De Darkthrone au tantrisme : les tribulations d'Aluk Todolo

Le trio parisien nous parle d'occulte, d’improvisation, de voyages intérieurs et de son nouvel album, « Voix ».

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10 février 2016, 2:30pm
Voilà maintenant plus d’une dizaine d’années que les mecs d’Aluk Todolo réalisent le grand écart permanent entre kraut furieux et black metal expérimental sans jamais déchirer leurs frocs noirs. Ni les baisser d’ailleurs, les compromis n’ayant jamais fait partie du vocabulaire du trio français. Vendredi dernier sortait Voix, une nouvelle étape cruciale dans leur recherche d’absolu, un exercice jusqu’au-boutiste d’épure et de violence maîtrisée enregistré au au fin fond de la campagne bretonne. J’ai retrouvé pour l’occasion Shantidas Riedacker (guitare) et Antoine Hadjioannou (batterie) dans une cantine chinoise de Belleville - entre deux nems et une baston implicant la gérante en peignoir et sa concurrente - histoire de discuter d’improvisation, des voix intérieures qui parsèment la musique d’Aluk Todolo et de tantrisme du Cachemire.



Antoine Hadjioannou [qui arrive dans le restaurant] : Il y a une baston de meufs dehors. La proprio du restaurant vient de sortir et là, elle se fout sur la gueule avec une autre. Ça se griffe, c’est méchant, une belle baston de meufs quoi.

Noisey : [Rires] Bon alors, question de type sportif, comment vous vous sentez à quelques jours de la sortie du disque ?
Shantidas Riedacker : Le disque est enregistré depuis très longtemps, toutes les étapes importantes et fatigantes sont loin derrière maintenant.

AH : En fait, on a commencé à composer tout de suite après l’enregistrement de Occult Rock. Une période d’écriture qui a été assez longue, d’autant plus que je me suis cassé le pied gauche entre-temps, ce qui a sacrément ralenti le processus. Mais quoi qu’il en soit, on a des méthodes peu rapides et peu orthodoxes. On sait globalement ce qu’on veut, mais la méthode pour y parvenir est toujours un peu expérimentale. Donc ça passe par des phases qui sont parfois troublantes - voire terrifiantes -, on passe par des sons boueux, caverneux, affreux alors qu’on essaie de faire tout l’inverse. Jusqu’au moment final où quelque chose se révèle, on trouve la méthode. Ou bien notre ingé-son la trouve pour nous. Pour lui, c’est aussi un défi d’enregistrer un groupe comme Aluk Todolo, il le dit lui-même. D’habitude, il enregistre surtout du metal, ou disons de la musique de genre très codifiée. Son savoir-faire vient de là, il sait comment faire sonner un groupe avec un chanteur. Mais la méthode pour Aluk Todolo, il la cherche, il faut trouver un équilibre. Rien n’est facile.

SR : Finalement, c’est enregistré live. On pourrait faire ça en une demi-journée, comme un concert. Mais on se retrouve à y passer dix jours, on enregistre encore et encore et il n’y a qu’une prise qui est la bonne.

Oui, il y a une fausse idée reçue sur votre musique, qu’on pense souvent improvisée alors que pas du tout, tout est très écrit...
AH : Alors ça, j’adore… Parce que les structures de nos morceaux sont étirées, le commun des mortels - disons les gens avec une éducation musicale un peu plus rigide - imaginent peut-être que c’est improvisé. Ou c’est peut-être parce qu’ils se demandent comment c’est possible de composer ce genre de trucs... Souvent, on parle d’improvisation parce qu’on ne comprend pas le langage ou les articulations. Quand t’écoutes les choses en profondeur, tu comprends que personne n’est vraiment funambule. C’est tout le contraire, tout est très écrit.

SR : Si les gens perçoivent une musique improvisée, tant mieux. On veut pas que les gens aient des repères précis à l’écoute d’Aluk Todolo.

AH : Que la structure soit invisible, c’est quelque chose qu’on recherche dans la composition avec Aluk Todolo. On fait une musique vibratoire, où la recherche est faite dans l’instant. Du coup, la moindre petite inflexion ou variation dans le tempo va changer beaucoup de choses. Le moindre accident ou rupture. Alors bien sûr, ça rend les périodes de composition assez longues, assez fastidieuses, mais c’est dans ce genre d‘interaction entre nous trois que la magie arrive.

SR : Même par rapport au son, on a des passages qui vont jouer énormément sur des variations de textures, tu te doutes bien que ça ne va jamais sonner pareil. Entre l’acoustique de la pièce, toutes les notes qu'il y a sur ma gratte, entre les pédales et les amplis ça fait une centaine de boutons à tourner avec dix combinaisons chacun, je te laisse faire les maths. Ça fait beaucoup de possibilités.



Oui, c’est le même genre de confusions qu’on peut avoir en écoutant du jazz. D’ailleurs, finalement, les rapprochements entre la musique d’Aluk Todolo qui ont fleuri dans les chroniques dernièrement et ce style ne sont pas si déplacés...
AH : Oui, je me souviens qu’à l’époque de Descension - notre premier album - il y avait eu une chronique intéressante, voire surprenante, sur un blog. Le mec comparait notre musique avec du Coltrane. L’idée lui était venue de faire un parallèle avec Ascension justement. En lisant ça, ça m’avait tout d’abord laissé complètement pantois. Mon accès au jazz est venu super tard, via Magma en fait, mais à l’époque je ne comprenais absolument pas les similitudes qui pouvaient exister entre ces deux musiques. Et puis un jour, en écoutant le morceau « Out Of This World », un truc de 62, ça m’est apparu. C’était pas très compliqué en fait, il suffisait de l’écouter.

Mais pour revenir encore à l’improvisation… Les périodes de jazz que je préfère, c’est quand Coltrane a son quartet et ce sont des formes de jazz qui sont très construites. On parle d'improvisation, d’accord, mais dans un cadre. La liberté vient du cadre. C’est quoi le truc sinon ? Tout le monde fait n’importe quoi ? Non, ce terme me dérange énormément, je préfère qu’on parle de musiques libres. C’est d’ailleurs Christian Vander [de Magma] qui disait : « l'interprétation est le début de la dissonance ». C’est plus profond que ça en a l’air, parce que ça veut dire que chaque nouvelle version qu’on joue, chaque nouvelle vibration qui va résonner différemment, va amener une nouvelle version de notre musique qui, elle, est archétypale.

Bon, pour revenir à votre disque Voix, c’est un peu ironique comme titre venant d’un groupe instrumental.
AH : [Rires] Ça fait référence à une chose qu’on cherchait avant même de commencer Aluk Todolo. Cette idée du choc que peut créer le black metal avec la distorsion à fond qui donne l’impression d’une symphonie synthétisée par l’auditeur, dans les replis du son. Depuis le début d’Aluk Todolo, on cherche ce truc là. Après pour Voix, on a carrément orienté les compositions dessus : les voix intérieures, secrètes, subliminales qu’il y a dans notre musique. C’est aussi simple que ça. Écouter ce qui n’est pas présent, entre les notes, le vide. Entre les impulsions, axés sur la résonance. Pas forcément dans la note, mais celle qui peut être évoquée. Comme dans le premier morceau, au bout de 5 minutes Shantidas joue une suite inédite qui donne pourtant l’impression d’être là depuis le début du morceau alors qu’en fait, non. Charlemagne Palestine a déjà bossé sur des trucs comme ça, des formes de mélodies résiduelles. On a cherché ça tout le long de la composition, des résonances vibratoires entre nous trois.

Mais outre ces résonances, est-ce que des éléments extérieurs ont pu avoir effet sur vous, comme à l’époque de Finsternis que vous aviez composé et enregistré pour être la bande-son d’une éclipse ?
AH : Lorsque nous composions Finsternis, il nous a fallu un certain temps pour comprendre que nous écrivions la bande-son une éclipse. Quand on s’est retrouvé avec ce disque découpé en 5 parties et ce titre qui venait d’un ancien projet, on a réalisé qu’on allait inconsciemment vers là. Petit à petit, l’image de l’éclipse s’est révélée à nous. On l’a pas décidé consciemment, c’est plutôt l’alliance des trois qui a donné ce truc. D’ailleurs, la date de l’enregistrement sans même qu'on le sache tombait le jour d’une éclipse, tout s’est organisé de façon complètement inconsciente, autour de l’égrégore du groupe, sans forcément qu’il y ait un concept rationalisé, écrit d’avance. Tout finit par tourner autour de ces hasards qui n’en sont pas. On se rend compte qu’il y a cette forme de musique immuable, qui est là dans l’air, et qui flotte. Et que nous, on capte ce truc.

Comme des médiums finalement...
AH : Le terme peut amener à faire rigoler, je sais, mais tu peux être amené à voir le musicien comme une antenne. Moi, j’aime à penser que la musique d’Aluk Todolo nous pré-existe, que nous on est là pour l’incarner dans la matière. Et du coup, que notre rôle nous force à faire abstraction de nos personnalités, de nos egos, de nos volontés ou de ce qu’on veut exprimer en tant que musiciens. En gros, tu peux voir ça selon les trois nécessités mystiques de l’art telles que Kandinsky les a exprimées : un artiste parle dans son œuvre de ce qui lui est propre, c'est à dire sa personnalité, de ce qui est propre à son époque et enfin de ce qui est propre à l'art de façon immuable. du Beau, ou que tu peux voir comme Dieu. D’une chose qui dépasse l’époque et l’analyse rationnelle des choses. C'est cette troisième nécessité qui nous intéresse dans Aluk Todolo.



Tu parlais tout à l’heure de vos débuts dans le black, c’était vos premiers émois musicaux ? Comment s’est faite la transition vers Aluk Todolo ?
AH : On vient tous du plus ou moins du black. Mon choc, ça a été d’écouter cet album de Darkthrone : Under A Funeral Moon. J’ai pensé : « C’est ça ! C’est ça que je veux faire ! ». Ça m’a choqué, cette musique avec un esprit. Le son, la posture, quelque chose à la fois très romantique et spirituel. Ça paraissait complètement révolutionnaire, ce mélange de puissance et de dégénérescence, un peu misérable mais en même temps très digne dans l’horreur.

SR : C'est plus A Blaze In The Northern Sky qui a changé mon approche de la musique, je me suis dit : « C’est pas possible de faire ça comme ça », quand t’étais habitué à écouter des groupes de death très… organisés. Là, c’était vraiment le pire truc de raclure, le truc le plus pourri faisable.

AH : Plus tard, j’ai eu un choc similaire quand j’ai découvert le Krautrock, qui a donné aussi naissance à Aluk Todolo dans un sens. Parce qu’il y a cette idée de musique par forcément complètement maîtrisée mais qui canalise quelque chose de plus fort que toi, le mysterium tremendum qui te donne l’impression d’être au milieu de la tempête, Ça nécessite pas d’être un grand technicien, d’ailleurs quand on a formé le groupe, j’ai décidé que j’étais batteur alors que j’avais jamais vraiment joué de batterie.

SR : Avec Matthieu [Carnaguier, basse] , on avait un groupe de black, Diamatregon, qu’on a arrêté de pratiquer pendant un moment. Il y a une une sorte de pause et on est tous partis dans des directions différentes. Matthieu est parti en Indonésie, moi en Norvège et Guyane. Quand on s’est retrouvés, on n’avait plus envie de jouer ce qu’on faisait avant, on avait envie de faire une musique plus vivante.

AH : Pendant que Matthieu était en Indonésie, moi j’ai rencontré Drew St Ivany - le guitariste de Laddio Boloko et qui avait un groupe qui s’appelle The Psychic Paramount - qui vivait à Grenoble à l’époque. Quand il m’a fait écouter sa musique, ça m’a carrément arraché la gueule, j’ai trouvé ça fou. D’ailleurs, mon idée de devenir batteur est vachement liée à lui. Un soir, ma chaîne hifi était pétée et j’avais juste un lecteur K7 et des vieilles cassettes où tous les noms étaient effacés. Je suis tombé par hasard sur un vieil enregistrement de répétition de mon vieux groupe de black dans lequel j’étais chanteur et pour lequel je m’étais improvisé batteur pour dépanner. En entendant ça, Drew me sort : « Ah, mais putain, en fait t’es batteur. » Il avait trouvé chouette l’énergie, la violence qui se dégageait de tout ça. Entre-temps, Matthieu revient d’Indonésie - à l’époque on avait un trio de folk chelou - et me dit : « Hey, j’ai trouvé notre nom d’album pour notre projet : Aluk Todolo. » C’est un culte animiste encore pratiqué en pays Toraja.

SR : Le culte avant le culte.

AH : En gros, ce nom veut dire « La Voie des Anciens ». Les pratiquants conservent leurs morts et les sortent une fois par an. On a vu le truc romantique derrière tout ça, un pays ou la foi est à la fois enracinée et vivante comme ça. J’ai vite compris que ça pouvait pas juste être un nom de disque mais de groupe et que ça devait être autre chose, du coup on a appelé Shantidas pour qu’il se joigne à nous.

SR : Moi, j’ai dit : « Je veux faire un groupe seulement si c'est sérieux, pas un truc à la con qui dure 3 mois et qui va nulle part...»

AH : 5 jours après, on donnait notre premier concert dans un squat de Grenoble. Comme quoi, il y avait une forte envie d’en découdre déjà. Même si on ne maîtrisait rien, on était déjà portés par cette espèce d’idée encore un peu vaporeuse du groupe et de là où on avait envie d’aller.

SR : Alors à l’époque, on répétait dans un garage, hyper tôt tous les matins, de 7 à 10h. Fallait en vouloir. On jouait dans le noir à cause d’un fluo atroce qui nous aveuglait, seulement éclairé par les loupiottes des amplis. À force de foncer dans le mur, on a finalement opté pour une petite ampoule au sol.

Ah oui, donc l’unique ampoule qui orne la scène dans vos sets vient de là.
SR : Exact. Depuis notre premier concert elle nous suit, on n’avait aucune envie d’être tributaires d’un ingé light qui allait nous balancer du rouge ou du rose sur scène, ce qui, au final, ne rend jamais service au groupe qui joue. On tend d’ailleurs à être complétement indépendants avec cette ampoule qui est maintenant reliée à la guitare.



Cette définition d’ « occult rock » a pas mal intrigué. Concrètement, cet « occulte », il a quelle place dans le groupe ?
SR : Au début, c’était comme ça qu’on s’était définis pour la sortie de notre premier 45 tours. Du « rock occulte ». À ce moment, on s’est rendu compte que d’autres groupes, genre The Devil’s Blood ou des trucs comme ça, utilisaient la même appellation. J’ai commandé les disques, en me disant que ça pouvait être cool. Et là, j’entends une sorte de heavy, avec des voix mélodiques et tout… Complètement à l’opposé de nous…

AH : Ouais, on avait commencé à utiliser cette définition alors que ce revival inspiré des groupes comme Coven - un hard rock avec des thèmes tournant autour de l’occultisme - n’existait pas vraiment. Ce qui a pas mal brouillé les pistes fut un temps, d’ailleurs. Après, je ne les connais pas bien, mais je sais qu’ils font un truc assez codé, qui parle de l’occultisme de façon assez cliché. Pour notre part, on s’était définis comme ça pour l’essence même des mots : une musique composée en connaissance de cause, à la recherche des pouvoirs de la transe musicale. Ces thèmes nous ont toujours intéressés, c’est certain, mais notre groupe est devenu notre propre outil ésotérique, notre jeu magique favori. Aluk Todolo, c’est mon yoga.

Vous avez votre propre liturgie du coup ? Ou vous empruntez des éléments à des pratiques extérieures ?
AH : On peut toujours s’amuser à voir un fil rouge entre toutes les choses. Très longtemps, j’ai été fasciné par Crowley - d’ailleurs, j’utilise son tarot avec un grand plaisir - mais avec le temps, tu découvres d’autres choses. Depuis quelques années, j’ai découvert le tantrisme du Cachemire, une tradition qui se renouvelle dans le présent avec des mecs comme Eric Baret qui en parlent très bien. Et ça c’est quelque chose qui résonne en moi, ça fait un peu penser à Maître Eckartt ou la Mystique Rhénane. Une belle tradition ancestrale qui se renouvelle de jour en jour, une quête perpétuelle pour trouver le lumineux en soi ou cette présence de Dieu. L’art, c’est avant tout une réalisation de soi, et ma pratique ésotérique réside avant tout dans Aluk Todolo.

Cette vision est très personnelle, ça change pas mal de la surenchère ésotérique qu’on peut retrouver dans certains groupes de metal.
AH : Quand j’étais ado, je croyais que j’étais sataniste, après j’ai compris que c’étais faux. Malgré tout, l’élan est toujours là et reste le même. Après, je pense aussi que les groupes cherchent à se différencier là-dessus je suppose, mais ça reste de la posture. Après, peut-être que ça vient du fond du cœur, mais le fait de faire de la « musique de genre », c’est quelque chose qui me laisse dubitatif sur la sincérité de la « croyance ». Quant à nous, on n’a jamais affirmé d’idéologie, parce que le groupe est une recherche qui nous accompagne dans nos vies. Alors oui, les pouvoirs secrets du cosmos et de l’esprit, ça nous intéresse. Qu’on va organiser selon notre propre système, qui est sûrement une actualisation de pratiques ancestrales. Notre nom nous porte aussi, mais j’ai pas d’idéologie, si ce n’est celle de l’ouverture, à proposer.

Mais attention, on cherche absolument pas à faire autre chose que de retourner vers un principe qui ne nous appartient pas. Encore une fois, le but c’est ça, on tend vers ça, mais en aucun cas on ne peut être didactique dans notre démarche, on se laisse aussi surprendre par tout se qui peut se passer... Je dis souvent que notre musique est la fois l’invocation et la manifestation, ça veut tout dire. C’est là qu’on fait les choses. Les mecs s’imaginent peut-être qu’on se bourre de drogues, qu’on fait des rites pour appeler Lucifer. Non, pas du tout. Ce que tu vois sur scène, c’est notre magie. Et ça demande au spectateur un effort d’implication, de lâcher prise. Mais les choses se révèleront à lui comme elles se sont révélées à nous.


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