Camera Silens a fait la gloire de Bordeaux et du punk français des années 80

Le label Euthanasie vient de sortir un livre-patchwork retraçant leur parcours.

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juil. 8 2014, 11:45am

Alors que Komintern Sect annonce sa reformation, Euthanasie, le célèbre label et éditeur en activité depuis trente ans, vient de rendre un hommage au plus grand groupe punk bordelais (voire français, n'ayons pas peur des mots) des années 80 : Camera Silens. 130 pages qui combinent photos, flyers, interviews, chroniques, extraits de fanzines et coupures de presse. Quelques exemplaires sont disponibles sur la boutique du label, mais David est tellement sympa qu'il a aussi mis une version PDF du bouquin à disposition.

Camera Silens 1981 – 1988
n'est pas une biographie mais un dossier de presse géant qui retrace l'histoire du groupe, des débuts sur les compilations Chaos en France, et leurs hymnes oi! « Pour la Gloire » et « Identité », jusqu'aux textes noirs de « Suicide ». On y découvre un groupe en deux temps, délivrant dans ses premières années une oi! brute et sauvage, puis suite au départ de Gilles en 1986, bassiste et chanteur, Rien Qu'en Traînant, un album aux accents plus soul et plus spleen.

Mais Camera Silens, c'est surtout ce groupe qui a montré que la France avait une scène punk digne de ce nom en balançant à la gueule de tout le monde les 10 titres de Réalité et leur « son gerbant unicolore ». 30 ans après cet album et pour la sortie du livre, on a contacté le guitariste puis chanteur du groupe Benoît Destriau qui revient sur l'épopée Camera Silens, un groupe resté dans l'ombre qui a pourtant marqué plusieurs générations de réfractaires des années 80 à aujourd'hui.

Noisey : Ne pas chanter en anglais, en écoutant pourtant que des groupes de là-bas (tu citais souvent Sham 69 et Angelic Upstarts), c'était une façon de donner à la France son propre punk ?
Benoît :
Ben oui, c'était comme ça qu'on voyait le truc, de même pour le choix de notre nom. On allait cependant très souvent à Londres, mais effectivement, chanter en français c'était une manière de nous affirmer, de nous différencier de la scène anglaise, et plus largement cela nous permettait aussi de nous démarquer de tous ces groupes français qui prenaient un nom anglais et chantaient en anglais. Le punk français était en pleine construction, il n'y avait pas beaucoup de bons groupes français, il fallait relever le défi.

Après votre séparation en 1988, tu aurais cru que Camera Silens atteindrait le statut de groupe mythique ?

Bon, groupe mythique, le mot est peut-être un peu fort... On se projetait si peu dans l'avenir, c'est assez étonnant... David a bien bossé pour la postérité.

Gilles, Benoît et Philippe

Votre deuxième album Rien Qu'en Traînant qui sort en 1987 est beaucoup plus reggae que le précédent. Il marque le départ de Gilles et l'arrivée de nouveaux membres. C'était un peu une seconde naissance pour Camera Silens ?
Absolument, on a même failli changer de nom, tant l'empreinte de Gilles sur Camera était importante. Le punk s'essoufflait et de notre côté on devenait plus matures, on s'est mis à écouter beaucoup de soul et de rock steady. Avec Gilles on avait déjà pas mal ouvert nos oreilles (cela peut déjà s'entendre sur Réalité), puis après son départ et l'arrivée d'Éric et Bruno, on a continué dans cette voie.

Tu penses quoi de la scène punk et oi! actuelle ? Celle qu'entretient le label Une Vie Pour Rien (UVPR?), une référence à un de vos morceaux, par exemple.
Depuis un ou deux ans, je trouve que le niveau est redevenu bon, ça fait plaisir. Je pourrais citer par exemple Lion's Law, The Decline, les 8°6 Crew, mais personnellement, je suis tellement imprégné de old time/old school... Je connais Benjamin [de UVPR?], il fait un excellent boulot, des gars comme lui et David, c'est précieux.

Et la reformation de Komintern Sect ? J'ai lu que Camera Silens était retourné en studio au début des années 2000, ça en est où aujourd'hui ?
Ce sont des potes, ils s'éclatent, tant mieux pour eux. On est effectivement retourné en studio en 2000 pour enregistrer quelques titres (anciens) pour les rééditions. Aujourd'hui, on gère le petit patrimoine ...

Gilles a eu quelques démêlés avec la justice, notamment suite à un casse au siège de la Brinks à Toulouse. C'est ça qui a précipité le groupe vers sa fin ?
C'était une période difficile et trouble, l'usure a fait le reste. [Tout à propos de cette histoire ici, Gilles a disparu depuis]


Ça se passait comment un concert de Camera Silens dans les 80's ?
Les concerts étaient l'occasion de retrouver les potes, et les futurs potes. Y'avait pas de ségrégation ni d'aprioris vestimentaire.

Un concert vous a marqué en particulier ? Je pense au Chaos Festival dont Euthanasie a également sorti un livre de photos.

Perso, un de ceux qui m'a le plus marqué fut le concert avec Oberkampf, Coronados et Snipers. C'était un concert important pour le groupe (belle affiche) mais Gilles était au placard et le Chnee venait de nous quitter... J'ai pas mal hésité à monter sur scène, puis avec Éric et le batteur de circonstance (je crois que c'était son premier, voire 2ème concert) on s'est lancé, et là, tout le public nous a porté et soutenu, tous étaient au courant de nos déboires et ça a été la claque.

Tu disais dans une interview que pour toi le punk était plutôt une affaire de sapes, t'étais plus branchée par la oi!, « plus vraie ».

C'est réducteur cette histoire de sapes, j'ai été plus branché par la oï principalement à cause de l'esprit et de la musique.

En 1982, Noir Désir vous piquent la première place d'un tremplin rock à Bordeaux. Une date cruciale ? haha. Vous auriez pu avoir la même trajectoire qu'eux s'il y avait eu moins de tensions au sein du groupe ?
Noir Désir nous a rien piqué, ils se sont séparés à ce moment là et on a hérité du premier prix qui était un enregistrement dans un bon studio (Le studio du Manoir) et c'est comme ça qu'on a pu enregistrer l'album Réalité. On n'aurait pas pu avoir la même trajectoire qu'eux, beaucoup trop de choses nous différenciaient. Pour être plus précis, il n'y a jamais eu de tension dans le groupe, juste des priorités, des objectifs incertains et une époque difficile à gérer

Ton meilleur souvenir à propos de Camera Silens ? Et ton plus grand regret ?

Des souvenirs, y'en a tellement, des bons et des moins bons... Allez un bon parmi les bons : la première fois qu'on est montés sur scène avec tous les potes, dans un tremplin pas spécialement punk... qu'on a gagné... C'était le début de la réelle existence du groupe, et notre premier doigt d'honneur à l'environnement musical ambiant... Un de mes plus grands regrets... Le départ de Gilles ?


Toutes les photos sont extraites du livre Camera Silens 1981 – 1988.

Sarah Mandois est trop
tough pour Twitter.