De gauche à droite :  Tengo Hohn, Infini't, Laylow © Antoine SURL / roxanepeyronnenc

Une conversation détendue du slip avec Laylow, Infinit' et Tengo John

Ni trop bébés ni complètement installés, les trois rookies du rap français évoquent tranquillement notre époque nihiliste, l'ambition relative quand on est en indé, et, forcément, l'état actuel du rap français.

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nov. 9 2018, 8:22am

De gauche à droite :  Tengo Hohn, Infini't, Laylow © Antoine SURL / roxanepeyronnenc

Au départ, l’idée était simple : réunir trois rappeurs français pas encore réellement identifiés par le grand public et les faire parler. De leur musique, de l’indépendance, de la situation du rap en Hexagone, de la mélancolie toujours plus prononcée dans les textes des MC’s de nos régions et de leurs envies futures. Ça n’a pas été forcément simple à mettre en place, on ne va pas vous le cacher, mais on a finalement réussi à discuter de tout ça avec trois rappeurs à la fois extrêmement divers et intimement liés dans leurs intentions : Tengo John, Infinit’ et Laylow, tous de retour, actuellement ou ces prochaines semaines, avec un nouvel EP censé les faire passer un échelon supérieur.

Noisey : Ça commence à faire pas mal de temps que vous êtes dans le game, sans pour autant être réellement connus du grand public. C’est si difficile que ça de se faire un nom ou d’émerger ?
Infinit’ : Tout dépend le style dans lequel tu évolues en réalité. Moi, je dois bien avouer que mon rap est fait pour une niche, c’est un truc de connaisseur. Je vais forcément mettre plus de temps que les autres à me faire connaître, mais tout est possible : regarde Alpha Wann, il fait de bons chiffres avec son premier album alors que son rap est assez pointu, sans refrain chanté ou autre.

Tengo John : Accéder au grand public, c’est forcément la plus grosse marche à franchir, mais tout le monde ne veut pas forcément réaliser ce pas-là. Personnellement, ce n’est pas ma volonté : je ne suis pas encore au sommet de mon art et ça me ferait chier d’être au centre des attentions en n’ayant pas atteint mon niveau maximum. J’ai besoin de gagner en expérience avant de voir plus haut.

Laylow : C’est vrai que l’on est en droit d’évoluer dans d’autres sphères afin de conserver notre personnalité, nos goûts et notre style, ce qui n’est pas le plus facile à faire comprendre aux labels. Je propose quand même un rap chelou, donc que je comprends un peu ma situation. Mais bon, ma musique évolue, donc rien ne peut l’empêcher de toucher d’autres personnes à l’avenir.

Tengo John : Le truc, c’est qu’on sait ce qu’est le buzz. Moi, par exemple, je l’ai connu avec « Trois sabres ». Je pensais que ce titre ferait 50 000 vues au maximum, mais j’ai atteint ce chiffre en deux semaines à peine, pour finalement arriver à plus d’un million aujourd’hui. Après ça, c’était à double tranchant : soit je tentais d’évoluer, soit je surfais sur le buzz. J’ai opté pour la première option, tout en essayant de mettre à profit la visibilité qui m’était offerte.

L’apprentissage du rap, il s’est fait comment pour vous ?
Laylow : En écoutant des artistes que j’aimais ou que mon frère me faisait écouter. Très vite, j’ai eu envie de raconter des histoires, de créer un délire. Mais surtout, je kiffais les clips, j’avais envie de rapper uniquement dans le but d’être dans la position des mecs qui rappaient dans les clips. J’ai fini par rendre mon contrat et j’ai décidé de me lancer en tentant énormément de choses. C’est ma particularité : peu de rappeurs tentent autant que moi. « Volume Uno », par exemple, il fallait oser balancer un clip de dix-sept minutes en 2014… Aujourd’hui, c’est pareil : je prépare mon quatrième EP actuellement et j’essaye encore de pallier aux mélodies qui pourraient mal vieillir.

Infinit’ : Moi, je rappais déjà en 2007, mais je m’y suis sérieusement à 18 ans, quand j’ai intégré l’équipe D’en Bas Fondation avec Veust et les autres gars de chez moi à Nice. J’avais dix ans de moins qu’eux, j’étais le petit jeune de la bande et je voulais m’affirmer. Répéter ce qui a déjà été fait, ça ne m’intéresse pas. J’ai besoin de créer mon propre truc, un peu comme à la fin des années 1990 : les X-Men ne faisaient pas la même chose que la Fonky Family, et la FF proposait un rap très différent de celui d’Ärsenik.

Tengo John : De mon côté, ça s’est fait à travers les artistes que j’aimais, comme Cas de Conscience, la Scred Connexion ou Jazzy Bazz avec Sur la route du 3.14. Soit des artistes que tu prends comme des béquilles pour te lancer. Mais aussi aussi à travers tous les freestyles que j’ai pu faire. À l’époque, on se concurrençait tous, on se réunissait tous les vendredis avec nos nouveaux textes et on proposait le meilleur de nous–mêmes. L’impro, ça m’a fait progresser.

Avec le recul, on a l’impression que les gars de L’Entourage et tous les MC’s présents lors des Rap Contenders ont influencé toute une nouvelle génération de rappeurs, qu’ils ont donné un nouvel élan au rap.
Tengo John : Quand je me prends ça en 2010, ça met fin à un gros creux dans le rap français. Moi-même, j’avais perdu le rap. La technique avait disparu, les artistes cherchaient les tubes, etc. Puis Joke, Espiiem ou Nemir ont émergé, ont amené une nouvelle énergie et ont démontré que la scène hip-hop s’agitait partout en France. Ça a prouvé que quelque chose se passait en souterrain depuis quelque temps. Et moi, personnellement, ça m’a permis de m’identifier à tous ces mecs.

En cette fin 2018, vous portez quel regard sur le rap ? Vous diriez que la popularisation des rappeurs belges, suisses ou québécois a décomplexé le rap français ?
Tengo John : Ça a clairement décomplexé les MC’s et ouvert d’autres portes. Ça nous a foutu un gros coup de pied au cul. Ça nous a montré tous nos défauts et les carcans dans lesquels on s’était enfermé avec le temps. Désormais, j’ai l’impression que l’on mise plus sur la musicalité des mots que sur leur sens précis. Un peu comme chez les cainris, finalement.

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Laylow

Infinit’ : Honnêtement, je ne sais pas si ça changé quoi que ce soit. Ce qui est sûr, en revanche, c’est que ça a amené du lourd, un nouveau délire et une nouvelle fraicheur. Un peu comme quand l’afro est arrivée il y a quelques années. Le rap a constamment besoin de nouveauté, donc c’est important de s’y confronter quand elle se présente.

Laylow : Moi, je ne suis pas vraiment d’accord. Mais c’est peut-être parce que je ne vois pas Hamza ou Roméo Elvis comme des Belges. Pour moi, ce sont des artistes avec qui on parle le même vocabulaire, point barre.

Infinit’ : Il faut aussi dire un mot sur les producteurs. Des mecs comme Pandemik Muzik ou Hologram Lo’ créent un délire de ouf actuellement, tandis que des gars comme Ikaz Boi nous permettent de ne plus être trop en retard sur les cainris ! Ikaz, par exemple, il a bossé sur un morceau du dernier album de Quavo, ce n’est pas rien. Pareil pour Frencizzle, qui a un temps était signé sur le label de Chief Keef et a produit un son pour un morceau de ce dernier avec Kanye.

Parfois, on dit que Bruxelles est un peu à la France ce que Toronto est aux États-Unis. Vous approuvez ?
Laylow : Non, tout ce qui se passe actuellement donne juste une plus grosse ampleur à la francophonie.

Tengo John : Ouais, et la francophonie est trop petite pour être comparée à l’échelle nord-américaine.

Infinit’ : Ce que j’aime dans tout ça, c’est que ça crée une scène assez énorme et que ça délocalise le rap français ou francophone. C’est lié à l’histoire du rap : quand tu regardes, au début le hip-hop était new-yorkais, puis L.A. a pris le pouvoir, avant que Miami, Chicago et Atlanta ne s’en mêlent également. Et je trouve ça top : c’est super cool de pouvoir identifier un artiste en fonction du lieu où il vit. J’aime ce délire d’école, comme le 92 ou le 94 à l’époque. Faut être fier de ce que tu es et d’où tu viens, c’est là que tu vas trouver ta force. Là, par exemple, je peux te dire que les jeunes du quartier des Moulins à Nice sont très chauds, avec un délire très caillera, assez énervé.

Ce qui est sûr, c’est que l’on peut vivre du rap sans être parisien désormais…
Infinit’ : Personnellement, je suis encore en transition. J’ai gardé mes activités à côté pour ne pas attendre trop du rap et être frustré. Mais bon, j’ai conscience d’être à un moment où je dois privilégier un style de vie ou un autre. Et ça risque d’être le rap avec la tournée qui arrive.

Tengo John : Moi aussi, je suis sur le point de pouvoir en vivre. J’ai 22 ans, j’ai arrêté mon taf il y a un an et demi, mais je vis encore chez mes parents, donc ça me permet de m’en sortir. Là, je vais bientôt avoir un tourneur, ce qui devrait me permettre de vivre de mon rap plus directement. D’autant que j’adore faire de la scène et que je trouve mes morceaux de mieux en mieux. Ça me permet de les assumer davantage. Et puis il faut le dire : il y a de plus en plus de place pour le rap dans les festivals et les salles de concert. Même Orelsan est programmé dans de grands festivals de jazz aujourd’hui...

Laylow : Il y a toujours plusieurs façons de faire du bif. Par contre, vivre du rap, ça veut tout et rien dire. Je m’explique : je rappe pour tout niquer, avoir de belles voitures et être dans la partie gagnante de la société, mais au lieu de ça je suis dans un entre-deux un peu spécial à vivre quotidiennement. Ça marche pour moi, mais ce n’est pas top-top non plus. Dans le sens où je suis indépendant et où je ne gagne pas suffisamment pour me mettre à l’abri, contrairement à un gars qui gagne 1800 euros par mois en CDI et qui peut donc faire des crédits, s’assurer...

C’est quand même assez étrange. L’époque a l’air formidable pour le rap, et pourtant, le propos semble souvent très mélancolique, presque sensible parfois. C’est une tendance dans laquelle vous vous retrouvez ?
Laylow : Je ne compte pas faire des morceaux tristes toute ma vie, mais c’est clair que les blessures sont inspirantes, contrairement à ce qui est beau ou simple. Je ne dis pas que l’on a besoin de se faire du mal pour s’exprimer, attention. Je dis juste que je trouve la violence subie, voire celle que l’on inflige aux autres, donne naissance à de vraies émotions artistiques.

Tengo John : C’est vrai qu’il y a quelque chose d’intéressant dans le fait de pouvoir retranscrire toutes les palettes d’émotions et de parler avec sensibilité. Le fardeau d’être humain, on le partage tous, donc autant l’exprimer.

Infinit’ : Personnellement, je ne suis pas comme ça, que ce soit dans ma vie ou dans mon rap. Je ne pourrais pas faire un morceau qui parle de ma famille ou de mon intimité, je suis trop pudique pour ça. Mais chacun sa technique.

Tengo John : Le truc, c’est qu’on est une génération de gens déprimés, nihilistes, sans but et sans réelles envies. L’époque est assez dure, assez froide même, donc ça se reflète dans nos morceaux. Même si, je tiens à le dire, je ne trouve pas que ce propos soit toujours maitrisé. Pour tout dire, je ne suis pas toujours d’accord avec cette vision nihiliste. En tant qu’occidentaux, notre génération s’est peut-être un trop éloignée du spirituel et je trouve qu’elle manque parfois d’espoir ou d’amour.

Infinit’ : Ce qui est sûr, c’est que je n’ai jamais vu le rap comme un exutoire. Moi, si je me sens pas bien, je ne fais pas de musique. Je fume ou je bois un verre.

À ce propos, comment se passe la création d’un morceau chez vous ?
Infinit’ : J’ai systématiquement besoin d’avoir une instru. Sans ça, je n’écris pas… Une fois que j’ai un son, je l’écoute en boucle, je fais ma vie, je me balade, je fais mes courses avec l’instru dans les écouteurs et je réfléchis à ce qui m’inspire. Sans jamais rien noter, tout se passe dans la tête. Quoique… Depuis un petit moment, je prends des notes. Mais pas pour y écrire des phrases. Ce sont juste des mots ou des idées que je vais chercher à mettre en forme plus tard.

Tengo John : Pareil, j’ai globalement besoin de partir d’une instru. Ça m’arrive d’avoir un thème ou deux-trois lignes, mais c’est souvent la musique qui dicte la suite. J’ai besoin de voir ce qu’elle me dit, les émotions qu’elle peut susciter.

Laylow : Moi, c’est un peu différent. J’écris beaucoup, je pose certains textes, si bien que mon ordi est une mine de maquettes. Ensuite, je vois si ça vaut le coup de continuer. Le plus souvent, je prends ma décision le matin, quand mon esprit est encore ouvert, clean et que je n’ai pas encore entendu trop de musique ou de bruit.

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Tengo John

Infinit’ : Tout dépend aussi de ce qu’il se passe autour. « Le tour », sur l’album d’Alpha Wann, je savais que je devais être technique et au niveau du reste du disque. Je connaissais déjà tous les autres morceaux, il ne fallait pas que l’album baisse en qualité pile au moment de mon titre.

Laylow : En 2018, il faut être productif, créer des trucs rapidement. Et je pense que ça correspond bien à ma méthode de travail. J’ai besoin d’écrire continuellement, comme j’ai besoin d’écouter de nouvelles choses constamment.

Infinit’ : Moi, c’est l’inverse : je suis incapable de faire comme JUL et d’écrire quatre ou cinq morceaux par jour. J’ai besoin de prendre mon temps. Si on me l’accorde, ma musique n’en sera que meilleure.

Laylow : Le problème, c’est que l’on ne peut plus s’endormir deux ans. Une fois que tu es dans l’iPhone des gens, tu fais un peu partie de leur quotidien. Il faut donc leur montrer ta petite tête de temps à autre.

Ce qui est marrant, c’est que vous n’êtes pas trop des rappeurs « à thèmes ». Vous êtes nettement plus dans le kickage ou dans les atmosphères.
Infinit’ : Ouais, j’avoue n’avoir jamais été trop dans le rap thématique. J’aime parler de tout et n’importe quoi dans un morceau. D’autant que la rime peut avoir un thème en soit. En deux phrases, tout peut être dit. Un peu comme quand je dis « j’écoute “Cactus de Sibérie” dans l’Brabus de Ribéry ». En une simple punchline, j’avais capté l’attention des gens, ça a même donné naissance à l’#infinitchallenge sur Twitter grâce aux gars de No Fun.

Laylow : Un morceau, c’est avant tout pour créer un mood, pour permettre à des mecs d’entrer dans un son spécifique.

Tengo John : C’est vrai que j’essaie moi aussi de faire passer des atmosphères. Je veux que le son soit une couleur, qu’il véhicule une texture particulière, quelque chose qui lui donne une consistance et une âme.

Quitte à développer quelque chose de très cinématographique ?
Tengo John : Indirectement, je pense en effet que j’ai besoin de séries, de films ou d’animes pour écrire – « Noirceur totale », par exemple, est inspiré par le personnage de Rorschach dans Watchmen, même si je ne le matérialise pas comme une influence directe. Je n’ai pas besoin d’avoir toutes ces références en tête au moment d’écrire, ça vient comme ça, comme si ça me permettait de tisser des liens. L’art, c’est ça de toute façon : une conversation avec d’autres œuvres artistiques.

Laylow : L’intérêt, c’est de créer des sortes de mini-séquences. Dans mon prochain projet, par exemple, il y a un titre qui s’appelle « Bruit de couloir » et qui explore ce que l’on ressent en tant qu’artiste quand on descend de scène et que l’on rejoint nos loges. Ça pourrait être aisément une scène de film ou de série, et c’est ce qui me plait. Je m’inspire grave du cinéma pour créer des séquences comme ça.

Infinit’ : Avec Internet, on est tous bousillés de films et de séries, donc c’est sans doute plus facile de placer toutes ces petites références. Mais l’idée, chez moi en tout cas, c’est aussi d’aller chercher des références qui ne soient pas trop mainstream. Parler une nouvelle fois de la Casa de Papel, ça ne m’intéresse pas. Je ne l’ai pas vu, mais j’ai l’impression de connaître la série par cœur à cause des dizaines de références faites par les rappeurs français ces derniers temps. Moi, même quand je fais référence à La Haine, je masque un peu le truc, comme sur mon projet NSMLM, pour le fameux « nique sa mère le maire ».

Au-delà de tous vos projets, personne n’a encore sorti un vrai album. C’est une pression énorme ?
Infinit’ : C’est peut paraître bête, mais je me dis que mon premier album pourrait être le dernier, donc je n’ai pas envie de blaguer avec ça.

Laylow : Ouais, c’est exactement ça : tu n’as possiblement qu’une chance de faire un album, un peu comme si tu n’avais qu’une balle dans le chargeur pour toucher ta cible. Il faut donc être prêt ! D’autant que j’ai bien trop de respect envers ce format pour le bâcler. Quand il sortira, il devra être conçu pour durer.

Tengo John : Au-delà de la pression, il faut aussi se sentir prêt. Et là, à 22 ans, je ne me sens pas encore en mesure de faire un album comme je le souhaite. Je suis productif, je sors des projets et je m’exerce en attendant de pouvoir lui donner vie. D’ici deux, trois ou quatre ans, j’espère.

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Infinit'

Au fond, qu’est-ce qui empêche vos anciens projets d’être de vrais albums ?
Tengo John : C’est comme au foot : on ne prépare pas un match amical comme une finale de Coupe du Monde. Si j’avais voulu faire de Multicolore un album, je n’aurais pas mis 18 morceaux dessus, les titres auraient été plus concis et j’aurais choisi un nom différent. Entre un street album et un véritable disque, la différence est énorme : ça ne se construit pas de la même façon.

Infinit’ : Totalement d’accord ! Il faut être à son maximum sur un album, faire en sorte que chaque mot soit posé pour une raison. Aussi, me concernant, il faut qu’il soit un peu plus long que NSMLM ou Ma version des faits, mon dernier projet. Je sais que Kanye West fait des albums de huit titres désormais, mais c’est son délire. Moi, j’aimerais en avoir au moins quinze. Comme Rick Ross avec Trilla, par exemple.

Et travailler autrement qu’en indé, c’est quelque chose que vous n’imaginez pas ?
Tengo John : Je suis ouvert à toutes les possibilités. Là, je viens de monter ma boite, je vais peut-être signer en édition quelque part, mais je ne suis pas opposé à l’idée de m’associer à un label, ne serait-ce que pour distribuer mes projets.

Infinit’ : Pareil, tant que je suis dans les meilleures conditions, tout est possible ! Même si je n’ai pas à me plaindre : tout est très carré avec Don Dada, ça va me faire avancer !

Laylow : Des contacts avec des majors, j’en ai toujours plus ou moins eu. Le problème, c’est que les gens des labels n’ont pas plus que nous la recette du succès. Pour réussir, il faut donc que ça vienne de notre art, et pas d’une astuce marketing. Il faut que l’on prenne conscience que l’on s’améliore à chaque projet et que ça peut payer en tant qu’indépendant.

Tengo John : De toute façon, je n’ai pas spécialement de carrière-type en tête. Si je peux faire deux-trois albums de qualité, qui sont salués par la critique et me permettent de faire une grosse tournée, avec un Olympia dans le lot, ça m’ira parfaitement. Je ne cours pas après le disque de platine, je n’ai pas d’ambitions démesurées.

Si vous deviez définir votre place au sein du rap actuel, justement, vous diriez quoi ?
Laylow : En mode beau gosse, je dirais que je suis celui qui sort les sons et les images pour que les autres rappeurs s’en inspirent. En mode trop nul, par contre, je dirais que je suis un outsider, même si je ne me définirais pas ainsi. Pourquoi ? Parce que de plus en plus de gens me donnent de la force, streament mes sons et comprennent mon délire, pas forcément évident au début.

Tengo John : J’ai également l’impression d’être une sorte d’outsider un peu hybride, qui essaye de toucher à tout. Être une star du hip-hop, de toute façon, ne n’intéresse pas. Ma seule prétention, c’est de faire la musique que j’aime. Quitte à devenir un rappeur confirmé par la suite. Mais c’est compliqué de l’être à seulement 22 ans. Je suis encore un rookie.

Infinit’ : Vu que le grand public ne me connaît pas, c’est clair que je suis un outsider. Mais je ne veux pas être rangé dans une case. L’important, c’est d’évoluer en permanence, de passer des caps à chaque projet. Les ventes, c’est un peu secondaire. Regarde Alpha Wann : tout le monde le respecte parce qu’il reste dans son délire. C’est le principal.

Est-ce que vous pensez que dans vingt ans on regardera ce nouvel âge d’or du rap de la même manière que l'on regarde aujourd'hui celui des années 1990 ?
Laylow : Malheureusement, je ne crois pas. À l’époque, il y avait des formats, on écoutait différemment la musique. Avec Internet, tout se perd désormais. On risque de ne retenir que les grosses têtes. Moi, par exemple, beaucoup ne me connaissent que pour « 10’» et ne vont pas spécialement écouter ce que je fais derrière. À l’époque, on saignait un artiste et on en gardait la trace sur CD. Quand je vais chez ma mère aujourd’hui, je tombe sur des albums de mecs dont je me souviens les sons alors qu’ils ont connu moins de buzz que moi actuellement. L’Skadrille, par exemple, je m’en souviendrai toujours, j’ai même des stickers à eux collés chez moi. Moi, en revanche, personne ne crée de stickers à mon nom bande de bâtards !

Infinit’ : Ce qui est sûr, c’est que le rap est là pour très longtemps et que le rock ou l’électro ne reprendront pas le dessus. Il y a tellement de variantes dans le hip-hop que le rap trouvera toujours de nouvelles tendances pour se régénérer et rester au top. C’est pour ça, il faut que je reste en forme pour entamer une tournée « âge d’or » d’ici 20 ans (rires).

Tengo John : Moi, je pense qu’on parlera encore plus de nous. Il n’y a jamais eu autant de pluralité, de diversité et de qualité. C’est la suite logique des années 1990, en version plus moderne et plus approfondie. Bon, il y a peut-être plus d’imposteurs et de mecs pas à leur place qu’à l’époque, mais il y a de la place pour tout le monde. Avec des médias qui évitent de donner du rap une vision caricaturale et qui ne parlent pas uniquement des grosses têtes, comme OKLM, Vice ou Clique.

Enfin, si vous deviez vous livrer au jeu des pronostics : qu'est ce qu'il va se passer dans le rap français en 2019 ?
Infinit’ : PLK va clairement tout péter, ça va devenir une grosse tête d’affiche.

Tengo John : Cinco, un mec avec qui j’ai enregistré un morceau sur mon nouveau projet (Hyakutake), est clairement un niveau au-dessus, avec un vrai personnage, une voix et un univers singuliers. J’espère aussi que Prince Waly pourra enfin s’asseoir dans les plus beaux fauteuils, ceux qu’il mérite.

Infinit’ : En tant qu’auditeur, et pas uniquement en tant que pote, j’aimerais bien un album de Veust également. Il est temps qu’il nique tout et qu’il prouve son talent. De tous ceux que je connais, c’est celui qui sort le moins de morceaux, alors que c’est celui qui en écrit le plus. Il doit au moins en avoir une soixantaine de côté…

Laylow : Moi, je pense qu’on va écouter de plus en plus de rap venu d’autres pays, comme ce qui est en train de se passer avec des rappeurs marocains ou italiens. On ne se focalise plus sur les mots aujourd’hui, la musicalité du flow a pris le dessus, ce qui est un avantage pour ces mecs-là. Tout va se rejoindre et ça va créer une nouvelle vibe, toujours plus forte.

Maxime Delcourt est sur Noisey.

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