Oiseaux-Tempête voguent toujours à des lieues de la facilité et des révolutionnaires du dimanche

Le trio hors-limites revient avec « ÜTOPIYA? » un deuxième album qui mêle Tarkovski, Moroder et cul-secs de raki. Interview et écoute intégrale.

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avr. 27 2015, 11:45am


Toutes les photos sont de Pamela Maddaleno.

Le 11 janvier dernier, alors que les Forces du Bien chantaient la liberté d'expression dans les rues de Paris en compagnie d'Ali Bongo et de Viktor Orban dans un mouvement « populaire » qui s'avèrera aussi massif que fugace, Oiseaux-Tempête se produisait à Petit Bain et rappelait au public présent que le politique ne se limite pas à un hobby dominical.

Frédéric D. Oberland, Stéphane Pigneul et Ben Mc Connell avaient déjà frappé fort avec leur premier album écrit sur les cendres toujours fumantes de la crise grecque. Aujourd'hui, ce trio poursuit son exploration du monde méditerranéen avec ÜTOPIYA?, un LP de 11 titres hautement toxiques qui nous balade d'Istanbul à Palerme et que l'on vous présente aujourd'hui pour la première fois dans l'Histoire des hobbys dominicaux. On en a profité pour poser quelques questions à Frédéric et Stéphane, des mecs capables de parler aussi bien d'Hakim Bey, de free jazz, de Brian de Palma que de raki.




NOISEY : La dernière chanson de votre album est un live enregistré à l'église Saint-Merry, patron des malades et des prisonniers. C'est une coïncidence ?
Frédéric :
Le morceau dont tu parles, « Palindrome Series », a été enregistré pendant le festival Crack en septembre dernier. En fait, on avait déjà fait un concert dans cet église en 2013. Le prêtre est un mec un peu anarchiste et son église a une tradition assez rebelle. Elle accueille pas mal de concerts, des festivals, des spectacles de danse contemporaine. Carax y a même tourné une séquence de Holy Motors. C'est une église très particulière, de style gothique début XVIIème siècle, avec un Baphomet sur le tympan du porche.

Sur votre premier album, vous évoquiez la crise touchant la Grèce. Aujourd'hui, vous tournez votre regard vers la Sicile et la Turquie. Vous avez toujours comme objectif de concilier l'onirique et le politique ?
Frédéric :
Ouais, on essaie même d'enfoncer un peu le clou, sans être trop explicites non plus. Musicalement déjà, on continue à utiliser des field recordings auxquels on a ajouté deux-trois textes très engagés.

C'est un album plus subtil, mais aussi plus punk. Il est moins ancré dans une réalité concrète comme l'était le premier – pour lequel un voyage en Grèce avait constitué le point de départ. La portée est plus globale, avec l'utilisation de textes de Slavoj Žižek, de poèmes de Nazim Hikmet ou d'Hakim Bey. La pensée de Žižek vous parle ?
Frédéric :
Il a le mérite de pointer du doigt des problèmes qui peuvent paraître évidents mais que plus personne ne cherche à résoudre. Il remet de la pensée là où il n'y en a plus, un peu comme le Comité Invisible.

Ça vous gêne qu'on puisse parler de vous comme d'un groupe « politique » ?
Stéphane :
Pour le premier album, on ne voulait pas être si « politique » que ça. Aujourd'hui, on l'affirme un peu plus, et de manière plus subtile comme le dit Fred.

Frédéric : Après, ça reste de la musique, même s'il nous arrive de descendre dans la rue. Si l'un de nos titres peut amener une seule personne à réfléchir, c'est tant mieux.

Et vous pensez vraiment qu'une utopie est encore possible ? Parce qu'après tout votre album s'appelle ÜTOPIYA? avec un point d'interrogation.
Stéphane :
[Rires] On a hésite à mettre ce point d'interrogation d'ailleurs !

Frédéric : Non mais c'est intéressant comme truc, t'en penses quoi toi ?

À mes yeux, ça correspond assez bien à votre album. Vous n'affirmez jamais qu'une utopie ou qu'un Grand Soir est possible.
Frédéric :
Tu sais, on ne parle pas d'utopie dans le sens du Grand Soir. La pochette de l'album est assez claire d'ailleurs : le bateau s'est échoué.

Il faut plutôt réfléchir à ce que dit Hakim Bey quand il parle de « communautés » qui effleurent et qui sont des utopies concrètes. C'est grâce à dimension locale, à l'amitié, aux rencontres et aux échanges que tu vis avec les autres que tu peux sortir de l'asservissement imposé par la routine quotidienne.

Au final, c'est un programme assez simple qu'on essaie de mettre en place à l'échelle de notre groupe. On défend cette vision dans nos concerts.



Vos field recordings sont toujours aussi nombreux. On sent que votre musique s'articule autour d'eux.
Frédéric :
Oui, à une différence près. Pour le premier album, les voyages pour récupérer ces field recordings étaient synchronisés avec l'enregistrement du disque. Sur ÜTOPIYA?, on a fait ces enregistrements dans un second temps. On est partis en studio sans savoir où l'on irait par la suite.

C'est en réécoutant les 15 heures de bandes enregistrées en 3 jours que les choses se sont éclaircies. On a compris qu'il fallait prendre la direction d'Istanbul, peut-être parce que notre musique est liée à cette ville - avec la clarinette basse par exemple.

Tout ça concordait avec nos questionnements personnels, les endroits qu'on voulait découvrir et les gens qu'on voulait rencontrer.

Et pourquoi avoir choisi la Sicile ? C'est le thème de l'une de vos chansons, « I Terribli Infanti ».
Stéphane :
En fait, j'y ai vécu pendant 6 mois. Fred est venu me rejoindre à un moment donné après être parti à Istanbul. On s'est baladés là-bas, on a pris du bon temps et on a enregistré des sons. On peut dire qu'on a un petit berceau là-bas, c'est clair.

Sur ÜTOPIYA?, j'ai l'impression que l'improvisation est encore plus présente que sur le premier album, avec un son assez free jazz.
Stéphane :
Ce qui est sûr, c'est que l'on considère le « jeu » entre musiciens comme étant l'une des bases de notre travail. Je ne sais pas si le terme de free jazz est le plus adapté. Si tu dis ça c'est peut-être parce que Gareth Davis a rejoint notre groupe et qu'il joue de la clarinette basse.

Frédéric : On a des influences comme tout le monde, mais l'étiquette on s'en fout un peu. Des gens vont dire que cet album est différent, un peu moins post-rock où je ne sais quoi, mais nous on continue juste à évoquer des thèmes qui nous intéressent. Après, Gareth est arrivé, le son de Stéphane a changé, donc c'est normal que l'on évolue. Mais sinon oui, on a toujours voulu créer une « bulle » autour de nous qui favorise l'improvisation.

Pour vous deux c'est le cas depuis un moment, vu que vous bossiez déjà ensemble avec Le Réveil des Tropiques.
Stéphane :
C'est vrai qu'on a eu la chance de se « trouver » en tant que musiciens. On n'a pas besoin de se parler quand on joue. Cette entente, ça se ressent avec les autres musiciens - on arrive à les attirer dans ce schéma-là.

Frédéric : C'est évident que l'improvisation est un mécanisme central parce que nos morceaux naissent de ça. C'est encore plus le cas avec cet album : on est arrivés en studio sans avoir rien préparé.

En parlant du studio, j'ai lu que vous étiez retournés dans le même studio d'enregistrement, Mikrokosm à Lyon, et que vous aviez bossé avec le même ingénieur du son.
Stéphane :
Oui, Benoît Bel. On s'est bien entendus avec lui dès le début. Il a fait un super boulot sur le premier album et on se sentait en confiance. On en a besoin, parce qu'on communique beaucoup avant d'enregistrer : sur quatre heures de répétition on peut prendre deux heures pour discuter de ce qu'on va faire.

La seule différence avec le premier disque, c'est que cette fois-ci c'est nous qui l'avons mixé. On voulait se rapprocher d'un truc plus rough, plus dur, plus proche d'un son live.

On sent que vous avez éliminé les moments de respiration.
Stéphane :
C'est vrai et pourtant cet album est plus long que le premier !

Frédéric : Dans ÜTOPIYA?, les chansons s'enchaînent plus brutalement, on franchit une porte à chaque fois et les transitions disparaissent. Cet album est sans doute plus rêche, plus punk dans l'énergie.

C'est pour ça que vous avez collaboré avec G.W. Sok, l'ancien frontman de The Ex ?
Frédéric :
En fait, on avait un morceau sous le coude et on se disait que ça serait vraiment bien d'avoir un invité. Ça s'est fait simplement, on lui a envoyé la musique en question accompagnée du poème d'Hikmet et il a répondu à notre mail vingt minutes plus tard en disant qu'il était OK.

Ça a fonctionné et il va même participer à certains de nos concerts lors de la tournée.

Au final, votre musique est hyper filmique - encore plus sur le deuxième album.
Frédéric :
Oui, et pourtant on a pas enregistré ÜTOPIYA? en fonction de vidéos prédéfinies, contrairement au premier album.

Musicalement, dans le choix des textes, on a voulu aller encore plus loin. Si tu laisses de côté le live final qu'on a ajouté parce qu'il fait partie d'une même période de création et qu'on le trouve hyper chouette, on a voulu beaucoup plus segmenter notre album. On a aussi fait attention à éliminer les longueurs non voulues pour aller au cœur du propos, pour rendre les choses consistantes. L'enjeu, c'était de construire une narration plus solide.

D'ailleurs, vous êtes de grands fans de Tarkovski, non ? « Someone must shout that we will build the pyramids » est une référence à Nostalghia – pas forcément son film le plus accessible.
Frédéric :
Ouais, c'est pas Stalker, c'est sûr. Cette phrase est magnifique, alors quand tu ajoutes le contexte... C'est au moment où Domenico déclame son monologue juste avant de se foutre le feu. Bon, on n'incite pas les gens à s'immoler, hein.

Stéphane : Pas encore [Rires].

Frédéric : En fait, c'est un cri primal. Dans l'histoire du cinéma, il y a peu de moments aussi intenses que celui-là, même dans la filmographie de Tarkovski. Personnellement, j'aime beaucoup Andreï Roublev, qui évoque des thèmes assez proches.

C'est toujours indispensable pour vous d'établir des passerelles avec le cinéma ? Vous n'avez pas hésité à retravailler la B.O. du Scarface de de Palma par exemple.
Stéphane :
Bien vu !

Frédéric : T'es le premier à l'avoir remarqué. On a d'ailleurs placé un petit remerciement à Giorgio Moroder sur la jaquette du CD.

L'histoire, c'est que pendant les trois jours passés en studio, on dormait chez une violoniste qui s'appelle Agathe Max. Son coloc est ultra fan de cinéma, il a un grand écran et un max de Blu-ray. Du coup, on a passé les deux soirées à déconner en regardant Scarface. On est retournés au studio le lendemain matin et comme j'avais un mellotron avec un son de flûte, on s'est mis à jouer une partie de la B.O. On a fait une seule prise et c'est celle que tu entends sur l'album.

Stéphane : C'est une sorte de clin d'oeil à notre expérience lors de l'enregistrement.

Frédéric : Et puis c'est une vraie référence cinématographique, assez marrante. C'est pour ça qu'on a voulu ajouter ce titre, « Requiem For Tony ».

Stéphane : Un disque, c'est aussi fait pour garder une trace, ça évoque des moments entre nous.

Ça reste une histoire qui pourrait se dérouler en Méditerranée aussi.
Frédéric :
Oui, une histoire presque sicilienne pour le coup. On a hésité à mettre ce morceau et c'est génial si des gens saisissent la référence.

Bon sinon, soyez sincères. Vous aimez bien le raki ? C'est quand même un alcool bizarre. Votre chanson « Aslan Sütü » y fait référence, je crois.
Stéphane :
Oui, « Aslan Sütü », ça veut dire « lait de lion », c'est le surnom du raki en Turquie quand il est servi avec de l'eau.

Frédéric : En fait, le raki c'est de l'ouzo, mais en mieux !



ÜTOPIYA? sortira le 4 mai prochain sur Sub Rosa. La release party aura lieu le 24 juin prochain, toujours au Petit Bain à Paris.


Romain Gonzalez parle Raki et Tarkovski chaque jour sur Twitter - @romain_gonzo