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De IAM à NTM en passant par Assassin et Oxmo Puccino, SEAR nous explique ce que signifie « vieillir » dans le rap

On a assisté à la conférence que donnait le mythique fondateur de Get Busy dans le cadre du festival Dooinit à Rennes.

Le week-end dernier avait lieu à Rennes la 6ème édition du festival DooinIt, qui, chaque année, porte le flambeau du hip-hop plusieurs jours durant dans la capitale bretonne. La programmation frappait fort une fois de plus avec notamment DJ Maseo (de De La Soul), Guilty Simpson, les Beatnuts, Jeru The Damaja et DJ Scratch. Pour la soirée d'ouverture, les organisateurs avaient convié le public à l’Institut Franco-Américain pour le vernissage de l’exposition de l’ancien photographe du magazine RER, Pascal Sacleux (on y reviendra), la projection du film Big Words de Neil Drumming (sur l’évolution contrastée de trois anciens membres d’un groupe de rap qui se retrouvent le soir des élections de 2008) et surtout, une conférence-débat sur le thème « vieillir et perdurer dans le rap » animé par l’ancien boss de Get Busy, Sear, dont on vous a sélectionné quelques-uns des passages les plus intéressants.



LE RAP D'AVANT, C'ÉTAIT MIEUX AVANT !

Sear : « Big Words montre bien que quand on a été à fond dans le hip-hop c’est très dur de s’insérer ensuite dans la vie normale, d’avoir un boulot. Pour beaucoup, on est décalés de plein de choses et y’en a plein qui le vivent mal. Le point de départ c’était un débat 'le rap c’était mieux avant', c'est ça ? C’est un discours que je n’aime pas vraiment dans le sens où c’était mieux avant parce que c’était ma jeunesse. Aujourd’hui, j’ai un gamin qui a 14 ans et il écoute le rap qu’il a envie d’écouter, c’est à dire celui d’aujourd’hui, celui qu’il aime. Je ne me vois pas lui dire d’écouter tous les groupes dits 'classiques', Public Enemy, etc… Il a tout ça dans ma discothèque, s'il veut, il peut regarder mais jamais je ne l’inciterai en lui disant qu’il faut écouter PE en 2015. Parce que Public Enemy en 2015, même moi j’ai du mal à écouter ce qu’ils font. On ne peut pas demander à un gamin qui a 12, 13, 14, 15 ans d’écouter des sons de 1990, et encore moins des sons des 80’s que j’ai pu aimer. Du coup, on est un peu en face d'un conflit de génération.

Le deuxième point c’est que l’époque qu’on a connu, c’était celle de l’utopie. Quand le hip-hop est arrivé on était d’abord contents car il n'y avait rien d'autre qui nous parlait. Ça a été vraiment un choc pour nous et surtout un appel d’air pour sortir du quartier. Ce que je regrette un peu avec le discours dominant dans le rap actuel c’est qu’il nous ramène à la cité et nous y enferme. Ça, c’est pour faire le vieux con et dire que c’était mieux avant mais bon, c’était les années 80, tout allait moins vite et il y avait encore de l’espoir en banlieue. L’âge que j’avais dans le 93 en 83, j’aimerais pas l’avoir aujourd’hui au même endroit.

C’était peut être mieux avant, mais ça ne sera plus jamais comme avant. Les gens qui restent figés en espérant qu’on va revenir au son de telle ou telle année ne sont pas dans la réalité. Le rap ne doit pas s’arrêter aujourd’hui parce que les vieux estiment que c’est plus comme avant ou qu’on ne respecte plus les règles. La force du rap, et ce qui est en même temps triste, c’est que c’est fondamentalement une musique de jeunes. Elle évolue, elle s’adapte, qu’on aime ou pas. Perso, j’aurais pas aimé qu’en 83 mes parents me disent quel genre musical écouter. Et c’est un peu dans la logique des choses quand on est ado de se construire en réaction contre certaines choses imposées. Les gamins qui font du rap aujourd’hui le font en fonction de leur actualité et aussi de leur environnement, qui est beaucoup plus dur qu’à notre époque, je trouve. Les choses bougent, évoluent et c’est bien comme ça. »

L'ÉVOLUTION DE LA VIEILLE ÉCOLE : NTM & IAM

Sear : « Déjà, il y a une génération qui est nostalgique de cette époque, qui est en attente des reformations, de concerts d’anciens, etc… Mais en réalité, ils n’y vont pas, parce qu’ils sont dans autre chose. Le rap d’avant c’était mieux avant ! Je me rappelle d’un concert de Public Enemy au House of Blues à Los Angeles en 1999, ça m’avait cassé le moral. C’était tellement pas le PE que j’avais connu à l’époque que j’aurais préféré ne jamais voir ce concert-là et garder les bons souvenirs d’avant. Maintenant, et depuis que NTM est revenu, on a l’impression que tout le monde s’y remet. Bon, IAM ne sont jamais vraiment partis mais t’as 2 Bal 2 Neg, Expression Direkt, Les Sages Po. Tout le monde veut son come-back mais tout le monde n’a pas vendu des millions de disques et n'a pas une grosse réputation sur scène. Des concerts, encore ça passe, mais des disques… Au bout d’un moment, il y a un truc logique, c’est que t’es largué. Je ne veux pas être polémique mais le clip de Kool Shen avec Zoxea et Busta je trouve qu’il fait peine à voir. Déjà, il est marqué physiquement, il a 50 balais et il rappe avec la bouche de travers et fait des doigts à la caméra. Ça me dérange un peu en fait, mais y’aura toujours des gens contents sur Internet pour parler du "retour du vrai rap". IAM c’est autre chose, ils sont toujours restés fidèles à ce qu’ils sont, bon voilà, c’est des vieux dans le rap, mais toujours constants et assez honnête dans leur démarche. »

LA TENDANCE DU RAP VINTAGE

Sear : « Faut comprendre que chacun a son âge d’or, qui n’est jamais à la même date que les autres. Déjà en 86, je rencontrais des mecs qui me disaient 'c’est plus comme avant', qui regrettaient les sons electro de 83 et trouvaient déjà que le hip-hop partait en vrille. Après, il y a ceux pour qui l’âge d’or c’est le rap underground new-yorkais des 90’s. Pour d’autres, c’est le rap français fin 90’s avec Time Bomb. Donc chacun voit midi à sa porte, en quelque sorte. Pour ce qui est de la musique qui parle ou pas, on en revient là aussi à l’âge parce qu’on a pas les mêmes valeurs, les mêmes préoccupations à 15 qu'à 40 ans. Si à 40 ans t’as les mêmes opinions et préoccupations qu’à 15 ou 20, soit t’es très intègre, très fidèle, soit t’es un peu abruti. Une autre chose importante ce sont les enjeux financiers, les choses étaient ce qu’elles étaient avant aussi parce qu'il n'y avait pas d’argent à gagner. »

LE PHÉNOMÈNE ASSASSIN

Sear : « Je ne suis pas du tout fan de Rockin' Squat mais comment je vois ça de l’extérieur ? Déjà, il est là depuis longtemps, il a ce côté mec à part, resté soit-disant underground, il a beaucoup tourné. Donc, maintenant qu’il y a ce rap dit 'commercial' ou qui incite à des choses répréhensibles, il devient, de fait, une alternative. Pas mal de gens le voient un peu comme le dernier des mohicans. Y’a aussi le fait que, bon, rien de péjoratif, hein, mais son public c’est beaucoup des mecs de province qui sont dans le punk ou ces mouvances-là. Y’a tout un circuit plus organisé que dans le rap mainstream, et Squat en bénéficie. Et puis, il sort des projets, tout le temps, beaucoup trop à mon goût, parce qu’il se perd. Au delà de ça, ça prouve qu’il n’y a pas qu’un seul type de rap, tout le monde peut y trouver son compte, en fait. Même si les gens ne font pas forcément l’effort d’aller chercher et se contentent souvent de ce qu’on leur donne. »


KOOL SHEN & JOEY STARR : QUI A LE MIEUX VIEILLI ?

Sear : « Déjà je ne les déteste pas personnellement. Je les ai côtoyés. Pour rester objectif, je me mets à leur place, les gens t’aiment pour certaines raisons précises et tu deviens prisonnier d’une image, d’un fonds de commerce. Je ne vais pas juger un album pas encore sorti mais de ce que j’ai vu dans le clip, le mec refait les mêmes choses qu’il y a 15 ans. Il est resté dans les mêmes codes et à un moment, il va être décalé avec le public d’aujourd’hui. Il aura toujours son public de nostalgiques mais intrinsèquement, dans le rap, je pense qu’il est largué. Ça ne veut pas dire que ce qui se fait aujourd’hui est mieux que ce qu’il a fait à l’époque mais c’est juste plus d’actualité.

Joey c’est encore autre chose, c’est un people. Si tu me parles de l’émission qu'il fait en ce moment, c’est une catastrophe pour moi. Je lui souhaite une belle carrière dans le cinéma. Récemment, il voulait sortir un album et je crois que personne n'en a voulu. Après tu ne peux pas empêcher le mec de croire qu’il est encore au niveau. Il n’y a pas d’euthanasie pour les rappeurs. »

LE CAS LINO

Sear : « Lino c’est différent parce qu’il est arrivé à une période charnière. Arsenik, Time Bomb c’était déjà une époque de transition dans le rap français. C’est le passage entre l’ancienne et la nouvelle école, quelque part. Donc, Lino, il n’est pas si vieux que ça dans le rap et puis il a un talent particulier d’écriture qui fait qu’il aura toujours un truc à part. Pour autant, je pense que pour plein de jeunes de maintenant, Lino c’est personne. Ça touche beaucoup de gens d’une certaine génération. »

LE CAS OXMO

Sear : « Ça me rappelle un de mes statuts Facebook ou je disais que le meilleur moyen de réussir dans le rap, à un certain âge, c’est d’en sortir. C’est ce qu’il a fait en évoluant vers autre chose. Après, pour les puristes, ce n’est plus l’Oxmo de Time Bomb. Mais pourquoi il ne pourrait pas écrire pour des chanteurs, par exemple ? Même si j’ai l’air un peu dur avec le rap, je suis dur en interne, on va dire. Mais par rapport au monde extérieur, tous les gens qui, à toutes les époques, ont critiqué le rap, je leur demande de regarder ce qu’était la chanson française à la même période. Prenez n’importe quelle époque du rap français et regardez qui était numéro 1 au Top 50 ou ce qui marche aujourd’hui, ça reste de la merde. Donc dans le rap, il y a des choses beaucoup plus intéressantes. Le problème du rap c’est qu’il est enfermé dans des images et des clichés. Mais il contient aussi des vraies plumes comme Oxmo donc pourquoi ne pas s’en servir ailleurs ? Il sait écrire, je sais qu’il prépare des scénarios, ça peut amener à plein de choses.

De toute façon, même s'il est ghettoïsé et que lui-même se ghettoïse, le hip-hop est aujourd'hui partout dans la société, c'est un fait. Il a gagné quelque part, même si c’est une victoire un peu amère pour moi. Il a influencé la pub, il a changé la façon de faire de la musique. On voit de la danse hip-hop dans plein de spectacles et comédies musicales à la con. Jusqu’au pillage parfois. Donc, on a gagné, OK, mais ce n’est pas nous qui tenons le manche. Ça, c’est plutôt lié à des problématiques sociales sur lesquelles on pourrait réfléchir. »


Photo de Sear par Aurore Vinot (via Downwiththis)

QUI TIENT LE MANCHE DU HIP-HOP AUJOURD'HUI ?

Sear : « Faut pas oublier que le rap c’est un truc individualiste. Même si c’est une communauté, un mouvement, c’est quand même chacun pour sa gueule et personne n’a envie d’avoir untel qui va lui donner des ordres ou lui dire quoi faire. Y’a pas besoin d’avoir de gardiens du temple. Y’a des gens qui, à un moment, sont influents parce qu’ils ont marqué l’histoire du hip-hop, que ce soit Dee Nasty à une certaine époque, ou NTM à une autre. Mais il n’y a pas de gardien éternel de quoi que ce soit et ceux qui arrivent après n’ont sûrement pas à se prosterner ou à demander la permission de faire ci ou ça. Et puis ce n’est pas l’essence du hip-hop, qui est avant tout une compétition. Chacun cherche individuellement à dépasser l’autre pour tirer le tout vers le haut. Le truc des manettes, c’est davantage une question sociale. Tu regardes dans toutes les couches de la société, plus tu vas grimper jusqu’aux décisionnaires et plus tu retrouveras les mêmes groupes sociaux et ethniques. Surtout en France. Après, on va rentrer dans un autre débat, celui du capitalisme, de la société de consommation. Donc dans le rap, OK, tu peux grimper, mais les vraies manettes, ce n’est jamais toi qui les tires. »

Flamen Keuj est sur Twitter.