, dans le projet de sortir quelque chose. Après, je trouve que maintenant, sortir un album n'est plus une finalité. Ces dernières années, on s'est plutôt concentré sur le live, là au moins y'a pas de problème. On sortira certainement de nouveaux trucs cette année, ou l'an prochain, mais comme tu t'en doutes, on n'est pas pressés.


Black & Noir est sorti chez Soul Jazz.

On vous file des places pour leur concert le 26 avril au Batofar à Paris


Rod Glacial attend le retour du froid.
Il est sur Twitter.