Où l'on apprend que l'autobiographie de MC Jean Gab'1 a bien été ghostwritée

En 2014, nous avions rencontré Julien Gangnet, qui prétendait avoir intégralement écrit le premier livre de Gab'1. 3 ans plus tard, la justice a enfin rendu son verdict.

par Genono
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juil. 10 2017, 7:36pm

Il y a quatre ans, paraissait Sur La Tombe De Ma Mère, le premier roman autobiographique de MC Jean Gab1. Un an plus tard, un dénommé Julien Gangnet surgissait de nulle part en clamant être le véritable auteur de ce bouquin acclamé par la critique. Faute d'avoir pu convaincre immédiatement les éditions Don Quichotte, il se lançait alors dans une procédure judiciaire longue et fastidieuse afin de faire valoir ses droits, et faire reconnaitre son travail. Au cours de l'interview qu'il nous avait accordé à l'époque, Julien semblait 1. de bonne foi 2. plutôt inquiet quand à l'issue et la durée de la procédure, étant donné que la bonne foi ne suffit malheureusement pas à prouver quoi que ce soit aux yeux de la justice.

Trois longues années après cet épisode houleux, Julien Gangnet vient enfin d'obtenir gain de cause. D'un côté de la balance : énormément de temps perdu, de sueur écoulée, et de frais d'avocats engagés ; de l'autre : la satisfaction d'être officiellement reconnu en tant que co-auteur de Sur la Tombe de ma mère, et de ne pas avoir travaillé pour les beaux yeux de MC Jean Gab1. Satisfait de cet épilogue, il a accepté de nous rencontrer pour faire le point sur ces trois années de procédure, sur la souffrance morale induite par le fait de se faire voler son travail, sur le deuxième roman autobiographique de Gab1, et sur la place des co-auteurs dans le monde de l'édition.


Noisey : La dernière fois qu'on a discuté de cette affaire, tu étais sur le point d'assigner en justice MC Jean Gab1 et son éditeur, Don Quichotte, pour contrefaçon. C'était il y a trois ans, et cette histoire vient de connaître son épilogue. Avant qu'on entre dans les détails, j'ai besoin de savoir une chose : est-ce que tu peux tout raconter, ou est-ce que tu es tenu au secret sur certains éléments de l'affaire ?
Julien Gangnet : J'ai signé un protocole d'accord avec la maison d'éditions Don Quichotte, dans lequel je suis reconnu en tant que co-auteur. Le protocole m'impose quelques règles : ne pas révéler son contenu, évidemment, mais surtout, ne faire aucun dénigrement [Rires].

Tu es donc désormais reconnu officiellement en tant que co-auteur de ce bouquin ?
Oui. En l'espèce, c'est moi qui ai écrit ce bouquin, même si ça a été long d'arriver à cette conclusion. Être reconnu en tant que co-auteur, c'est tout ce que je voulais. Alors, certes, le livre ne va pas être ré-édité pour faire apparaître mon nom, mais j'ai obtenu d'être crédité sur le site internet de Don Quichotte. « Jean Gab1 avec la collaboration de Julien Gangnet ». C'est la phrase consacrée chez les éditeurs pour ce genre de livre. Tu vas à la Fnac, tu achètes n'importe quelle biographie de musicien ou de sportif, il y aura toujours indiqué « avec la collaboration de XXX ».

Cette petite phrase ajoutée sur un site internet, c'est un épilogue qui te satisfait ?
La paternité de ce livre, c'est tout à peu près tout ce qu'il y avait à obtenir, alors oui je suis content. Ça a été cinq ans de transpiration et d'atermoiements juridiques. T'imagines pas ce que c'est de se lancer dans une procédure comme ça, mais je devais le faire, je ne pouvais pas laisser passer ça. L'épilogue, c'est plus cette interview qu'on fait ensemble, on avait fait le match aller, je suis content de faire le retour avec toi.

C'est quelque chose qui se ressent, et qui se ressentait déjà lors de notre première interview : le plus important pour toi c'était la reconnaissance de ton travail.
Complètement. Déjà, j'ai investi énormément de temps dans ce bouquin, ça a duré des mois. Et surtout, ça a été très dur de lire les réactions de la presse, qui étaient vraiment positives, et de voir Gab'1 bomber le torse en disant « j'ai mes petits secrets d'écriture ».

C'est vrai que les réactions ont été dithyrambiques. À la limite, si ça avait été un bouquin dégueulasse, j'imagine que la pilule serait peut-être passée plus facilement.
Ça a été une vraie souffrance, une souffrance morale. Tu peux imaginer ça, toi qui écris aussi. J'ai mis beaucoup de moi dans ce livre, j'ai beaucoup donné. Je savais que le livre était super et qu'on était au delà de la bio d'artiste standard, je l'ai écrite comme si c'était personnel.

Tu as obtenu gain de cause sans aller jusqu'au procès. J'imagine que tes arguments devaient être particulièrement convaincants.
T'imagines bien qu'il n'y aurait pas eu de transaction dans le cas contraire. Mais même avec tout ça, la justice c'est hyper long

Tous les documents, les anciennes épreuves, les enregistrements sur dictaphone à l'époque où Gab1 dictait et que tu prenais note, n'ont pas valeur de preuve ?
Non, malheureusement… Ou alors, ça peut durer pendant un nombre incalculable d'années, en terme de procédure, ce serait monstrueux. En plus, je n'avais pas tout gardé, il y avait des cassettes que je ne retrouvais pas, des brouillons que je n'avais pas conservé. Mais le grand problème aurait surtout été la durée de la procédure. J'en pouvais plus.

Quand tu regardes en arrière, et que tu repenses à toutes ces années passées à essayer de prouver ta bonne foi, est-ce que tu es réellement content de cette conclusion ? Tu obtiens gain de cause, c'est très bien, mais tu as perdu énormément de temps et d'énergie dans cette affaire.
Pour tout te dire, l'émotion est un peu passée avec le temps, mais l'issue est positive et c'est tout ce qui compte. Je suis surtout content de ne pas avoir renoncé, d'avoir montré l'exemple. Je ne pouvais pas me permettre laisser tomber, de me faire mettre à l'amende.

T'as jamais eu envie de lâcher ?
Non, pas à partir du moment où je me suis lancé. Avant, oui. C'est pour cette raison que j'ai vraiment mis longtemps, j'hésitais beaucoup. Mais quand je me suis lancé, il y a eu un vrai changement psychologique en moi, et je ne me voyais plus du tout arrêter. Alors évidemment, il y a eu des nuits sans sommeil, et quand je voyais l'addition monter, je transpirais. T'as un peu l'impression d'être un homme seul face au système, donc t'as toujours peur qu'un truc imprévu surgisse. Mon avocate m'avait prévenu : beaucoup de gens ne se lancent même pas là-dedans, parce qu'ils ont peur de la durée de la procédure, ou parce que l'écriture est leur gagne-pain et qu'ils flippent de se griller auprès des maisons d'édition.

Lors de notre dernière interview, tu me disais n'avoir eu aucune nouvelle de MC Jean Gab1. Il n'a toujours pas essayé d'entrer en contact avec toi ?
Non, je n'ai jamais eu de nouvelles de sa part, part contre il est toujours bienvenu pour me remercier de lui avoir écris un super livre [Rires]. Tu sais j'ai lu un truc sur les co-auteurs et il y a un processus assez récurrent : au début, la personne sur qui tu écris t'aime beaucoup, elle effectue une sorte de transfert, un peu comme avec un psychanalyste. Puis, petit à petit, tu commences à la déranger, un peu comme un collègue relou que t'as plus trop envie de croiser. Et à la fin, elle t'en veut, et elle pense que tu lui as volé son histoire. C'est le cheminement psychanalytique classique [Rires].

Il a publié un deuxième bouquin entre-temps (À l'Est, août 2015), chez le même éditeur, où il est crédité en tant que seul auteur. Tu penses qu'il a procédé de la même manière qu'avec toi ?
J'en sais rien du tout, t'en penses quoi toi ?

J'ai lu ce deuxième livre, le style n'est pas vraiment celui de Gab1 et à l'époque ça m'avait conforté dans l'idée que tu disais vrai lors de notre première interview. On sent qu'il y a une volonté d'avoir le même style, et de reproduire un peu ce qui a été fait dans le premier … mais c'est beaucoup moins naturel, et par conséquent, beaucoup moins réussi.
Je ne sais pas comment s'est déroulé le processus d'écriture concernant ce deuxième bouquin, mais concernant celui sur lequel j'ai travaillé, je pense savoir ce que j'ai apporté. J'ai une vraie connaissance de ce dont il parle, de son langage, de son identité et on est pas nombreux à pouvoir en faire un bouquin. Toi, tu pourrais aussi, mais c'est pas le cas de tout le monde.

Je pense que le choix du sujet joue aussi beaucoup. Le premier volume est une vraie biographie, c'est réellement l'histoire de Gab1, on ne peut pas imaginer un autre personnage à la place. Le deuxième se concentre beaucoup plus précisément sur des périodes de sa vie : son voyage en Europe de l'Est et en Turquie, son passage à Chicago… Et cette fois-ci, on peut lire le bouquin en imaginant n'importe qui en héros principal, ça pourrait presque être un personnage fictif.
Je vois ce que tu veux dire. Ce sont des passages de sa vie qu'on évoque dans Sur La Tombe De Ma Mère, mais beaucoup moins précisément.

L'Europe de l'Est, oui, mais pas Chicago.
J'ai beaucoup écrit, mais j'ai surtout beaucoup élagué. Sa vie est un tel feu d'artifices qu'il a fallu faire des choix. Franchement, on aurait pu faire un bouquin sur chacune de ses histoires. Mais il fallait aller vers une sorte de conclusion, et j'avais la sensation qu'il m'avait dit l'essentiel sur la plupart des épisodes de sa vie. Excepté Chicago, dont il ne m'a pas parlé, effectivement. Mais attends, il me semble que le deuxième bouquin, À l'Est, est vendu comme un roman, non ?

Oui, comme le premier. Il y a plusieurs appellations, « roman », « autofiction », « fiction d'inspiration autobiographique ». Quelle que soit cette appellation, Gab1 est aujourd'hui considéré comme un véritable auteur, il est invité dans des émissions, ou dans des salons littéraires, en tant qu'auteur. Qu'est ce que ça t'inspire ?
Honnêtement, tu me l'apprends, parce que je n'ai plus la télé depuis des années.

Il explique régulièrement qu'il est content d'être passé du statut de rappeur à celui d'auteur, qu'il trouve ça beaucoup plus honorable, ne serait-ce que par rapport à sa fille, qui peut enfin dire qu'elle a un papa écrivain.
Eh bien… Je trouve ça très bien pour lui, sauf que le premier livre, c'est moi qui l'ai écrit. Je ne sais pas pour le deuxième, mais quoi qu'il en soit, je lui souhaite tout le bonheur du monde en tant qu'auteur et j'ai hâte de lire le troisième [Rires]. Mais je pense que c'est un peu particulier pour lui. Quand Zidane sort sa biographie, personne ne se demande s'il est réellement l'auteur ou non : tout le monde s'en tape, lui compris, il n'a pas besoin d'être reconnu en tant qu'auteur. Alors que Charles, d'une certaine manière, il se considère comme un auteur. Et puis, c'est quelque chose qu'il sait faire, il écrit ses chansons par exemple !

La question se pose, notamment sur son premier album, Ma Vie, qui aurait été ghostwritté par Less du Neuf, selon certains bruits de couloirs.
T'en sais plus que moi ! [Rires]. Mais le fait qu'il se pose en auteur, et qu'on vienne lui dire : « non, tu n'es pas vraiment auteur », j'imagine que c'est très douloureux pour lui. Mais comme il te l'avait dit quand tu l'avais interviewé, il n'avait « ni les burnes, ni la gamberge » pour le faire. Ce jour là, il t'a fait un aveu inconscient, parce il en faut des « burnes » pour écrire 300 pages. C'est un truc de marathonien !

Sur La Tombe De Ma Mère était ton premier bouquin. Ça t'a donné envie d'en écrire d'autres ?
L'épilogue positif de ce périple m'a remotivé, j'ai repris plaisir à écrire. Toute cette histoire m'a pas mal éprouvé, d'autant qu'en terminant l'écriture, j'étais vraiment conscient d'avoir une belle histoire, et d'avoir fait du bon boulot. Je pensais que ça allait me servir. Quand je me suis fait voler mon travail, ça a été super dur, parce que j'en avais déjà parlé un peu partout autour de moi… À la fin, t'as un peu l'impression d'être Jean-Claude Romand.

Je comprends, mais t'as pas répondu à ma question.
Alors, oui, je me suis remis à écrire. J'ai écrit une nouvelle que je trouve assez cool, et j'en ai deux autres en cours d'écriture… Je retrouve les automatismes et la verve que j'avais à l'époque où j'ai écrit Sur La Tombe de Ma Mère.

Tu pourrais refaire l'erreur d'accepter d'écrire pour quelqu'un en tant que co-auteur ?
Je le referais volontiers, mais en étant beaucoup plus bordé juridiquement, avec plus de garanties. Mais c'est aussi une question de moyens. Un mois avant la parution du bouquin chez Don Quichotte, si j'avais eu 10 000 euros à mettre dans une procédure, j'aurais pu bloquer la sortie. Malheureusement, je les avais pas [Rires]. À la réflexion, peut-être aussi que je prendrais une personnalité moins compliquée que lui.

Mais elle serait peut-être moins intéressante.
T'as raison, elle serait franchement moins intéressante.


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