© Mexican Summer

Catherine Ribeiro, itinéraire d'une figure radicale de la chanson française

Sa musique est ce qui s'est fait de plus libre dans le paysage morne du rock français des années 70. À l'occasion de la réédition de trois de ses disques d'époque enregistrés avec le groupe Alpes, rencontre avec « l'ermite de Sedan ».

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oct. 8 2018, 1:58pm

© Mexican Summer

« J’ai des souvenirs mais je suis au bout du rouleau. » Ce sont les premiers mots sortis de la bouche de Catherine Ribeiro quand elle décroche le combiné. Après des semaines de cache-cache, on avait reçu un numéro fixe en Allemagne accompagné de cette inscription : « Ne pas hésiter à insister si ça ne répond pas la première fois. » On s’attendait à tout, au rendez-vous manqué, conscient que ça aurait été notre faute. On arrivait bien tard pour atteindre la grande dame et lui déclarer notre flamme d’enfant. Trop tard pour la remettre sur un piédestal dont elle est descendue depuis longtemps, malgré la résistance d’une petite internationale faite d’ex-hippies non-amnésiques, vieux rouges aux dents pas trop limées et fouille-marges de tous poils (Sonic Youth, Nurse With Wounds, Julian Cope, nos confrères-ennemis de Gonzaï).

Elle qui, par la grâce de trois disques réédités aujourd'hui chez Anthology Recordings (sous-label de Mexican Summer), a su encapsuler une époque (la charnière 60's-70's) où tout semblait encore possible artistiquement en France. Où le rock psychédélique pouvait être poussé dans ses derniers retranchements et se piquer de trotskisme, et où on inventait de nouveaux instruments à la manière des 13th Floor Elevators pour libérer la chanson de ses carcans formels. Portés par une voix inouïe, aussi désespérée qu'animée d'une énergie primitive et sensuelle, où l'on jurerait que certains râles ou onomatopées voudraient supplanter le verbe, les premiers enregistrements de Catherine Ribeiro avec Alpes sont autant de mantras hirsutes, héritiers impurs de Jodorowsky et Brel, Silver Apples et Léo Ferré, Nico et Janis Joplin. Et qui, décollés de leur contexte, renvoient un miroir halluciné aux mornes plaines de la pop française actuelle. C'est, entre autres, ce qui nous a donné envie de retracer son parcours directement avec l'intéressée.

« Je hais le mensonge, je ne sais pas affabuler », lance Ribeiro comme une ultime mise en garde, avant de se raconter en torrents accidentés, jusqu’aux recoins intimes d’une vie gravée de paradoxes (timidité et audace, succès et oubli, calvaire et survie). Pendant presque deux heures, elle s’est laissée aller à ses rythmes et ses humeurs (on ne pouvait que la suivre à tâtons), rageant contre le music business, taillant des costards à ses contemporains, parlant sans pudeur de la mort, à commencer par la sienne. On a parfois hésité à écourter l’échange pour ménager son coeur dégoupillé et protéger le nôtre des détonations. Parce qu’on n’a pas l’habitude de ce type de franchise. De ce type de personne. Ribeiro n’a pas de filtre, mais en a-t-elle jamais eu ? N’a-t-elle pas toujours été cette femme ensauvagée qui crie, râle, grogne, vrille, saigne et nous éclabousse ? Cela n’empêche pas la douceur (du timbre, du ton), ni les éclats de rire juvéniles quand un souvenir la chatouille au lieu de l’étrangler. Patiemment, après le choc, on a recomposé la substance de cette conversation, pour ajouter notre pavé à la statue chimérique de Catherine Ribeiro.

Noisey : Catherine, pourquoi êtes-vous partie vivre en Allemagne ?
Catherine Ribeiro : Comme ça. Après la mort de mon mari en 2009, mon fils et sa compagne ne voulaient pas que je reste dans la maison familiale. Alors que c’était mon droit. Usufruit, ça me fait penser à usure… Comme ma fille était déjà gravement malade du Sida, je ne voulais pas avoir en plus des problèmes avec mon fils. Alors j’ai loué un appartement à Sedan, j’ai fermé les onze grands volets des onze grandes fenêtres, et pendant un an je ne les ai pas ouverts du tout. J’ai commencé une sorte de retraite intérieure, de claustration. Je paye tout ça, maintenant. Un jour, un ami, qui n’était pas le prince charmant parce que je ne suis pas Cendrillon, m’a convaincue de partir. Comme il travaille à la radio en Allemagne, on a loué une immense baraque dans la forêt. Je trouvais l’endroit génial au départ, mais aujourd’hui je ne le supporte plus. Un type bourré de fric a racheté une ruine à côté et tous les jours c’est un défilé de camions. D’où je suis, je vois la cime des arbres qui montent très haut. Eux voulaient les abattre. Alors on est entré en contact avec les services adéquats - ils n’ont pas le droit évidemment. On cherche à partir, on visite des maisons, mais il y a des questions de fric. Moi, je n’ai plus que ma retraite d’intermittente du spectacle.

Désolé de l’entendre.
Et puis en 2015, il y a eu le coffret Alpes et j’étais contente, ça me suffisait. Maintenant il y a de nouveau magouille avec Universal aux Etats-Unis. Cette petite boîte, Anthology Recordings, a racheté les droits de trois de nos disques pour 5,89 dollars pièce ! Universal ne m’a rien dit, c’est absolument dégueulasse. J’en ai parlé à mon avocat, qui a repris le dossier, et depuis je n’ai pas de nouvelles de lui non plus. J’ai quand même envoyé par courrier 150 photos aux États-Unis parce que le gars du label est réglo… Ça ne m’a empêchée de devoir commander moi-même les disques. Je n’en peux plus de devoir supporter tout ça. Quand j’ai arrêté, j’ai arrêté pour de bon. Parce que j’ai tout donné. J’ai quand même sorti 25 disques. Et puis le décès de ma fille en 2013 m’a fait beaucoup de mal. On ne se remet pas de la mort d’un enfant, vous savez. Ça n’a rien à voir avec la mort d’un ami, d’un père ou d’une mère qu’on pouvait aimer tendrement.

[Silence] Cette réédition américaine prouve au moins une chose : la force de votre aura à l’étranger.
Dès le début, ceux qui avaient les oreilles ouvertes nous ont comparé à Pink Floyd, Janis Joplin, Nina Simone… [Elle cherche]

Nico aussi.
Pourtant elle n’avait rien à voir avec moi. Je suis allée l’écouter au Bataclan la première fois qu’elle s’est produite en France. J’écoutais cette fille superbe derrière son harmonium, accoudée au bar parce que j’avais peur de me mélanger au public. Et j’ai commencé à m’ennuyer, à m’ennuyer… Elle était comme statufiée. Je crois que s’il n’y avait pas eu le Velvet Underground, elle serait sans doute restée mannequin. Après le concert, elle est venue me voir : « Catherine ! ». Comme c’était Nico, j’ai fait un peu semblant...

Sur Facebook, récemment, vous avez mentionné une invitation du Moma, de quoi s’agit-il ?
C’est lié justement aux rééditions américaines. Je trouve ça formidable… S’ils me laissent faire ce que je veux. J’ai proposé de dire des textes d’Artaud avec la voix d’Artaud, que j’ai instinctivement, je ne sais pas pourquoi... Mais je ne suis plus sûre de rien. Les hommages, j’en ai eu plein. On m’a nommée Chevalier dans l'ordre des Arts et des Lettres, ou je ne sais quoi, en 85. La Sacem n’a pas lésiné non plus et pourtant ils ne sont pas foutus de me filer un peu d’argent. Ça fatigue. Quand j’ai fait le Bataclan en 2008, c’était noir de monde, ils vendaient des places au marché noir sur le trottoir, c’était… bien. Le lendemain, j’ai pensé : « Hier soir, si ça se trouve, tu as fait ton dernier concert ». Il y avait quelque chose qui me disait : « Arrête, arrête, ARRÊTE » ! Le problème, ce n’est pas le public. Le public, je l’aime. Chacun et chacune fait l’effort de payer sa place pour rémunérer le travail de l’artiste et du producteur qui a bien voulu se mouiller. Mais le showbiz, c’était plus possible.

Vous avez d’abord été actrice chez Godard en 63 , puis chanteuse yé-yé, avant de vous politiser et de changer radicalement de style avec Alpes au début des années 70… Comment voyez-vous vos débuts avec le recul ?
Je survivais, c’est tout. Physiquement et philosophiquement. Vous savez, quand on naît dans un milieu aussi pauvre que le mien, on n’a pas trop le choix. La lecture de Gaston Bachelard a été une première clé. Puis j’ai eu une correspondance épistolaire avec René Char, qui m’a beaucoup aidée à progresser. Il m’avait invité chez lui mais je n’osais pas, je ne me sentais pas à la hauteur de cet homme gigantesque. Et puis j’ai toujours été très timide. Avant d’entrer en scène, je touchais les murs pour me rassurer. Mes audaces littéraires et musicales viennent de cette timidité : il fallait que je me dépasse. J’ai aussi été hindouiste, disciple de Râmakrishna, même si j’en parle très peu… Et en même temps j’étais à l’OCI, chez les trotskistes ! Ma vie n’a pas été un chemin parsemé de fleurs. Mais j’ai quand même su me retourner en à peine dix ans. Après Les Carabiniers, j’ai accepté des synchros et même des films-sandwichs comme ce western en Italie [Buffalo Bill, le héros du Far-West, NDLR]… Ça m’a au moins permis de voir du pays. Il fallait bien vivre.

Vous avez joué dans deux films très rares, Ils sont nus (1966) et Happening (1968), ça ressemble à quoi ?
Sans intérêt ! Ils sont nus, c’est l’histoire d’une famille qui vit très pauvrement en Bretagne. Je joue la fille et je suis chargée de ramasser des longs vers de terre sur la plage. Le metteur en scène voulait que je leur pète la tête pour faire sortir le liquide épais et ocre à l’intérieur. C’était mon travail. Quant à Happening, le film était plus ou moins supervisé par Claude Chabrol, mais c’était vraiment nullard... On m’avait appelée pour faire une voix off, seulement le timbre de ma voix avait évolué, il était devenu grave, au grand dam des producteurs.

Ce qui est surprenant, c’est que vous débutez dans un milieu intellectuel, qui semble vous correspondre, mais décidez ensuite de faire de la chanson pop. Alors que vous détestiez votre voix.
C’était Jean Van Parys, le fils du compositeur Georges Van Parys, qui était tombé dingue de ma voix et voulait absolument que je chante. Je n’y pensais pas du tout ! Ça faisait plusieurs années qu’on m’avait ramené des Etats-Unis quelques disques de Bob Dylan et un disque de Joan Baez. Après Wagner, j’écoutais ça tout le temps. Alors on a enregistré quelques reprises de Dylan...

Et quelques compos. « La Voix Du Vent », c’est quand même très beau en comparaison avec la variété actuelle.
Ah bon ? Il faudrait que je réécoute. En tout cas je ne savais pas, à ce moment-là, que j’allais créer un groupe avec Patrice Moullet. Je l’ai rencontré sur le tournage des Carabiniers. Il jouait le « débile mental », comme lui avait dit Delfeil de Ton. C’est à lui que je dois d’être en vie, vous savez… En 68, je suis restée une semaine dans le coma et j’ai dû réapprendre à marcher, à écrire, à parler. Après trois mois et demi d’hôpital, les parents de Patrice m’ont emmenée avec eux dans les Alpes pour que je me refasse une santé. J’avais une voix d’enfant. Patrice me ramenait France Soir et me parlait des événements. Les toubibs ne comprenaient pas comment j’avais pu survivre. 80 comprimés de Gardenal, c’est énorme.

Le cinquantenaire de mai 68, du coup...
Non, et puis… C’est Jack Lang qui a parlé de moi à cette occasion dans une émission de télé ! Je le connais depuis très longtemps mais j’étais quand même surprise ! Lui, bon, ça dépend dans quel état il est… Disons qu’il a ses bons et ses mauvais moments.

Juste avant Alpes, il y a l’album Catherine Ribeiro + 2 Bis . Vous viviez alors en communauté à Nogent-sur-Marne.
C’est ça. Nous répétions chez le père d’un camarade de Patrice, qui possédait une grande maison à Nogent avec un énorme garage à bateau. A l’époque, trouver un lieu assez grand pour installer du matériel de son, c’était très compliqué – ça l’est peut-être toujours, je ne sais pas. Magma cherchait aussi à cette époque, ils ont fini par trouver grâce à la compagne de Christian Vander. On est resté à Nogent dix jours, mais ça a déplu aux voisins et les flics ont débarqué. Comme on n’arrivait pas à trouver de lieu dans Paris, les parents de Patrice nous ont accueillis chez eux, à Roberval.

L’INA a mis en ligne une archive incroyable de l’émission « Pop Deux » , filmée à Roberval en 72.
C’est l’émission de Patrice Blanc-Francart, dont le frère, Dominique [père de Boom Bass et Sinclair, NDLR], a été ensuite notre ingénieur du son. À l’époque du tournage, on travaillait dix heures par jour, sept jours sur sept. C’était l’époque des frères Lemoine.

Patrice Moullet avait déjà commencé à inventer des instruments. On y voit une version primitive du percuphone et une guitare modifiée.
C’est-à-dire qu’il avait rajouté un manche à sa guitare… Vous savez, Patrice se vante beaucoup. Ça, c’est un truc chez les Moullet, son frère Luc est pareil. C’est à celui qui aura fait le plus de choses. Bon. Patrice ne voulait jamais entendre parler d’autres musiciens. Il craignait qu’un nouveau venu soit plus fort que lui. Les frères Lemoine, il ne leur laissait rien faire. C’est exceptionnel, ce que vous voyez dans l’émission de Blanc-Francard ! Sur le premier album, j’ai obtenu qu’un percussionniste joue sur des tablas, et ça rendait très bien. Puis j’ai découvert la basse à l’Olympia, un dimanche, en allant voir Taj Mahal. J’ai dit à Patrice : « Il faut absolument qu’on engage un bassiste, c’est très important ! » Il ne voulait pas. L’idée de fabriquer le percuphone, cet instrument incroyable, vient de là. Au départ, c’était une planche en bois sur laquelle il avait tendu une corde de basse, avec des pièces de Mecano qui tournaient, et permettaient de moduler le tempo et la tonalité. C’était super. Aujourd’hui, le percuphone, il fait quoi ? Trois ou quatre mètres de long, je pense.

Les premiers disques de Alpes ont aussi des pochettes marquantes, notamment celle de N°2.
C’est moi qui avais proposé ça. Nous étions trois et il y avait ce grand mur ; on se mettait derrière et on faisait sortir nos têtes ; comme ça, si les gens n’aimaient pas, ils pouvaient prendre une boule et tirer dessus, comme à la fête foraine ! Personne n’a relevé, pourtant ça me paraissait évident. Plus tard, pour la pochette du disque Le Temps De L'autre, j’ai pris la pose de la Joconde avec une clope dans la bouche. Au départ, je voulais qu’on voit mes grandes mains masculines, parce que le Joconde avait des petits doigts boudinés. Ils ont gardé la clope, pas les mains. J’ai aussi eu l’idée de photographier mon bassin en jeans avec un gros plan sur la fermeture éclair, mais ça n’a pas été accepté. Quelques mois après, les Stones sortaient Sticky Fingers ! J’avais plein d’idées comme ça, mais j’ai toujours été freinée. C’est typiquement français. Surtout quand on est une femme.

Est-ce que vous aviez conscience d’être avant-gardiste en 70-72 ?
Je n’ai réalisé ça que des années plus tard. A l’époque, vous savez, on faisait partout un tabac, en France comme à l’étranger. Je crois que j’y étais pour beaucoup. Entre ma voix et cette chose que je détestais, dont les journalistes parlaient sans arrêt... « Qu’elle est belle » ! Moi, je ne m’aimais pas.

La société était machiste, le showbiz particulièrement.
Il y avait une chanteuse pour vingt chanteurs. Et c’était la guerre pour les cachets. Vous savez que j’ai été interdite de télévision pendant six ans ! Tout ça parce que j’avais osé réclamer deux cachets pour Patrice et un autre musicien dans l’émission Bienvenue chez Guy Béart. La production voulait qu’ils se partagent une part. Alors je suis allée dans un syndicat, au SFA, pour la première fois de ma vie. J’y ai beaucoup appris… Quand le syndicat est intervenu, la productrice de Béart, qui s’était montrée très gentille avec moi jusque-là, m’a dit : « Vous, vous n’êtes pas prête de retravailler à la télévision. Votre carrière est finie. » Le comble, c’est qu’après six ans de censure, c’est Philippe Bouvard qui nous a invité dans son émission du samedi soir. Et il s’est très bien comporté. Il a bien parlé de nous. Ce n’était pas une bravade de sa part, il avait écouté notre musique.

Avec Alpes, vous tourniez quand même le dos aux codes de la chanson française. Ce n’est pas communément admis de chanter en borborygmes.
La première fois que j’ai fait ça, c’était en 1970 au festival pop d’Aix-en-Provence. Quand nous sommes arrivés sur scène, vers trois ou quatre heures du matin, les gens dormaient. Je ne voyais pas une foule, mais des sacs de couchage allongés par terre. Vingt minutes après, j’ai vu les sacs de couchage s’accroupir. Et trois-quarts d’heure après : oh, les gens étaient sortis de leurs sacs ! Derrière la scène, le soleil s’est levé, il paraît que c’était magnifique, mais moi je n’ai rien vu. J’étais morte de peur... Donc j’ai pris sur moi, et à un moment, comme ça, j’ai commencé à moduler mes cris. C’était complètement spontané. Je n’en revenais pas ! Quelle audace j’ai eue !

Il y avait une théâtralité dans votre voix, mais aussi dans vos vêtements, vos postures, vos mains...
Je vais vous raconter une anecdote. La première fois que nous avons joué en concert avec Patrice, c’était à l’ancien Petite Théâtre du Lucernaire à Paris. À 18h30, il y avait Higelin, Fontaine et Areski, puis nous à 20h30. C’était une petite salle toute blanche avec des sièges-baquets en bois laqué blanc, qui venait d’être refaite. Je ne savais pas trop comment occuper ce carré de scène. Dans un coin, on avait mis un métier à tisser, comme ça sur les instrumentaux, je pouvais faire des points de croix ! À un moment, j’ai vu un black debout contre un mur. Le mur était blanc, le Noir était noir, je ne voyais que lui. Alors j’ai descendu les escaliers, j’ai traversé la salle, je l’ai attrapé, l’ai tiré sur la scène, et j’ai poussé un cri. Il a répondu par un cri exactement dans la même tonalité. Ça ne m’a pas échappé, évidemment. Je l’ai serré à nouveau dans mes bras, il ne bougeait pas. Puis je me suis baissée, il s’est baissé avec moi ; je me suis allongée sur le sol, il s’est allongé sur moi ; et pendant tout ce temps on poussait les mêmes cris. On s’est relevé d’un coup comme si on avait un aimant sous les fesses, et je suis partie dans un éclat de rire... Après, j’ai cherché à savoir qui c’était, et j’ai appris que c’était un musicien de l’Art Ensemble Of Chicago ! Vous vous rendez compte ? Je n’étais encore JAMAIS montée sur scène. Je ne savais rien.

Personne ne fait le lien entre vous et Brigitte Fontaine. Pourtant c’est un peu la seule qui était autant dans l’expérimentation, l’expression « free »…
Oui mais ça n’avait rien à voir avec ce que nous faisions. Un jour, je ne sais plus pourquoi, alors que j’étais enceinte de ma fille, j’ai Brigitte au téléphone. Elle me dit [Elle imite à la perfection les intonations de Fontaine] : « Oh, moi, je n’aurai jamais d’enfant ». « Pourquoi tu dis ça ? », je réponds. « Tu vois, j’ai déjà avorté six fois, je n’en voulais pas, et maintenant je suis très heureuse d’être enceinte. » « Mais moi de toute façon, je suis méchante et je lui ferai du mal ! » Et voilà. Brigitte est une peste, hein ! Je ne sais pas si elle a changé. Je me souviens que lors d’un concert en banlieue, j’avais exigé qu’elle passe après nous, parce que Brigitte, on savait quand elle entrait en scène, jamais quand elle la quittait. Elle pouvait y rester quatre heures ! Jacques aussi était comme ça, mais c’était plus tolérable parce que le contact humain était différent. Brigitte n’était pas gentille du tout.

Malgré votre timidité, vous étiez une vraie bête de scène, adorée de votre public.
Il y avait plein d’artistes qui ne voulaient pas jouer après Ribeiro + Alpes à cause de moi. C’est parce que je l’ai vécu que je l’ai compris. À Bordeaux, j’ai vu un artiste pleurer parce que le public venait de crier mon nom pendant un quart d’heure. Je ne savais pas quoi faire, j’essayais de le consoler… C’était l’horreur. Le bruit a couru chez les chanteurs et je l’ai su. Mon dieu, je n’y étais pourtant pour rien.

C’est parce que vous avez un pouvoir sur les gens.
Oui, oui, je suis forcée de le reconnaître. Sauf que ça ne changeait rien pour moi. Pour entrer en scène, il fallait que je m’oblige, j’avais plein de petits tics, je n’avais pas confiance en moi du tout. Ma grande crainte, c’était que ma voix ne soit pas toujours... sublime. Qu’elle ne soit pas ma force de vie, vous comprenez ? J’avais envie qu’elle fasse du bien au public. Et je ne parlais jamais entre les morceaux, parce que j’avais trop peur de bafouiller. Avec vous, en ce moment-même, je bafouille, je le sais bien… Mais bon. Je ne risque pas de prendre un coup sur la tête, n’est-ce pas ?

Les trois albums de Catherine Ribeiro avec Alpes, N°2, Âme Debout, et Paix, ont été réédités en septembre dernier par Anthology Recordings, sous-label de rééditions de Mexican Summer. Ils sont disponibles ici.

Michaël Patin est sur Noisey.

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