Les gros concerts sont-ils condamnés à ne devenir que de gigantesques light shows ?

Alexandre Lebrun, le fondateur du studio d'éclairage Lightlab, nous explique en quoi le secteur connait un bond technologique fulgurant depuis dix ans, et menace ainsi de plus en plus de phagocyter les concerts, au détriment de la musique.

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août 27 2018, 9:27am

S-Crew. © Live Nation / Super Bien

Voilà un sujet dont on parle rarement à ses potes un demi à la main pendant un concert : les lumières. Un business pourtant juteux qui s’est beaucoup développé depuis une dizaine d’années grâce à un bond technologique fantastique. Des geeks apprentis sorciers peuvent maintenant monter des spectacles dignes d’un son et lumière au Puy du fou. Le risque ? Figer les concerts et finir par monter des light-shows si délirants qu’on en finirait presque par en oublier l’essentiel : la musique. Il était temps de discuter de tout ça avec un des leaders du secteur, Alexandre Lebrun, boss de Lightlab, qui a bossé pour Jean-Michel Jarre, les J.O, Phoenix, Nekfeu, Etienne De Crécy, The Blaze et des tas d'autres.

Noisey : Tu travailles pour la mode, la musique, les institutionnels. Les contraintes sont différentes ?
Alexandre Lebrun : C'est surtout les process de travail et l'environnement humain qui changent. Sur le plan technique, la lumière reste de la lumière, donc je l'aborde toujours de la même façon, quel que soit le milieu.

Comment t'es tu retrouvé à créer Lightlab ?
Quand j’ai monté Lightlab, j'avais plusieurs objectifs. J'ai dû en réaliser à peine la moitié. On m'avait prévenu, mais je n'ai pas réussi à tout faire. Avant, j'étais directeur photo en freelance. Ca marchait bien, j'avais beaucoup de travail mais j'en avais marre de bosser seul. Je n'arrivais pas non plus à imposer les gens avec qui j'avais envie de travailler. C'était frustrant. J'avais moins de 40 ans et j'étais au top, même si artistiquement, je ne m'épanouissais pas assez. Je sentais aussi que 10 ans plus tard, je serais passé de mode et qu'il fallait que je fasse autre chose avant de décliner. La crise de 2007 est alors arrivée. J'ai tout de suite compris que ce marqueur ne serait pas sans conséquences. C'était le moment idéal pour monter une boîte.

C’est vraiment ça le déclic, la crise de 2007 ?
Ma vie personnelle avait aussi changé et monter Lightlab m'a permis de rebondir. Aujourd'hui, j'ai 3 salariés fixes à Paris et un dans notre agence de Londres. On va aussi s'implanter très prochainement à Shangaï.

Gamin, étais-tu fasciné par la lumière ?
Non. Je n’ai rien d'un geek fan de lasers. J'ai grandi dans une famille d'artistes. Nous étions sensibilisés à l'esthétisme mais j'ai un parcours assez classique. Une maîtrise de sciences économiques, et j'ai commencé à bosser à 16 ans parce que j'avais pas le choix. En parallèle, j'étais dans un gang de motos. J'ai fini par monter un garage, j'ai construit des shops, je faisais DJ. Assez rapidement, je me suis mis lors de mes sets à apporter des éléments visuels. Des images, des lumières... Un jour, j'ai balayé tout ça et je suis parti comme roadie sur une tournée évènementielle de présentation de produits. J'étais une sorte d'homme à tout faire et j'ai adoré ça. On avait une scène à monter, un spectacle à assurer, des camions, etc. Quand on s'est tous présenté au studio de répétition pour tout caler le metteur en scène a demandé « Et la lumière, c'est qui ? ». Tout le monde s'est retourné vers moi en disant « C'est lui ». J’avais aucune compétence, mais ça a commencé comme ça.

Ton incompétence a quand même du se voir.
Évidemment. Au bout d'une semaine de répétition, le metteur en scène avait compris que je n'y connaissais rien et me l'a dit. Il a accepté de me laisser faire la première date. Si je m'en sortais, je restais sur la tournée. Sinon je dégageais. Tout s'est bien passé. L'intermittence m'a bien plu. Deux mois plus tard, on a ramené les camions dans la plus grosse boîte de prestations en France. Je suis monté dans les bureaux, je leur ai laissé mon numéro de téléphone en leur disant que j'étais dispo. Les choses ont commencé comme ça et je me suis rapidement dis que je pouvais peut-être faire carrière dans la lumière. Quand j’ai monté Lightlab, il n'y avait aucune structure équivalente en France.

Comment trouves-tu les contrats pour assurer les lumières pour tel ou tel groupe ? Par appel d'offre ?
La plupart des projets sur lesquels on travaille sont le fruit de rencontres, de connexions et de relations. Pour l'instant, ça passe beaucoup via les boîtes de productions. Par le biais de la mode (Saint-Laurent), j'ai aussi rencontré une personne qui est aujourd'hui directeur général de Live Nation. Ça nous a permis de récupérer des projets, comme The Blaze. Je vais aussi bosser sur le prochain show d'Etienne de Crécy.

J'imagine que la notoriété de l'artiste a aussi une incidence sur vos relations ?
Bien sûr. On ne va pas fonctionner de la même manière avec un artiste en devenir ou quelqu'un de confirmé. Pour un artiste en développement, c'est souvent la production qui choisit l'éclairagiste. Ou alors cet artiste a un pote qui fait de la lumière et qu'il peut imposer à la prod'... Si l'artiste se met à cartonner, la production lui demande généralement d'oublier son pote pour passer à quelque chose de plus professionnel.

Existe-t-il en France des contraintes techniques importantes ? L'année dernière, les Pet Shop Boys n'avaient pas pu faire leur concert à l'Olympia car un de leurs lasers n'avait pas été homologué.
Il faut savoir que les lasers c'est super spécifique et super chiant à gérer en France. Il y a beaucoup plus de normes que dans les pays anglo-saxons. Généralement, techniquement, tout fonctionne pendant les concerts. C'est extrêmement rare qu'un concert soit annulé pour des raisons techniques. Il arrive bien sûr qu'il y ait de vrais bugs pendant un concert mais il faut avoir un regard averti pour s'en rendre compte. Ou avoir vu le groupe plusieurs fois.

Vous faites appel à des geeks pour créer ces systèmes de light show ?
C'est vrai qu'il y a un aspect geek non négligeable dans cette activité. On le sent d'ailleurs dans les light shows qui sont à la mode en ce moment mais je pense qu'on est en train d'atteindre les limites du truc. Certains mecs pondent des usines à gaz qui marchent moyennement, même si le public ne s'en rend pas compte.

Niveau contraintes, les festivals représentent un moment à part, non ?
C'est effectivement ce qu'il y a de plus contraignant techniquement. Quand tu fais des Zenith, des Bercy, des Olympia, tu montes un kit qui correspond à ce genre de salles et ça marche. Dans les festivals, en fonction du vent, des têtes d'affiches ou du groupe qui suit, c'est pas simple. Il faut que tout rentre sur la scène dans un temps très limité et c'est là où parfois, ça déconne. Du coup, il y a des trucs que tu ne peux pas mettre et tu t'en rends compte au dernier moment.

Les contraintes logistiques freinent évidemment la créativité artistique.
Bien sûr. Il n'y a pas que la contrainte budgétaire. Par exemple, cet été, on a équipé Nekfeu qui fait beaucoup les festivals. On lui a donc fourni un « kit lumières » qui passe partout.

À t'entendre, j'ai l'impression que les artistes ne s'intéressent pas trop à la lumière.
Je ne dirais pas ça. Certains sont investis. À tel point qu’ils produisent eux-mêmes leur show. C'est le cas d'Indochine par exemple. Un jour, ils ont décidé que le business, c'était eux. Point. Je peux aussi te citer Mylène Farmer. Ou Johnny Hallyday qui le faisait aussi... Les gros, en fait. Dès que ça commence à brasser beaucoup de fric, ils s’y intéressent de près. PNL produit aussi son show. Dans ces cas-là, les shows sont souvent excellents. Après, tu as des artistes qui n'ont pas de blé mais qui sont investis. Et tu en as évidemment qui s'en foutent et qui ne captent rien.

Y-a-t-il des différences d’approches entre le rap et le milieu rock ou pop ?
Dans les process de travail, aucune. La différence est surtout culturelle. Il faut dire que je suis un petit blanc parisien et que je n'ai pas une culture rap, même si elle est aujourd'hui prédominante dans la musique. Le rap ne me touche pas du tout. Mais les plus gros vendeurs de disques, les plus gros brasseurs d'argent, les mecs qui font les plus grosses tournées, c'est eux. Aujourd'hui, le business, c'est les rappeurs. Pour l'instant, ils ne sont pas à fond sur les shows mais ça se développera, comme aux US. Tu vas voir, ici aussi t'auras des shows intéressants comme ceux de Kendrick Lamar ou Jay-Z.

Récemment, des mecs comme Jul ou Orelsan ont quand même proposé des shows assez étonnants à Bercy. C'est aussi lié au progrès technique ?
Depuis 10 ans, la technique a énormément évolué. Ça a provoqué une course en avant des uns et des autres. Avec le risque de finir par monter des usines à gaz qui figent parfois les concerts et donnent une impression de répétition à l'identique pour qui verrait plusieurs fois le même artiste. Depuis une décennie, le rap a explosé et les moyens ne sont plus du tout les mêmes. Il ne faut pas aussi oublier que l'image est devenue essentielle dans notre société. Autant que la musique. Les images sont diffusées partout, et t'obtiendras toujours plus de buzz avec une vidéo spectaculaire de ton show sur Youtube qu'avec la une d'un magazine spécialisé.

Les éclairagistes ont dû s'adapter à ces évolutions techniques.
Les premiers éclairagistes n'étaient pas des geeks. Ils travaillaient à l'ancienne. C'était des concepteurs. Mais aujourd'hui, tu dois savoir piloter ces putains de kits. Et pour piloter ça, t'es obligé d'être un gros geek. Sinon, t'es mort. Dans certains cas, t'as des mecs comme moi qui donnent à ces geeks une direction artistique à suivre. Mais tu as aussi beaucoup de jeunes autodidactes qui sont partis de leurs consoles et qui sont arrivés à des niveaux délirants. Prenons l'exemple de Justice. C'est l'histoire d'un jeune technicien qui était à la Cigale. Le directeur technique à l'époque lui propose de s'occuper d'un petit groupe. Le mec accepte. On lui achète une console pour qu'il se forme avant de partir en tournée avec les zigotos de Justice. Et c'est le carton. Le mec a démarré avec 5 machines et cinq ans plus tard il est à la tête d'un énorme show qui fait des tournées mondiales. Cette génération d'éclairagistes a une approche surtout technique, très différente de celle de l'ancienne génération, c'est évident. Techniquement, ce métier est devenu bien plus complexe qu'avant où tu avais juste un parc, un circuit, une tirette…

Certains kits lumière sont tellement monstrueux qu'ils ne laissent aucune place à l'improvisation. Ça arrive qu'un technicien appuie sur Play et que tout le show se déroule ensuite de manière automatique ?
La tendance va vers ça. Mais elle va s'atténuer je pense. Il ne faut pas oublier l'aspect pratique quand tu fais un show visuel. Tu veux aussi limiter les risques au maximum. Dans la musique électronique, c'est assez facile de tout caler. C'est une musique très marquée rythmiquement, avec des montées, des descentes, des variations ludiques mais qui restent très identifiables. On n'est plus dans un couplet-refrain-pont, avec du rouge pour le refrain et du bleu pour le couplet. Un truc qui fonctionne évidemment très bien, c'est la synchronisation du son et de la lumière. En gros, c'est le beat qui dicte les lumières, de façon à ce que ce soit percutant et en rythme. La limite, c'est que les shows deviennent ultra millimétrés et que les groupes ne peuvent plus du tout improviser, ce qui tue l'humanité du concert. C'était déjà la cas chez les DJ's. Certains comme David Guetta appuient sur Play et lèvent les bras, d'autres comme The Blaze bossent en permanence. Il y a différentes façons de faire. J'ai vu des shows de Madonna où les mecs derrière les consoles restent les bras croisés pendant deux heures.

Quel est le plus grand show sur lequel tu as bossé ?
Sans hésiter, je dirais Jean-Michel Jarre, pour le passage à l'an 2000 aux pyramides de Gizeh. En terme de logistique, je n'ai pas vu plus important. On avait eu besoin de deux mois de préparation de bureau pour préparer le show, puis de deux autres mois de montage sur place. Pour un seul et unique show. Sinon, les plus gros en terme de préparation, c'était les Jeux Olympiques. Techniquement, budgétairement et en terme de préparation, la cérémonie d'ouverture des Jeux Olympiques écrase tout. Même l'Eurovision.

Albert Potiron est sur Noisey.