Photo - Tarzan Nasser

Un après-midi avec Sama, la DJ qui a ramené la techno en Palestine

À quelques semaines de son passage aux Transmusicales, nous avons rencontré Sama Abdulhadi, pour parler de son parcours, de la scène techno à Ramallah et de sa réticence envers « ce truc arabo-électronique à la mode ».

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nov. 15 2017, 7:17pm

Photo - Tarzan Nasser

À l'heure où les festivals électro sont vendus comme des leviers de développement économique pour les municipalités de province, où le Djing est devenu une source de développement personnel – au même titre que le yoga ou le scrapbooking – et où les grosses pointures Techno entreprennent comme des Macronistes patentés, la DJ palestinienne Sama Abdulhadi, donne l'impression de prendre une grande inspiration militante dans une scène largement convertie au libéralisme créatif et incapable de prendre position sur quoi que ce soit.

Il y a près de dix ans, Sama a organisé les premières soirées techno en Cisjordanie, à Ramallah. Depuis, ses teufs ont fait des émules, même si elle reste la seule dans son pays a jouer une techno martiale et cérébrale. Aujourd’hui, sa petite ville palestinienne compte une demi-douzaine de bars qui jouent de l’électro, ainsi qu’une quinzaine de DJs. « Dont trois sont des filles ! », nous confie-t-elle fièrement.

Cette année, Sama est en résidence à la Cité internationale des arts, dans le 4ème arrondissement de Paris. C'est là qu'on l'a rencontrée. « Je suis ici pour mettre en boite mon nouvel album. Et préparer mes prochains sets. Tu savais que l’arrondissement où l’on se trouve est aussi peuplé que Ramallah ? »

Noisey : Quelles sont tes premières impressions sur Paris et la scène locale ?
Sama : Avant que je ne m’installe à la Cité des Arts, on m’avait mise en garde sur le public et les artistes parisiens, leur côté parfois méprisant et fermé. Mais je n’ai pas du tout eu ce ressenti, bien au contraire ! Paris est une belle surprise, je croise beaucoup de musiciens ici. J’adore les gens de Parallèle par exemple. Je n’ai pas encore le courage de les suivre dans les vrais sous-sols parisiens mais ça va venir [Rires]. J’aime l’intégrité de leur démarche, la qualité de leurs raves. Les Arabstazy, dans un autre genre, me parlent aussi beaucoup. J’apprécie leur côté dur, intransigeant, le fait qu’ils ne fassent que du live.

Je trouve qu’il y a de la bienveillance dans les teufs et les soirées parisiennes. Ça m’est déjà arrivé de monter sur scène avec la boule au ventre et de mixer juste après un groupe, dont les musiciens sont alors venus soutenir mon set en montant sur scène. C’est super inspirant. Pareil pour l’Allemagne. J’ai eu une galère de visa à la frontière franco-allemande. J’ai expliqué au douanier que j’étais une DJ Techno et qu’il fallait à tout prix qu’on me fasse passer et tu sais quoi ? Il m’a laissé entrer sur le territoire et j’ai pu me faire 48 heures au Fusion Festival.

Est-ce que ce genre d’expériences t’amènent de la matière, des idées pour composer ton album ?
Si seulement ! Mais franchement, non. Pas de façon directe en tout cas. Côté expérience de vie parisienne, il m’arrive d’aller faire un peu de field recording dans la rue, mais je n’ai pas le souvenir d’avoir récupéré de la matière spécifiquement française. Pour récupérer des ambiances, je me balade sur Aporee, une streetmap sonore sous creative commons. Tu peux échantillonner des milliers de sons, c’est un outil mortel. Par ailleurs, je viens du classique. Donc, je ne m’aventure pas vraiment dans le champ des musiques arabes.


C’est un langage musical superbe, que j’admire, mais il est trop vaste, trop complexe et complètement impossible à résumer avec une poignée de samples. Et puis ce truc arabo-électronique à la mode, c'est un piège exotique dans lequel je ne me reconnais pas. J’ai fait beaucoup de design sonore pour le cinéma. Ça m’a rendu hypersensible aux bruits, à certaines boucles. Je bosse sans casque, avec la fenêtre ouverte, le son de la ville ne me parasite pas, au contraire. Je pense que c’est par ce biais, un peu vaporeux, proche du rêve, que je parviens à composer. Par exemple, le kick sur mon album à venir, je l'ai fait à partir d’un vrai battement de coeur. Le rythme, le beat sont des éléments assez simples à mettre en place. Mais composer des mélodies, ça relève de l’exploit pour moi. Personne ne nait compositeur de musique.

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Photo - Aurelia Mazoyer

Avant le classique, le cinéma ou la techno, tu as pas mal traîné dans le milieu rap palestinien aussi...
Oui ! Je rappais mec, je trainais dans les battles de danse. C’était la grosse mode du breakdance à l’époque. Les années 2000, c’était la grande époque du Hip hop en Palestine de toute façon. C’est là que j’ai passé mes premiers disques. Quelques temps après, mon frère est revenu de Jordanie avec deux CDs, un de Tiësto, l’autre d’IIO. Il m’a dit : « Il FAUT que tu écoutes ça ». On a immédiatement organisé une soirée, durant laquelle je n’ai mixé que ces deux albums. Enfin quand je dis mixer, c'était plutôt appuyer sur play/pause et bidouiller le fader vite fait. J’avais déjà vu deux ou trois mecs jouer des vinyles, mais je n’avais pas la moindre idée de ce que pouvait être le Djing... Et puis, de fil en aiguille, je m’y suis mise plus sérieusement, les gens se sont mis à raver ensemble, d’autres personnes se sont mises à mixer et à organiser des soirées. Aujourd’hui, une demi-douzaine de lieux accueillent des soirées à Ramallah. La ville compte une quinzaine de Dj’s, dont trois sont des filles ! Mais n’oublie pas que tout ça tient vraiment dans un mouchoir de poche. La plus grosse soirée palestinienne ne ramène pas plus de quatre cents personnes. Avant que je ne commence à passer de la techno, personne n’en jouait. Et je continue d’être la seule qui joue ce type de techno.

Qu’est-ce qu’on écoute lors de ces soirées, du coup ?
De la Transe, de la Psytranse même.

Putain l’enfer...
Ouais [ Rires]. Les gens adorent les trucs psychédéliques à Ramallah. Moi, je ne tiens même pas une demie-heure. Et après ça il me faut une sieste parce que les kicks dans tous les sens et la rapidité des bpm rendent cette musique vraiment épuisante… La Drum & Bass et le Dubstep marchent super bien aussi. D’autant plus que pleins d’anciens b-boys trainent désormais dans nos soirées ! Mais bon, ces soirées se terminent parfois à minuit. Et commencent parfois à dix heures. Le timing est super serré, et c’est souvent la police qui vient couper le son. Et puis, cette petite scène n’existe qu’à Ramallah. À Hébron, Naplouse ou même Jenine, il ne se passe rien. Gaza, on n’en parle même pas.

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Photo - Céline Meunier

Comment ça se passe avec la police locale ?
Comme partout, la drogue est arrivée sur cette scène, avec son lot de gens qui ne viennent que pour commander des verres d’eau et faire n’importe quoi. Mon public est plus calme, il vient danser, picoler à la cool, se détendre, faire la fête. J’ai bossé longtemps dans les restos du coin en tant que serveuse et, de façon générale, je sort depuis que j’ai treize ans, donc la police me connaît. Je suis contre la police en tant qu’institution mais les flics palestiniens sont compréhensifs, vraiment. Il existe une forme d’entente mutuelle entre nous.

Même lorsqu’une jeune femme prend le lead et s’adresse à eux ?
Franchement, oui. Évidemment qu’il y a des cas de discrimination et de harcèlement sexuel mais on est très loin des polices égyptiennes ou libanaises, beaucoup plus brutales. Je pense qu’ils nous regardent avec une forme de bienveillance, ils voient une jeunesse qui s’amuse et fait la fête. Et puis, à la finale, on est tous palestiniens, on est ensemble. Ramallah est un village, avec des chrétiens, des musulmans, plusieurs camps de réfugiés… Les bars où l’on joue sont au coeur de quartiers habités, avec des familles nombreuses qui n’ont pas forcément envie d’entendre de la techno toute la nuit. Alors on s’adapte. En période d’examens, pour ménager les étudiants, on n’organise pas de soirées.

Tu joues cette année aux Trans, on t’a déjà parlé des bretons ?
Ce sera le plus grand événement dans lequel je me suis jamais produite. On m’a dit qu’ils ravaient pas mal par là-bas c’est vrai ?

Ah ah oui, mais comme tu le constateras, pas seulement !


Sama
vient de recevoir sa carte de résidente. Vous pourrez donc la voir sur scène en 2018 jouer son nouvel album, qui sortira en fin d’année. Elle sera également aux 39èmes Transmusicales de Rennes, samedi 9 décembre, à partir de 23 heures

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