Le réalisateur de « Brooklyn » n'a pas envie que le cinéma reste un sport de riches

À l'occasion de la sortie de son film, en salles depuis hier, Pascal Tessaud nous parle de rap, de cinéma français, de démerde, de Cannes et de la Seine-Saint-Denis.

|
sept. 24 2015, 9:05am

Tandis que le cinéma américain s’embourbe dans les biopics de super héros, et que le cinéma hexagonal a de plus en plus de mal à s’extirper des fables soporifiques et de la comédie grasse, un réal résiste encore et toujours à la loi du marché. Pascal Tessaud est dans l’antichambre du cinéma. Le jeune metteur en scène fait partie de ces réalisateurs pleins d’imagination qui font vivre le cinéma indépendant dans des films courts. Il y a maintenant plus d’un an, il a décidé de partir armé de sa 5D à l’assaut du rap. Après plusieurs clips, il s’est attaqué à son premier long-métrage.

Sans un sou en poche, il s'est lancé avec sa bande de rappeurs de Seine-Saint-Denis dans une production ambitieuse. L’histoire de son film « Brooklyn », c’est l’histoire d’une rappeuse Suisse, incarnée par KT Gorique, qui vient chercher le succès en France avec en toile de fond le milieu du rap de rue. Mais l’histoire de « Brooklyn » c’est surtout celle d’un réalisateur et de jeunes acteurs/rappeurs qui ont refusé de se laisser travestir par le circuit traditionnel du cinéma, et ont mis les distributeurs et le public devant le fait accompli : leur film.

Noisey : Salut Pascal, tu pourrais te présenter en quelques mots ?
Pascal Tessaud :
Pascal, amoureux de la culture hip hop depuis la fin des années 80, réalisateur depuis plus de dix ans. Je viens de réaliser mon premier long métrage, Brooklyn, qui sort en salle le 23 septembre.

C'est quoi ce film ?
Brooklyn, c’est l’histoire d’une rappeuse suisse qui déboule dans la sphère hip-hop de Saint-Denis et qui va tenter de se faire sa place dans cet univers viril. C’est un film que nous avons tourné sans aucun moyen, dans la rue, avec un appareil photo autour du cou et une équipe de 40 lascars !

Tu l’as réalisé en auto-production, qu’est ce que ça signifie exactement ?
Et bien, on l’a tourné en sauvage, sans producteur, sans financement, tout à l’énergie dans un état d’esprit indépendant 100% hip-hop. L’équipe n’avait jamais fait de long métrage et venait pour la plupart de banlieue. Les acteurs sont tous des rappeurs connus dans l’underground du 93, c’est leur première expérience de cinéma.

T’as vraiment tourné avec une 5D ? Comment as-tu fait pour obtenir les autorisations nécessaires ?
Pas besoin d’autorisation quand tu tournes avec ce petit appareil, quand tu filmes dans les rues. Les comédiens étaient au cœur du monde, au milieu de la population de Saint-Denis, à la maison quoi ! C’est ce qui donne au film un aspect authentique, ancré dans la vie. On a tourné à la Linge 13, la MJC de Saint-Denis, en faisant une demande à la mairie, sinon tout le reste c’est de la débrouille !

Faire du cinéma pour un jeune qui n’a pas de trop de liens dans le milieu, est ce que c’est Mission Impossible ?
C’est presque impossible oui, c’est un sport de riches, j’ai lutté pendant dix ans en tournant 4 courts métrages produits et 4 documentaires pour la télé. Le passage au long est devenu très dur, ça coûte beaucoup d’argent et si tu veux faire des films d’auteur en banlieue, les financeurs s’en foutent, eux veulent des comédies, des stars. Donc à un moment donné, on attend plus, on ne mendie pas, on se retrousse les manches et on part en guerre sans argent pour créer une œuvre collective libre sans la moindre concession au marché. Exactement dans le même état d’esprit que la culture hip-hop qui est née dans la rue, de la débrouillardise, avec une énergie de warriors contre une culture dominante.

Tu penses que le cinéma pourrait constituer une sixième discipline au sein du hip-hop ?
Grâce à la révolution technologique, on a vu apparaître un appareil photo incroyable : le Canon 5D pour ne pas le nommer, qui a vrillé toutes les têtes. Sans un rond, on a pu faire pendant 10 ans des clips fauchés avec une esthétique street et un capteur HD qui se rapproche de la qualité pro du 35MM. J’ai réalisé entre 2010 et 2012 deux clips : « Alien » du groupe Milk Coffee & Sugar et ensuite « Chants, sueur et larmes » pour Nëggus & Kungobram et quand on a vu le résultat, on s’est dit GO ! C’est maintenant possible de faire un long métrage avec un appareil photo à 2000 balles ! C’était le déclic pour faire un film visuellement pro, avec un budget ghetto. Donc je pense que la culture street peut dire merci aux ingénieurs japonais de Canon !

Dans ce cinéma dit hip-hop, il y a des précurseurs comme Mathieu Kassovitz et Kim Chapiron. Ils t’ont servi de modèle ? Ou tu t’en fous ?
Non pas de modèle, j’ai bien sûr vu La Haine comme tout le monde, et je connais le buzz du collectif parisien, mais même si je leur reconnais un indéniable talent visuel et marketing, ils sont loin de mon monde, leurs regards ont toujours été trop extérieurs, tape à l’œil sur le folklore de banlieue. Je me reconnais plus dans des films de Jean-François Richet comme Etat des lieux (un petit chef d’œuvre), Le Thé au harem d’Archimède de Mehdi Charef (certainement le meilleur film jamais tourné en banlieue), Hexagone de Malik Chibane (un des premiers films guerrillas tournés en banlieue), mais aussi Wesh Wesh, L’Esquive ou Rengaine qui sont des films certes moins esthétisants mais plus bruts, vus de l’intérieur, avec une vraie connaissance du terrain et de la sensibilité de banlieue. En ce qui concerne le cinéma hip-hop pur et dur, j’ai plus été marqué par Spike Lee que j’adore : Nola Darling, Do the iRght Thing, Malcolm X, Jungle Fever, Clockers, Mo’Better Blues, c’est un de mes maîtres absolus. J’adore également le travail de Marc Levin sur Slam, Brooklyn Babylone, John Singleton avec Boyz N The Hood et des films comme 8 Mile (un chef d’œuvre) ou Hustle and Flow de Craig Brewer.

Brooklyn raconte l’histoire d’une jeune rappeuse suisse incarnée par KT Gorique qui tente de percer en France. Est-ce que tu juges ton film réaliste ? Est-ce qu’il dépeint correctement le milieu hip-hop indé ?
Le film est une fiction, ce n’est pas un documentaire, si j’ai filmé des vrais sessions de répétitions et des concerts live en mode documentaire, le film raconte le parcours initiatique d’une jeune rappeuse étrangère qui a une passion pour l’écriture. KT Gorique est une vraie rappeuse, qui amène sa fraîcheur, son talent, son authenticité. Tous les autres rappeurs du film amènent leurs vécus, leur bagou. C’est donc une fiction extrêmement réaliste à la lisière du documentaire mais toutes les situations sont écrites et inventées.

KT Gorique, Rafal UchiWa, Despee Gonzales, Babali Show, ou as-tu découvert tous ces rappeurs ?
KT, je l’ai découverte par hasard sur le net. Elle est devenue championne du monde de freestyle à End of the Weak à New York en 2012. C’est la première femme championne du monde dans cette compétition internationale, elle a battu sur scène des MC's archi balèzes du monde entier ! Quand j’ai vu cette petit meuf monter sur scène et tout casser en live, j’ai eu un coup de foudre, c’était elle ! Ra-fal, Despee et Babali, toute la clique de Ursa Major, je les fréquente depuis des années à Saint-Denis, ce sont les figures de la ville où j’ai vécu.

Est-ce que tu es capable de nous dire aujourd’hui pourquoi ils n’ont pas percé alors qu’ils ont un talent incroyable ?
KT est très jeune, elle sort son premier album cette année, et j’espère bien qu’avec mon film, elle va se faire connaître ! Ra-fal, c’est pareil, il est jeune et talentueux, il vient de sortir son premier EP. Quant à Ursa Major, les maîtres du freestyle, ils ont peut être refusé les codes de cailleras pour signer en label, ils sont authentiques, produisent leurs albums en indé et vendent leurs CD dans la ligne 13 en rappant comme des malades dans le métro ! Le rap indépendant a du mal à se faire médiatiser et c’est bien dommage.

Comment s’est passé le tournage du film ? Les rappeurs n’ont pas trop foutu le zouk ?
Non du tout, c’était une nouvelle expérience pour eux, ils ont vu que faire un film, c’était beaucoup de travail, beaucoup de rigueur et d’exigence. On a fait un mois de workshop pour leur apprendre à jouer. C’était beaucoup de boulot. Je pense que ça va leur servir pour leurs carrières respectives. Orson Welles disait que le talent c’est 1 % de génie et 99 % de sueur. Tout le monde était motivé sur le tournage pour faire un vrai truc.

La reconversion en acteur de cinéma n’était pas trop dure pour eux ?
Déjà, j’ai facilité les choses. Tous les dialogues du film sont improvisés. Donc comme eux sont des spécialistes de l’impro, du freestyle en rap, c’était paradoxalement plus facile, alors qu’habituellement c’est dur pour des comédiens. Là pour des rappeurs, c’était plus facile avec leurs mots, c’était un vrai défi artistique ce film ! Et je suis super fier de leur travail.

Comment t’as fait pour trouver une distribution ?
Et bien en fait, même si on n'avait pas un rond pour faire le film, j’ai eu de super bons techniciens, une équipe béton. Les acteurs déchirent. On s’est fait remarqué au festival de Cannes dans la sélection montante de l’ACID. Ça a changé le destin de notre film du ghetto ! On a été sollicité par UFO qui a sorti les films du fou furieux Quentin Dupieux : Wrong Cops, Rubber. Ils sont aussi fous que nous. On était fait pour s’entendre !

C'était comment Cannes ? Raconte.
C’est le coup de pouce du destin, cette sélection à Cannes. Mon équipe n’y croyait pas quand je leur ai annoncé la nouvelle. Pour eux, on avait fait un délire entre nous. Ils n’auraient jamais imaginé se voir au Festival de Cannes, le plus grand festival au monde. On a trouvé des solutions pour faire venir une bonne vingtaine des membres de l’équipe sur la croisette, en costards classes et robes de soirée ! Ils ont découvert le film pour la première fois en salle à Cannes, c’était incroyable pour nous tous, on a vécu un moment magique, irréel. Ils s’en souviendront toute leur vie.


Pascal Tessaud et Spike Lee.

Question inévitable, le rap français aujourd’hui t’en penses quoi ?
On voit un phénomène super caricatural se développer avec d’un côté des stars commerciales qui vont à fond dans le gangsta rap et une scène underground passionnante, qui n’existe que sur YouTube, avec un talent, une écriture et de l’intelligence, totalement boycottée par les médias dominants. Ce que moi j’aime c’est le rap qui a du flow et du texte, de la pensée. J’ai grandi avec le meilleur du rap français qui cartonnait en radio : IAM, NTM, Mc Solaar, 113, La Cliqua, Les Sages Poètes de la Rue, Assassin, Oxmo Puccino, Diams, Funky Family, Time Bomb, Busta Flex, Disiz la Peste, les X-Men, Fabe, Saïan Supa Crew, La Rumeur, Kery James, Chiens de Paille, Scred Connexion, puis Casey, Lunatic, Flynt, Médine, Youssoupha, etc. Ces mecs étaient pour moi au sommet de la chanson française et depuis, c’est comme si l’avion avait été détourné par un pilote d’HEC qui change de cap et va là où l’argent domine avec des archétypes capitalistes comme seuls repères. « Le Message » a perdu face aux industries de la musique et c’est bien triste. C’est d’ailleurs le même phénomène aux Etats-Unis où des Mos Def, Talib Kweli, Common, Roots, KRS-One, Jedi Mind Tricks existent à l’ombre du show-business…

Ca fait pas 20 ans que l’on dit que « le rap c'était mieux avant » ?
Je pense qu’il y a toujours de vrais artistes rap en France, mais les maisons de disque ne veulent pas de complexités, mais des produits bien définis. Quand j’écoute Sadek, Keny Arkana, Hugo TSR, Nemir, Demi-Portion, Milk Coffee & Sugar, Ladéa, Swift Guad, Carpe Diem ou d’autres, je me dis qu'il y a du potentiel, le rap n’est pas mort.

Est-ce que c’est le rap qui a changé ou il s’est adapté à son public ?
Il faudrait poser la question aux rappeurs. Je pense que le rap est le témoin de l’évolution des mœurs. Ma génération était plus politisée, plus collective. L’égotrip et l’argent sont les vecteurs du nouveau rap assez individualiste. La France a les élites politiques qu’elle mérite, son rap également. J’ai vu sur le net des rappeurs pro-FN, un gag absolu et pourtant non, c’est bien vrai. Le rap politisé de KRS-1 ou Public Enemy a été abandonné par la nouvelle génération. Mais on pourrait questionner également les valeurs perdues de la gauche gouvernementale qui s’engouffre dans le libéralisme réac’ avec des Hollande, Valls, Macron aux commandes qui ne sont pas vraiment les dignes successeurs de Marx, Hegel, Jaurès ou Bourdieu !

Brooklyn est en salles depuis hier. Traînez-pas.