BARABARA a survécu à la fin du monde

Un long entretien avec la plus belle énigme du rap actuel, derrière laquelle se cache un Français engagé dans l'humanitaire en Afrique de l'Est dont les sujets de prédilections sont, dans le désordre, l'amour, le sexe, la Bible et Mad Max.

par Genono
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juin 14 2017, 7:58am

La première fois que je suis tombé sur un clip de BARABARA – son nom s'écrit en lettres capitales -, j'ai été frappé par la réalisation et le cadrage entièrement faits-maison de ses clips : le mec avait fait tout le boulot en solitaire, enchainant les astuces et les prises de tête pour ne pas avoir à demander à un proche de tenir la caméra. Même pas un foutu trépied, son appareil était posé au sol. Malgré un rendu forcément très homemade, j'ai tout de suite accroché à l'univers de ce personnage un peu torturé, à l'interprétation musclée dans un genre de spoken-word qui me rappelait les idoles de mon adolescence, Gil Scott Heron et MC Jean Gab1.

J'ai rapidement appris à connaitre l'homme qui se cachait derrière l'artiste : un expatrié français, engagé dans l'humanitaire au Kenya, qui passait la moitié de son temps sur des projets au Sud-Soudan ou en Somalie, dans des paysages dévastés où les troupeaux des paysans locaux meurent de la sécheresse. Au fur et à mesure de ses pérégrinations, son art s'est affiné. Moins brut, plus subtil, et de plus en plus torturée, sa musique s'est lentement imprégnée d'une aura mystique. Il y a trois ans, cette quête artistique a abouti à un premier EP, intitulé Il Etait une fois Le Barbouze .

Résumer ces huit titres en quelques mots est impensable, tant l'expérience de l'écoute se doit d'être vécue pour comprendre une œuvre aussi singulière. En clair, cet EP est un story-telling étalé sur une une petite demi-heure. Il raconte l'histoire d'un personnage en prise à des dédoublements de personnalité, le long d'un road-trip se déroulant après la fin du monde – des paysages apocalyptiques qui correspondent à la misère des pays qu'il traverse dans sa vie réelle.

Niveau sonorités, ce projet est très orienté dubstep, limite glitch/EDM, ce qui est clairement le pire argument du monde pour vous inciter à l'écouter. Pour vous faire une idée assez nette de ce dont je suis en train de vous parler, le plus simple est encore de jeter un œil au seul extrait clippé – qui n'est en fait pas vraiment un extrait mais un titre bonus qui sert d'épilogue, mais à ce point de l'article, je vous ai déjà perdu, alors ça n'a aucune espèce d'importance.


Au début du mois, BARABARA a livré un deuxième EP, construit sur le même principe que le premier : un story-telling de huit pistes, censé constituer la suite des aventures de son personnage. Si l'architecture est la même, tout est en fait bouleversé, dans le fond comme dans la forme : musicalement, le dubstep cède sa place à des influences rock'n roll, tandis que textuellement, la schizophrénie du premier récit laisse le champ libre aux thématiques de l'amour –entre deux corps- et de la solitude psychologique. Les paysages sont toujours parfaitement apocalyptiques, mais des bribes d'espoir s'insèrent ci et là, et l'ensemble est peut-être plus accessible –toutes proportions gardées- que le premier EP.

J'écoute un bon millier de projets rap chaque année – c'est une estimation réelle -, mais peu m'ont bouleversé comme En Ford Mustang ou La Morsure du Papillon. Un des auditeurs de ce disque a parfaitement résumé sa portée en le comparant à « la Bible écrite par un passager du Mad Max ». Je pense sincèrement qu'une œuvre comme celle-ci dépasse le simple cadre du rap, et qu'elle devrait être analysée par des critiques littéraires ou artistiques, de la même manière que les textes de Céline sont décortiqués, ou que les toiles de Salvador Dali sont examinées sous tous les angles. J'ai donc pris la peine de ré-installer l'horrible application Skype pour discuter d'amour, de cul, de la Bible et de Mad Max avec BARABARA – un nom qui signifie « la route » en kiswahili, la langue régionale de l'Afrique de l'Est.


Noisey : Pour ceux qui avaient écouté Il Etait une fois Le Barbouze, la première chose qui frappe dans ton deuxième EP, c'est le choix des prods, beaucoup moins orienté dubstep.
BARABARA : J'ai mis cinq, six mois à digger les prods. Je voulais un truc un peu bande FM, avec des guitares, un esprit rock'n'roll. Quand tu trouves une ou deux prods que t'aimes bien, ça commence à faire sens, tu comprends quelles autres prods tu dois trouver pour rendre ton projet cohérent. C'est un peu comme du collage, ça fait un espèce de patchwork, et au bout d'un moment, t'as un ensemble qui tient à peu près la route. J'ai écouté des centaines et des centaines de prods, j'en ai retenu une petite cinquantaine. A la fin, comme je voulais rester sur un format court, j'ai gardé huit prods sur lesquelles je pouvais poser. Elles sont pas toutes parfaites, certaines sont un peu trop denses, un peu trop lourdes, mais elles me plaisent quand même.

T'as pas demandé aux producteurs de les retravailler pour toi ?
Nan, jamais. Pour moi, l'instrumentale, c'est la base. C'est à moi de m'adapter, et pas le contraire. La première prod, par exemple, elle est de Madizm. Elle est pas facile à aborder, mais je me suis dit que je devais m'adapter. Les producteurs font un travail que je considère abouti, c'est un produit fini. Je leur demande de pouvoir utiliser leurs beats très simplement : « salut, j'aime bien cette prod, j'ai envie de poser dessus ». La plupart du temps, ils me répondent « vas-y, fais ton truc, tiens moi au courant quand t'as terminé ». C'est aussi simple que ça. Grace à tout ce travail en amont, j'ai pu construire l'architecture musicale de mon EP. A partir de là, j'ai mis en place la trame de mon récit.

Plus de la moitié de ton travail a consisté à digger des prods.
Ouai, je faisais ça la nuit, sur Soundcloud. Suite à ça, j'ai passé un an à écrire l'EP. Les soirs, dans ma chambre d'hôtel quand je suis en déplacement, ou plus simplement quand je suis chez moi et que j'ai décidé de boiresur mon balcon ou au bar. Quand t'as une fenêtre de créativité, tu peux y aller.

Pour finir sur les prods, est-ce que ça n'aurait pas été plus simple pour toi –et surtout plus rapide- de travailler avec un seul producteur et d'engager un travail en commun avec lui ? Ou au contraire, est-ce que ce type de méthode de travail aurait fini par dénaturer ton œuvre très personnelle ?
J'aurais adoré avoir quelqu'un avec moi, qui prenne en charge toute cette partie du travail … mais je l'ai pas ! [ Rires] Après, digger sur soundcloud ça représente une recherche harassante, mais qui t'emmène tellement loin. C'est une quête, une quête de la basse du son. C'est un truc qui va te transporter, y'a un côté mystique. T'es sur la basse du son, alors d'accord tu perds énormément de temps, mais c'est comme une chasse au trésor. Tu fais des découvertes incroyables. La deuxième prod, ou celle de La plaine du Mobius … wow ! J'ai entendu les trompettes, les cuivres, je me suis senti transporté, je me suis dit que j'allais écrire un truc biblique. Les trompettes de Jéricho, tu vois l'idée ?

C'est la prod qui t'inspire ce que tu vas écrire, en fait.
Ouai, complètement.

T'écris jamais avant d'avoir la prod ?
Jamais. Ca vient de quand j'étais minot. J'ai regardé les 101 Dalmatiens. Dans le couple qui recueille les chiots, l'homme est musicien. Il disait : « toujours la musique avant les paroles ». Ca m'est resté. Laprod de Madizm, par exemple, avec ce gars qui chante «quand je me suis réveillé ce matin, je me suis retrouvé seul,et elle était partie, il y avait ses larmes sur l'oreiller», ça m'a fait penser à … un mec qui songe a un amour délaissé alors qu'il est sur la route. Ca faisait sens pourdémarrer l'EP.

Tu parlais de collage, de patchwork au sujet de ton accumulation de prods. J'ai l'impression que c'est un peu la même chose au niveau de tes influences. Il y a un esprit et une construction rock'n'roll, des sonorités dubstep, des influences trap, et énormément de références à la chanson française. T'es un patchwork à toi tout seul.
Je suis un vieux, j'ai trente-neuf piges. J'écoutais du rock'n'roll : les Clash, les Pixies, les Rolling Stones. Keith Richards, que je cite dans l'EP. Ce mec disait « je prends la vie comme un cheval sauvage », c'est un truc qui m'a marqué … J'aime cet état d'esprit, prendre la vie comme un cheval sauvage. Bon, je me suis réapproprié le truc, en disant « je prends la vie comme une jument sauvage ». Prendre la route, à la Bernard Lavilliers, j'aime ça.

Ta vie est rock'n roll ?
Je pense, ouais.

Elle l'est toujours, maintenant que t'es père de famille, rangé ?
Père de famille respectable, attention, j'en ai trois maintenant. Tu sais ce que c'est. Mais je me considère pas comme « rangé ». J'ai un métier, je gagne ma vieentre le Sud-Soudan, la Somalie et le Kenya. J'aime me klaxonner la gueule de temps en temps, j'aime aller cogner à la salle de gym … ou me faire cogner dessus, c'est de la boxe, quoi [ Rires]. Quand on sort en amoureux, avec ma femme, ça nous est arrivé de finir en bagarre, nous deux contre des types. Y'a un côté… Ouais, ça défouraille encore. Mais c'est pas à moi de dire « j'suis rock'n'roll ». Quand tu te considères toi-même comme un rebelle, c'est de la branlette. Je fais ma vie au Kenya, je vis parmi les kenyans, je vais dans les salles de boxe pour faire du sparring avec des boxeurs kenyans : je considère pas que j'ai une vie rangée, je reste pas dans ma zone de confort.

Parlons un peu du titre « Le passage de la station-service ». Il y a une ambiance un peu inquiétante, et surtout, une réflexion très pertinente sur la solitude dans la sexualité, à travers cette référence à la pornographie.
C'est un peu la continuité du premier EP, quand je disais « la solitude à l'extrême, comme un jour de canicule ». Vivre à l'étranger, être étranger dans un autre pays, c'est vivre avec un grand sentiment de solitude. Ca fait douze ans que je vis en Afrique. Et je vis pas vraiment dans une société qui est la mienne, finalement. Je suis toujours un peu marginal, et ça crée une solitude … toutes proportions gardées, bien sûr. Quand t'es sur le terrain au Sud-Soudan ou en Somalie, ou que t'es dans ta chambre d'hôtel, t'as un grand sentiment de solitude. Tu vis avec, mais tu t'y habitues vraiment jamais. Ca crée un effet de solitude chronique.
La pornographie, c'est une fantaisie digitale. Je suis passionné par la beauté de la femme, dans mes textes il y a une esthétique de dévotion vis-à-vis de la femme. La beauté est de moins en moins présente dans ce monde réel, maintenant elle se réfugie sur nos écrans tactiles. Voir des bimbos, des corps parfaits, c'est un refuge esthétique, et aussi une manière de tromper l'ennui.

C'est paradoxal ce que tu me dis, parce que t'as une manière très romantique de parler de sexualité dans tes textes, c'est jamais vulgaire, comme si le cul et l'amour étaient indissociables. Or, pour moi, le porno, c'est l'antithèse du romantisme.
Ouai, exactement. C'est tout le contraire. Y'a aucun romantisme, même s'il y a cet acteur français, Manuel Ferrara, qui met beaucoup de tendresse et de passion dans ses scènes. Bon, c'est du porno, c'est souvent assez musclé. Et puis moi, je regarde du porno à papa-maman hein. Faut qu'il y ait de la passion, de la luxure … mais pour moi, c'est plus une histoire d'esthétique. Qu'est ce qu'il faut retenir, au final ? Plus les ébats du cul que les émois du cœur. Pour moi, c'est ce souvenir là qu'on chérit. Quand on est loin de l'être aimé, c'est ce qui nous revient en tête. Pour moi, le sentiment amoureux, c'est aussi cette passion qui s'exprime lors des ébats sexuels.

Pour toi, est-ce que des relations sans amour sont possibles ? Ou du moins, est-ce qu'elles ont un quelconque intérêt ?
Je vais aller à contre-sens de la tendance : pas vraiment. C'est un peu la misère, en fait. Ne pas pouvoir t'attacher à une fesse, ça provoque la misère sexuelle. Y'a des années de ça, je ramassais des salades en tant que saisonnier, et je discutais avec l'ouvrier permanent de la ferme. Il m'a dit « ce qui compte dans la sexualité, c'est la complicité ». Et ça m'a vraiment marqué, parce que le mec avait tout dit en quelques mots. Je trouve qu'il a raison sur toute la ligne. Quand il y a une complicité entre deux êtres qui s'aiment, c'est là où le sexe en vaut le plus la peine. Le cul, c'est une communion des corps, c'est pour ça que je parle d'essais nucléaires pratiqués dans des chambres d'hôtels. Il y a une espèce de fusion atomique entre deux corps, et ça fait des étincelles. Il faut du cœur, de la tendresse, de l'ardeur … bref, il faut y mettre du sien. Mais je rejoins ce que tu me dis, j'ai une vision très romantique de la chose.

Il y a une masculinité très forte dans ton interprétation, dans tes textes, et la présence féminine est quasiment uniquement présentée sous les angles de la sexualité et de l'amour –deux angles qui se rejoignent et n'en forment en fait qu'un. En dehors de ton union et de ta relation avec ta femme, quel est ton rapport à la gente féminine en général ?

Je pose des questions relous, je sais.
Nan, ça me fait plaisir que tu me poses cette question, parce qu'on pourrait penser que ces femmes dont je parle ne sont que des objets sexuels … on a tendance à considérer que le désir de l'homme est une forme de prédation sexuelle. C'est comme dans le porno, les mises en scènes sont tellement musclées qu'elles ont tendance à objectifier le corps de la femme. Je peux accepter ce reproche vis-à-vis de ma musique, mais c'est pas mon intention. Y'a vraiment une forme de dévotion, d'admiration envers la femme et son pouvoir érotique. La beauté des femmes m'a toujours subjugué. Les femmes sont celles qui nous rapprochent le plus du paradis sur terre. Devant une femme nue, je suis au paradis sur terre : j'ai aucune envie d'être ailleurs.

Mais du coup, j'ai l'impression que tu vois la femme presque uniquement sous ce prisme là. Même si c'est pas forcément toujours sexuel, c'est toujours sous le prisme de la beauté, de l'érotisme plastique.
Ouai … C'est un peu le principe de la muse. Quand j'ai rencontré ma femme, je me suis mis à écrire beaucoup plus, à créer beaucoup plus. Cette rencontre, cette passion, cet amour, a décuplé ma créativité. Ca a commencé quand j'ai écrit Michoacan, j'ai compris que j'avais trouvé ma muse, celle qui allait transformer ma poésie.


Houellebecq citait Schopenhauer en disant que toute énergie est d'ordre sexuel. L'énergie créatrice, c'est lié à l'énergie sexuelle. Mais pour revenir à ta question … non, je ne considère pas toutes les femmes comme détentrices d'un potentiel érotique. Bon, ma femme est boxeuse, on s'entraine aussi ensemble, on fait les plans de matchs ensemble. Je suis son homme de coin sur le ring lors de ses combats.Ma femme, c'est aussi mon premier conseiller pour plein de choses.

Même au niveau de la musique ?
Nan, mais je lui demande toujours son avis, sur les prods par exemple. C'est elle le cerveau du couple, c'est elle qui a les réponses. D'ailleurs c'est aussi elle qui pose les questions, tu vois ? [ Rires] Après, tu peux considérer que j'insiste un peu trop sur le pouvoir érotique de la femme, mais pour moi c'est important, parce qu'il est trop souvent nié. Des fois, on le considère de la mauvaise manière. Une femme qui est puissante sexuellement, on va tout de suite la considérer comme une pute, une trainée, une fille facile. Le désir sexuel féminin fait très peur à l'homme, parce que l'homme a toujours cherché à le contrôler. Contrôler son corps, contrôler sa reproduction, contrôler son désir … Je souhaite aussi célébrer la femme.

Pour moi, elles ont une puissance incroyable. On en revient aux pornstars : les mecs qui se branlent sur Youporn n'ont aucun respect pour ces performeuses, ils sont là uniquement pour se branler sur des vidéos nazes … Mais les mecs, appréciez un peu l'esthétique, appréciez la performance ! Elles donnent d'elles, et puis… Elles assument, aussi, et ça doit pas être toujours facile à assumer. La sexualité des femmes fait peur aux hommes, et les femmes qui assument leur jouissance ont tendance à être très mal jugées. C'est un état de fait que je regrette. Tout le monde aurait à y gagner, tout le monde serait beaucoup plus heureux si on pouvait jouir ensemble dans le respect [ Rires]. Bon, je commence à raconter de la merde, passe à la question suivante [ Rires].

Pour revenir au morceau dont on parlait, « Le passage de la station-service », ce texte est celui du retour du fameux japonais en costard. C'est un personnage qui était omniprésent dans le premier EP, et qui constituait ton alter-égo, dans une situation de dédoublement de personnalité. Il meurt à la fin de ton récit, mais fait son retour ici le temps d'une rime.Pourquoi cette ré-apparition ?
Je voulais faire un clin d'œil à ce personnage. A la fin du premier EP, étant donné que ce personnage est mon double, on ne sait pas trop si c'est moi qui le bute, ou si c'est lui qui me bute. C'est un peu comme dans Fight Club, le mec bute son double, mais il se bute aussi. C'est un peu le même état d'esprit. Fallait en finir avec ce double destructeur, donc j'ai voulu lui faire un clin d'œil. C'est aussi histoire de dire qu'on ne gagne jamais vraiment la partie, on n'enterre jamais vraiment ses démons. Ils reviennent dans les pires moments. On gagne quand on est mort.

Le fait que ce double n'apparaisse que le temps d'un clin d'œil sur cet EP, ça veut dire que tu as moins de démons dans ta vie ces derniers temps ?
A l'époque où j'ai écrit le premier EP, je retraçais une période de ma vie pendant laquelle je me battais vraiment avec moi-même.

C'est vrai que sur ce deuxième volume, tu sembles vraiment réconcilié avec toi-même.
Complètement, ouais. Alors que le deuxième, c'est une histoire d'amour. C'est l'histoire d'un mec fou amoureux, qui a quitté sa dulcinée, et qui est seul sur la route. C'est une histoire de solitude, avec une passion qui ne le quitte pas : la morsure du papillon.

Tu m'as dit qu'un de tes auditeurs avait comparé ce deuxième EP à « la Bible écrite par un personnage de Mad Max ». J'ai trouvé ça extrêmement pertinent. La Bible et Mad Max, ce sont deux influences importantes pour toi ?
Mad Max, ouais.

La Bible, un peu moins ?
[ Il hésite] La Bible, c'est une référence, mais je … En fait, ça s'est fait comme ça, je me suis pas trop posé la question. Dès que j'ai entendu les cuivres, je me suis dit « on dirait la trompette de Jéricho ». Une ambiance un peu apocalyptique, Jéricho qui va tomber … J'ai lu une partie de la Bible, l'Ancien Testament, mais ça a un côté un peu mystique. Je pense que tous les monothéismes ont forcément une influence sur nous.

A quel niveau ? Spirituel ? Culturel ?
Au niveau … historique, oui, c'est un héritage culturel. Tous les monothéismes prédisent la fin du monde. Je sais pas trop comment l'expliquer, mais tout ce côté mystique…

Il y a quelque chose de très mystique dans ta musique.
Je m'interrogeais là-dessus il y a quelques années. Je trouve qu'on a perdu cette dimension mystique dans nos vies. On est dans des pensées très rationnelles, il faut toujours tout expliquer … alors que parfois, les choses sont juste mystiques. Finalement, ce qui me plait le plus dans la Bible, c'est la dimension épique du récit. Ils ont fait le tour de Jéricho, la troisième fois la ville s'est effondrée : c'est épique, c'est une épopée. Et finalement, Mad Max c'est la même chose : un récit épique, presque biblique. L'eau, le désert, l'exploitation des masses, un peuple réduit en esclavage, et puis ces graines qui vont faire reverdir un jardin d'Eden. C'est ça qui me plait.

Dans la construction de tes deux EP, t'as cherché à t'imprégner de cette dimension épique ?
Dire que j'ai construit un récit épique, ce serait super prétentieux. Ces deux EP sont deux récits, ça oui. Dans l'écriture, j'ai repris des éléments du conte, c'est pour ça qu'il y a souvent des phases qui se répètent. Ca correspond à la dynamique d'un conte. C'est aussi pour ça qu'il n'y a pas de refrains, je trouve que ça casse le rythme, c'est malvenu. Comme il n'y a pas de refrains, je place donc ces petites phases comme une rengaine, pour qu'on se dise « ah, ça je l'ai déjà entendu dans cette histoire ». Le premier récit a un dénouement un peu extraordinaire : le mec se fait suturer le cœur, il revient à la vie un peu par magie, sauvé par une doctoresse.

Le deuxième aussi a un dénouement très fort , même si c'est plus abstrait. « Descendre en apnée dans le Grand Bleu de mon âme », puis à la fin « penser à remonter avant que je m'enferme dans mon propre cercueil » … c'est très prégnant. Tu plonges vers les abysses, mais en même temps tu gardes une certaine attache à la vie, à la réalité, et tu ne te laisses pas couler jusqu'au fond. J'y vois une forme d'espoir nécessaire à la vie.
Je voulais pas faire un récit tragique … mais je voulais pas non plus d'un happy-ending. On s'aime, on se déchire, et à la fin tout le monde meurt. Soit ça se passe mal et tu te déchires, soit ça se passe bien et tu aimes jusqu'à la mort, mais à la fin, soit tu meurs, soit l'être aimé meurt… Ça ne finit jamais bien. Mais ce n'est pas tragique. Ma vie n'est pas tragique. Elle l'a été, comme tout le monde. Tout le monde s'est fait briser le cœur, tout le monde a souffert.
Je voulais surtout parler de cette aliénation de l'amour. L'amour est tellement fragile et éphémère, c'est tellement facile à détruire. C'est tellement facile de foirer une relation, de briser le cœur de quelqu'un, de décevoir. C'est le côté un peu obscur de l'amour, finalement. L'état d'esprit dans lequel je me retrouve souvent. Le pouvoir de l'amour, ça peut aboutir sur une énergie créatrice ou sur une énergie destructrice.

Je prends énormément soin de moi : je m'entraine beaucoup, je mange sainement, je vais au lit tous les soirs à la même heure, j'ai une hygiène de vie incroyable. Et de temps en temps, je vais me décider à fumer un paquet de cigarettes, boire une demi-bouteille de whisky, me klaxonner la gueule, et passer quatre heures à regarder du porno et à déprimer devant une performeuse. Je touche le fond, tu vois ? Je pense que tous les artistes ont ça, ce côté obscur qui te pousse à t'auto-détruire.

J'ai quitté des femmes juste parce que je tenais à ma liberté, que j'avais besoin de prendre le large. J'étais amoureux, je les ai aimées, elles m'ont aimé, et puis je me suis senti pris au piège. C'est juste … « merde, j'me casse ». Ca m'arrive régulièrement. Si je continue comme ça, je vais finir comme un vieux con, dans un bar à putes en Thaïlande, alcoolique avec une demi-molle. Et aujourd'hui, j'aurais beaucoup à perdre. Un peu de constance dans ta dévotion, merde ! Les femmes nous aiment tellement, et nous, on déconne. Faudrait respecter leur amour inconditionnel. Nous salopards d'hommes, essayons d'être un peu à la hauteur de leur amour… et de leur plaisir.

Du coup le titre de ton EP, La Morsure du Papillon, prend tout son sens.
En fait, le nom de boxeuse de ma femme est « the StingingButterfly ». Mohammed Ali disait « pique comme une abeille, vole comme un papillon ». Son nom à elle, c'est « le papillon qui pique ». Ce papillon qui m'a mordu, et mis son venin dans mes veines. Cet EP, il est dédié à ma femme.
Mais puisqu'on parle du titre, je tiens à dire que je roule pas en Ford Mustang ! [Rires] Quand je prends la voiture, c'est en France, et c'est une Ford Fiesta. C'est celle que je prends quand je vais te voir à Mantes la Jolie. Ca casse le mythe, hein ?

Alors pourquoi l'EP s'appelle En Ford Mustang ?
« En Ford Fiesta ou La Morsure du Papillon », ça sonnait pas terrible [ Rires]. Je voulais l'appeler « Sur la Route », en référence à toutes ces années que j'ai passées sur la route, mais quand tu m'as dit que c'était le titre d'un hit de Black M, je me suis dit qu'il fallait que je trouve autre chose. Et puis, la Ford Mustang, c'est une référence à Gainsbourg et Bardot : [ il chantonne] « on fait des bangs en Ford Mustang ».

Merci pour cette interview.
J'ai parlé beaucoup de cul, mais c'est mieux que de parler de solitude. Je sais plus qui disait ça, mais le lyrisme et la poésie sont deux choses très différentes. Y'en a qui aiment la poésie lyrique, mais pour moi, ça va pas du tout ensemble. Mettre des sentiments dans la poésie, ça a pas d'allure. Pour moi, c'est presque indécent. Etaler ses sentiments à la face du monde, c'est pas très pudique. C'est paradoxal ce que je dis, mais je voulais trouver un moyen de parler d'amour sans que ça dégouline de partout comme dans les chansons de pop. Et puis, donner une autre image du sexe, une autre perspective. Cet EP, je l'ai fait par amour, j'en attends rien. Il y a des choses qu'il faut faire sans attendre de retour.

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