Guerriers-chiens, metalheads quechuas et amour du petit Jésus au Lima Metal Fest

Ce week-end, on était au plus gros festival metal du Pérou, où on a discuté de la guerre entre les Incas et les Huancas avec les métalleux du coin. Et on a aussi vu des groupes qui tabassent.

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oct. 24 2018, 1:27pm

Gigantesque, un panneau annonce clairement la couleur : au Pérou, il y a des miracles. Dans quelques jours d'ailleurs, des centaines de milliers de Limeños (habitants de Lima) suivront les processions du Señor de los Milagros (le Seigneur des Miracles), une peinture de Jésus aux pouvoirs supposément miraculeux réalisée par un esclave angolais au XVIIe siècle. Indestructible, le tableau a résisté à plusieurs tremblements de terre et divers attentats. Ce puissant juju syncrétique laisse pourtant de marbre les dizaines de chevelus tout de noir vêtus qui font le pied de grue sous le slogan chrétien. Ces braves attendent pour entrer dans le Centro de Convenciones Festiva, la salle qui accueille le 3e Lima Metal Festival.

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Vendu comme le « plus gros festival metal du Pérou », le LMF n'a pas eu lieu l'an dernier, les organisateurs semblant avoir eu un peu de mal à se remettre des résultats décevants en termes de fréquentation de l'édition de 2016. Au lieu des 3.000 métalleux espérés, seulement la moitié s'était pointée au stade de foot de Chorillos (une banlieue un peu sportive de Lima) où avait lieu l'événement. Dommage car le festival proposait une affiche excitante côté groupes locaux et sud-américains (les Péruviens Kay Pacha et Opresor, les Brésiliennes de Sinaya) quoique assez effrayante au niveau international (Wehrmacht, Rhapsody).

Prudente, l'orga a choisi de rapatrier le fest dans le centre de Lima cette année, dans une salle coutumière des concerts metal. Accept y a joué il n'y a pas longtemps, Mayhem aussi - j'en garde d'ailleurs un souvenir homérique avec une fosse en plein orgasme satanique (vision inoubliable d'un gus brandissant sa canette de bière en verre comme un tomahawk). En entrant dans la salle, impossible aussi d'oublier ce musicien gringo dont je tairai le nom qui m'avait gonflé pendant une heure pour savoir où trouver de la C. Apprenant que le gramme se vend ici dans les six euros, le bougre était littéralement devenu fou et voyait des dealers partout.

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Cette année, le LMF a encore vu grand : pas moins de vingt-cinq groupes dont treize internationaux avec pour têtes d'affiche les Suédois de Dark Funeral mais aussi les Belges Enthroned, les Allemands de Purgatory, les vétérans colombiens de Masacre, les Québécois de The Agonist et plusieurs Yankees dont Fates Warning et Paralysis, des jeunots du New Jersey (et non le groupe homonyme de Louisiane) dont on va reparler dans quelques instants. Côté péruvien, des groupes de tout le pays comme Whisper Of Death, du doom mélodique de Cuzco, Apu Rumi du folk metal de Huaraz (nord) qui a l'originalité d'être chanté en quechua ou Yana Raymi, encore du folk metal andin. Bref, une affiche encore plus sympathique que celle de l'édition précédente. Dommage quand même que les organisateurs persistent à faire l'impasse sur la cool scène hardcore péruvienne.

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Il est dix-sept heures. Le festival a beau avoir commencé en milieu de journée, la salle est désespérément vide. Il doit y avoir à tout casser trois cents personnes. Les organisateurs n'ont pourtant pas l'air inquiet. Ils savent que, comme toujours, le gros des gens débarquera très tard, genre 22 heures, un comportement classique ici mais étonnant alors que les places coûtent la coquette somme de 50 euros, une fortune dans ce pays où le salaire mensuel minimum tutoie péniblement les 250 euros/mois. Et ne parlons pas du prochain concert de Judas Priest, dont les tickets les plus chers se vendent 100 euros (Rob Halford et sa bande viennent pour la première fois au pays du Temple du Soleil).

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Le Pérou n'est pas la Colombie, l'Argentine ou le Brésil : le marché du rock et des « biens culturels » en général y est beaucoup moins développé. Les places de quasiment tous les groupes internationaux établis sont vendues au même prix qu'en France (ou presque). Tous les groupes à qui j'en ai parlé m'ont dit d'ailleurs que « tourner en Amérique du Sud » est généralement compliqué et que, même s'ils réduisent leur dispositif de tournée, les distances et les prix effrayants des billets d'avion font qu'il est difficile de gagner du pognon. Les choses se compliquent dans certains pays où l'organisation peut être parfois pittoresque. Wattie, le chanteur de The Exploited me disait ainsi que le « le Pérou est le pire pays » où il a joué (un souvenir qui le remplissait d'une joie sauvage).

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En attendant que le centre de convention du CC Festiva fasse le plein, le public passe d'une salle à l'autre. La plus petite des deux scènes, baptisée Dio, accueille les groupes péruviens, les étrangers se produisant à l'extérieur, sur le escenario Lemmy. Le volume est monstrueux, on se croirait dans les années 80. Apparemment ici, il n'y a pas de limite de niveau sonore, ou alors tout le monde s'en tape. Dans cet environnement brutal, le moindre groupe sonne surpuissant, par exemple les jeunots de Paralysis, un excellent goupe de thrash du New Jersey qui rappelle le Metallica période Kill Em All. Vraiment enthousiasmants sur scène, les braves petits exultent et se font une joie de faire des selfies avec à peu près tout le festival.

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Alors que les vétérans colombiens de Masacre (trente ans de sidérurgie au compteur) s'apprêtent à attaquer, je meuble le temps en explorant les disques proposés par une boutique spécialisée. Lima a la particularité d'avoir un petit centre commercial entièrement consacré aux disques metal/punk, Galerias Brasil, dans le quartier bien-nommé de Jesús Maria - vous aurez compris que c'est un fil conducteur ici. Une bonne vingtaine de disquaires y côtoient des vendeurs de T-shirts, un lieu hautement recommandé ne serait-ce que pour y trouver les cassettes et autres singles de groupes locaux.

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Le public arrive de plus en plus, les gens semblant être venus avant tout pour Dark Funeral. La moyenne d'âge me paraît un peu plus jeune qu'au Hellfest, dans les 30 ans avec un bon quart de filles (versus 35 à Clisson). Certaines ont des looks spectaculaires comme ce sosie de Salma Hayek équipée d'un splendide bustier clouté. Une photo s'impose : hélas, c'est non. Alors que les bandas se succèdent, l'arrivée des quatre membres de Yana Raymi (« fête noire » en quechua) attire l'attention de spectateurs à la dégaine d'Apaches métalliques. Yana Raymi vient de Huancayo, dans la Sierra. Yana Allqo, leur dernier album (« chien noir ») est consacré à des guerriers-chiens (sortes de chiens-garous) qui s'illustrèrent pendant la conquête de la région par les Incas. Les habitants du coin, les Huancas étaient plutôt du genre coriace et les Incas eurent toutes les peines du monde à les coloniser.

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Jhon Castro, le guitariste du groupe a eu beau se taper les huit heures de bus du trajet Huancayo – Lima (300 km de routes de montagne parfois dévalées à toute blinde), cela ne l'empêche pas de se faire une joie de parler des guerriers-chiens et de l'Inca Pachacutec, le Napoléon des adorateurs du Soleil. Finalement, il s'éloigne pour l'obligatoire séance de selfies. Quelques heures plus tard (le festival se termine à trois heures du matin), Yana Raymi monte sur scène et balance son folk metal précolombien - rustique mais efficace. Le groupe joue à domicile et est accueilli comme il se doit par un public qui, au final, rassemble dans les huit cents personnes. Luis Saenz, l'organisateur en conclut : « C'est moins que j'espérais mais c'était une bonne année malgré tout ». Comme souvent au Pérou, tout est une question de foi.

Olivier Richard est sur Noisey.

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