Quantcast
Source : 4AD

Vieillir dignement, avec Deerhunter

Marc-Aurèle Baly

Ce qu’il se passe quand un journaliste a passé l'âge d'aller voir son groupe préféré de jeunesse sur scène, mais qu'il y va quand même.

Source : 4AD

Il y a eu la fois où il a menacé de couper la bite à des pêcheurs à la Route du Rock, celle où il a joué « My Sharona » pendant une heure juste pour faire chier un spectateur qui lui réclamait une reprise, celle où il est apparu chez Jimmy Fallon avec une perruque et des faux doigts sectionnés pour y faire… à peu près n’importe quoi. Il y a eu aussi ce moment où, dans un festival pour pro à New-York, il a téléphoné en plein concert à sa mère hospitalisée pour mettre la conversation sur haut-parleur devant une assistance forcément un peu médusée. Celle également où il a fait un entretien téléphonique pendant qu’il était aux toilettes, ou celle où il volé dans les plumes d’un journaliste des Inrocks en interview - un exercice en trollisme où il a particulièrement excellé.

Par bien des égards, la personnalité erratique de Bradford Cox a toujours été concomitante de la qualité des disques de Deerhunter, ou en tout cas de l’intensité émotionnelle qu’ils projetaient, laquelle fonctionnait comme par jeu de miroirs sur l’auditeur. Alors que les premiers albums se cherchaient dans une sorte de garage rock expérimental mâtiné d’ambient, un album comme Monomania, tout en post punk bilieux , reflétait alors la tempête sous le crâne de leur maître d’œuvre. Mais, alors que ce dernier apprenait à tenir ses démons à distance, leur dernier disque, Fading Frontier, apparaissait donc logiquement comme un apaisement, une manière de se mettre en retrait en cadrant un peu plus les fulgurances. Parfaitement conscient, non plus de n’avoir plus rien à dire, mais que crier ses névroses à la face de tous n’était plus la chose la plus importante au monde, Cox ne se sentait plus pour ainsi dire spécial, et ses disques non plus. Il y a deux ans,il déclarait : « Je suis devenu un reclus dans le sens où je ne trouve plus d’excitation dans ce que la culture autour de moi a à m’offrir. Je suis bien plus excité chez moi, dans ma maison, entouré de mes livres, mon chien, mes disques et mes instruments. » En somme, il vieillissait. Et nous avec.

Mercredi dernier, Deerhunter effectuait un concert au Cabaret Sauvage pour la Villette Sonique, dix ans après leur dernière prestation dans ce même festival, où leur leader s’était notamment illustré en pestant et en brandissant sur scène le communiqué de presse du festival (certains de nos contributeurs s’en souviennent encore) qui le qualifiait de « géant anorexique » - alors qu’il souffre depuis l’enfance d’un cas aigu de syndrome de Marfan. En m’y rendant par curiosité et pour voir si le cadavre d’un des groupes les plus marquants du sortir de mon adolescence bougeait encore, je me rendais rapidement compte de deux choses. Premièrement, ce scoop, qui n’en est vraiment pas un : voir Deerhunter en concert n’est plus aussi excitant. Dès que le groupe démarre, leur musique revêt immédiatement un caractère anachronique et ne fonctionne quasiment plus que sur la nostalgie. Les morceaux ne sont plus aussi étirés qu’avant, la sagesse d’exécution ayant supplanté les déraillements. Bradford Cox, caché sous une perruque (on attend au moins qu’il l’enlève un moment, ne serait-ce que pour révéler une calvitie un peu intéressante), ne marmonne plus que des « It’s great to be in Paris » polis à un public qu’il n’a plus du tout besoin de bousculer. Si tout ça n’a rien de surprenant, le fait que le shot de nostalgie n’agisse pas comme anticipé l’est un peu plus. Il arrive, certes, à l’écoute de morceaux tant aimés comme le bien-nommé « Revival », mais sans l’effet madeleine escompté. Plutôt en deux temps : d’une part, un certain révisionnisme devant l’apparente banalité qui se dégage me fait d’abord dire que Deerhunter n’a été au fond qu’une pitchforkerie de plus (mon voisin ira jusqu’à dire un moment : « on dirait les Strokes »), où les fissures du passé qui faisaient qu’on pouvait se passionner plus que de raison pour quelque chose aussi futile qu’un groupe d’indie rock se retrouvent bouchées, par le passage du temps et par ce qu’on y a mis depuis dedans – plus d’expérience et de « savoir », des frissons nouveaux, ce genre de choses.

Mais il y a aussi autre chose, un peu plus étrange et moins défini. C’est, certes, peut-être la première fois que je me sens si âgé en concert, sans doute en grande partie parce que le décalage s’est effectué dans un laps de temps pas si éloigné - ce qui le rend d’autant plus impitoyable. Le dernier grand album de Deerhunter ne date en effet que de 2010, et le groupe a sorti deux disques pas du tout honteux depuis ; c’est comme si tout s’était passé sans prévenir, en un claquement de doigts. Ce qui change par contre, c’est que j’accepte désormais autant cette nostalgie pour ce qu’elle est, de la pure nostalgie, et que je ne choisisse même pas de me battre avec. Le fait de s’en contenter est peut-être le signe irrémédiable, le tampon ultime, de la vieillesse justement. Dans tous les cas elle ne fait pas mal, ne rappelle pas spécialement à une époque lointaine et déréalisée ; elle signale juste que ça fait des années maintenant qu’elle converse avec nous.

Et si l’acceptation d’une (relative) vieillesse désormais plus si ennemie est quelque chose d’aussi terrifiant (c’est bon, c’est validé : on ne reviendra jamais, construction de l’esprit ou pas, aux joies-de-l’enfance) que sain (elle s’ouvre forcément à d’autres choses), elle est chez Deerhunter plus distinctive qu’ailleurs. Peut-être justement parce que la nostalgie a toujours été quelque chose d’acté chez eux, et a toujours fait partie intégrante de leur musique. Bradford Cox, à qui les médecins disaient qu’il ne passerait pas les trente ans lorsqu’il était enfant du fait de sa maladie, a traversé sa vie et sa discographie comme un fantôme, un échalas de névroses gesticulant et comme absent de lui-même.

À la grande époque, il déclarait : « La culture de l’indie rock est tellement un truc de morveux. Je n’y vois pas beaucoup de gens laids, dedans. Moi je suis très fier d’être hideux. Dieu merci, je ne ressemble pas à tous ces mecs qui portent le jean de leur meuf sur scène. C’est faible et émasculé – je ne mets pas la masculinité sur le même plan que la misogynie. C’est juste que tout ressemble à un chat dégriffé, aujourd’hui – ça essaie quand même de se battre contre toi, mais c’est totalement inoffensif. Personne ne veut des égratignures. »

Si les griffes de Deerhunter ont laissé place à une domesticité certaine, la beauté d’un morceau comme « Desire Lines » et ses entrelacs de guitares languissants, lequel parlait déjà d’une excitation au passé, n’en est que plus éclatante aujourd’hui. Tandis que sur « Helicopter », son élégie en hélices semblait, hier comme aujourd’hui, qu’attendre que la vie se retire. Le concert de ce soir est ainsi de la nostalgie sur de la nostalgie, une surimpression affective dont les sentiments qu’il provoque ont toujours été là. Mais il prend une plénitude qu’on n’aurait pas soupçonnée : Cox, et son groupe avec lui, sont passés de figure spectrale à quelque chose de moins brouillé, plus clair et entier. Une présence faite de chair et de sang qui, si elle ne provoque pas les mêmes tumultes qu’à l’adolescence, choisit maintenant de nous regarder droit dans les yeux. Ce qui, avec Deerhunter sans doute plus qu’avec tout autre groupe, provoquera toujours un trouble marquant, même plongé dans un bain de doux anachronisme.

Deerhunter sera en concert ce soir au festival This Is Not A Love Song à Nîmes. Les infos sont disponibles ici.

Marc-Aurèle Baly est sur Noisey.