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Tour de France : Caen

Du Cargö aux Valentino en passant par Orelsan, Superpoze, Headcharger, Beataucue, Elecampane et Nördik Impakt.

Parce qu'à l'époque où les supermarchés vendent des bananes en sachet individuel, il est important de renouer avec ses valeurs et ses racines, nous avons proposé à des contributeurs Noisey et des invités de nous présenter une playlist exclusivement constituée d'artistes de leur ville d'origine, dans le cadre d'une rubrique intelligemment baptisée « Tour de France ». Après Bayonne, La Rochelle, Reims, Brest, Lyon, Tours, Poitiers, Rouen, Bordeaux, Toulon, Pau, Angers, Montréal, Le Mans, La Réunion, Rennes, Malestroit, Limoges, Fontainebleau et Nice, voici Caen présenté par notre contributeur Robin Cannone.

LE CARGÖ

Avant, quand on aimait la musique et qu'on vivait à Caen, il fallait tracer sa route jusqu'à Ouistreham et prendre le ferry direction l'Angleterre. Sinon, on pouvait aussi attendre six mois que les quelques bons groupes du moment en tournée en France ayant décidé que Caen était digne de leur présence se pointent dans des salles comme le BBC ou le Zénith. Puis, comme pour sauver les Caennais d'un quotidien atone, Le Cargö est apparu sur les rives de l'Orne. En plus des grands noms qui viennent régulièrement fouler ses deux scènes, des studios d'enregistrement sont mis à disposition pour les musiciens de la région. Gérée par l'asso « ArtsAttack ! », qui organise aussi le festival Nördik Impakt, la salle Le Cargö organise chaque année son tremplin AÖC, permettant aux groupes locaux de faire décoller leur carrière – Concrete Knives, Superpoze ou Fakear figurent parmi les anciens gagnants. Bref, tout ça pour dire que ceux qui refusent de se faire dicter leurs goûts par Internet et Le Cargö continueront de crier leur haine de la société et leur amour de la oi! dans un bon pogo orchestré par The Daltonz.

LES VALENTINO

À l'époque où tous les groupes commençaient à se foutre du maquillage sur la gueule, porter des jeans slims, choisir des noms qui commençaient en The et chanter en anglais, il y avait Les Valentino. À l'origine, ils s'appelaient Bye Bye Turbin et faisaient du punk dans la même lignée que les Clash. Puis, ils ont découvert qu'avec le bitume et une plume, on peut faire beaucoup plus que du punk rock anglophone. Après un dernier album sorti en 1987, Les Valentino ont fait une longue pause avant de se reformer aux côtés des Olivensteins en mai 2014. Ils ont dû trouver ça triste de revenir après 27 ans d'abstinence musicale pour constater que Johnny Hallyday était toujours le type le plus rock'n'roll de France.

13 ROCK A CAEN

Dans la même veine que la compile Rock'n'Rennes de nos ennemis – ou voisins, on ne sait plus trop quel est le statut de la relation – Bretons, 13 Rock à Caen est une compilation sortie en 1984 réunissant 13 titres des meilleurs groupes que la ville ait eu à offrir à l'époque : Les Saigneurs, Théâtre, John Merrick, Los Scrawls et bien d'autres. 13 groupes de rock bas-normand en pleine période coldwave : soit des dizaines de guitares oversaturées, de perfectos mal taillés et de noms un peu nazes, mais aussi quelques centaines de cordes à gratter et 26 baguettes pour quarante et une minutes trente-cinq de bonheur.

ORELSAN

C'était marrant de voir Orelsan enchaîner les plateaux télé, se défendre d'une polémique qui n'avait pas lieu d'être, répéter les mêmes choses à des pseudo-experts qui, en termes de rap, ne connaissaient absolument rien – bien qu'ils voulaient nous assurer du contraire en se revendiquant fièrement de La Fouine, Diam's ou Booba. En fait, c'était marrant pour nous les Caennais qui connaissions Orelsan en tant que célébrité locale et l'avions déjà aperçu sur Internet ou en train de descendre la rue Ecuyère pendant qu'on descendait nos pintes d'embuscades. Orelsan n'a rien à voir avec le monstre qu'on a voulu en faire – et ce costume médiatique qui réunirait toutes les tares du rap : machisme, égocentrisme, violence et j'en passe. Par pitié, #stop ! Ok, sa série sur Canal est nulle, son rap est un peu rincé mais en revendiquant son côté loser et des thèmes comme la peur de l'échec, les soirées de merde, la médiocrité ambiante ou le sentiment d'aliénation face à un monde de plus en plus incompréhensible, Orelsan a su s'élever en tant que porte-parole d'une génération provinciale blasée, nourrie à l'Internet, aux kebabs et au porno - et a donc directement touché nos coeurs de Normands fragiles.

CONCRETE KNIVES

Concrete Knives, c'est le premier groupe de Caen à avoir joué en première partie des Arctic Monkeys, figuré dans un générique du Grand Journal, gagné le tremplin AÖC du Cargö et joué dans le Queens à New-York (et un peu partout en Europe). Pas mal pour des types qui font des chansons sur des nouilles épicées.

SUPERPOZE

La première fois que j'ai vu Gabriel derrière des platines, c'était au début de ma deuxième année de fac à l'Écume des nuits, l'un des seuls bars de Caen qui restait ouvert jusqu'à 3 heures du mat. Mon cousin m'avait donné rendez-vous là-bas parce qu'un pote à lui mixait – Gabriel. J'ai passé la soirée à boire des bières sans faire trop attention à la musique. La deuxième fois, c'était au tremplin AÖC (qu'il a bien sûr gagné) ; j'ai bu des bières toute la soirée et quand c'était à son tour de jouer, j'étais déjà faya. La troisième, au Carnaval étudiant de Caen : bourré à 14 heures. La dernière, c'était au festival Beauregard – comme pour tout festival qui digne de ce nom, j'étais bourré – à la fin de cette même année. En un an, j'ai passé mon temps à boire des bières pendant que Gabriel, lui, devenait Superpoze. Je vous laisse deviner la morale de cette histoire.

HEADCHARGER

Avant de s'appeler Headcharger, ces cinq gars de Caen s'appelaient Doggystyle et jouaient du metalcore. Puis, en 2005, ils ont décidé de faire du stoner et de changer de nom. Depuis, ils ont sorti 5 albums et parcourent régulièrement l'Europe pour répandre leur rock en triple alliage de métal, la désolation et la parole de Satan. Ils se décrivent volontiers eux-mêmes « comme si Led Zeppelin faisait l'amour avec Mötely Crüe pendant que Metallica filmait la scène. » J'ai mieux : Headcharger, c'est ce qu'aurait été Ghost Rider en réussi.

GRANVILLE

Quoi ? Les gamins de Moonrise Kingdom ont fugué vers les côtes normandes avec Steve Zissou et ont fondé un groupe de pop en français ? Cool. Mais va chier quand même, Wes Anderson.

ELECAMPANE

Elecampane, c'est le nom d'une plante qui, dit-on, pourrait guérir des péchés. C'est aussi le nom du side-project de Nicolas, Augustin et Guillaume, trois gars de Concrete Knives qui sont en train de réinventer le post-punk, le rock et accessoirement le monde. L'été dernier, le festival Beauregard avait prévu de passer George Ezra à leur place, puis, on s'est rendu compte qu'il était 1/ un phénomène marketing condamné à sombrer dans l'oubli, 2/ tout le temps malade et 3/ trop nul. Tout le contraire d'Elecampane quoi.

COEFF

Vous vous souvenez du début des années 90, quand on parlait du rap comme d'un art contestataire et que les MC's étaient qualifiés de poètes urbains, qui balançaient au micro leur vécu sur fond de misère sociale ? Moi non, j'étais trop jeune. C'est pour ça que ça fait du bien de découvrir des types de ma génération comme Coeff, qui viennent redorer le blason du hip-hop des anciens. Big up.

JESUS CHRIST FASHION BARBE

Fondé aux aurores des années 2010, le palmarès de JCFB a de quoi faire des envieux : une victoire du tremplin AÖC (évidemment), une victoire du tremplin des Jeunes Charrues et des passages dans presque tous les grands festivals de France. Imaginez un mélange entre Sébastien Tellier, Robert Smith et Jack Daniel's... Impossible n'est-ce pas ? Tiens d'ailleurs, ça serait un bon pitch pour la prochaine saison de True Detective.

LES LORDS

Les Lords, c'était un groupe d'anciens punks prolos qui ont embrassé la mouvance mods après la mort de Sid Vicious, histoire d'être habillés classe et de pouvoir squatter chez les parents de leurs copines et boire des bières gratos. En 2013, 33 ans après l'enregistrement de leur premier disque, Sam Play et Vinyl Vidi Vici l'ont ressorti en vinyle, laissant dans leur sillage l'amère impression que le mod-rock francophone aurait pu devenir un vrai truc.

BEATAUCUE

Beataucue, en plus d'être un double jeu de mots polyglotte, est le nom du duo formé par Médéric et Alexis, deux anciens étudiants fans d'Afrojack qui ont fini par snober les bancs de la fac pour faire des morceaux dans leurs chambres, classic shit. Apparemment, c'était un bon choix puisqu'ils ont fini par signer chez Kitsuné. Il y a deux ans, quand on leur demandait de définir leur musique, ils répondaient en la décrivant comme « simple et évidente pour l'auditeur ». Maintenant, ils en ont marre de répondre à ce genre de questions et se contentent de se la donner sur ce que le monde appelle communément la french touch 2.0, ou 3.0, on ne sait plus.

Photo via

BEAUREGARD/NÖRDIK IMPAKT

Deux festivals, deux écoles : d'un côté rockers aux blousons en cuir cintrés, quadras fans de Téléphone à sac à dos rando et lycéens anxieux et saouls dans l'attente des résultats du bac ; de l'autre, teufeurs en North Face, DJ's à gros potentiel Soundcloud et étudiants fans de Birdy Nam Nam. C'est la description la plus honnête que je pourrais donner – respectivement – du festival Beauregard et de Nördik Impakt. Le premier est né en 2009 à Hérouville Saint-Clair et rassemble chaque mois de juillet les grands noms du rock et de la pop sur les 23 hectares du domaine de Beauregard et son château. Le second, à la fin du mois d'octobre, est dédié à la musique électronique, et a lieu dans des bars de la ville, des salles en tout genre avant de se conclure au Parc expo dans une bacchanale de MDMA et de grosses basses saturées. Alleeez.



LE MALHERBE NORMANDY KOP '96

Tu as vécu toute ta vie à Caen ? Tu as déjà croisé Patrick qui t'a parlé de Lorie ; tu t'engueules tout le temps avec tes potes pour savoir quel est le meilleur kebab de la Tour Leroy et tu as déjà terminé un carnaval étudiant tout nu sur la pelouse du château ? Désolé mon pote, mais tu n'es pas 100 % Caennais si tu n'as pas déjà vibré au moins une fois avec le MNK96. Ça fait bientôt 20 ans que ces supporters ultras offrent à quiconque venu voir un match du Stade Malherbe de Caen un spectacle formidable – à tel point que même quand la performance des joueurs est à chier, on est fasciné à observer les mecs du MNK96 passer 90 minutes dos au terrain à chanter. Comment ne pas frissonner, ne pas vibrer, ne pas rêver, ne pas vivre foot au milieu de toutes ces bières, ces rayures rouges et bleues et ces bas-ventres bedonnants qui se balancent au rythme de chants d'amour aussi manichéens qu'interminables ? Seuls les Caennais le savent : ce n'est pas pour rien que leur équipe de foot est la seule à emprunter son nom à un poète.

Robin représente Caen sur Twitter.