Interviews

Arandel n'est pas celui que vous croyez

Est-ce une femme ? Est-ce un homme ? Porte-t-il des lunettes ? Un chapeau ? Est-ce Brian Eno ?

Adrien Durand


Photo - Gabriel Desplanque

Faire les choses dans le désordre peut parfois s’avérer être une bonne idée. Bon, ça ne marche pas si on se lave les dents et qu'on reprend un whisky/coca avant d'aller se coucher. En revanche, ça marche très bien avec le nouvel album du lyonnais Arandel sorti ces jours ci chez InFiné, qu'il vaut mieux écouter avant lecture de sa bio. Projet un peu sur-référencé et chargé de concepts plus ou moins bien définis, ce Solaripellis est pourtant hautement bien troussé dans la veine électronique analogique à l'aise dans ses références 70's mais jamais passéiste. Tentatives d'explication avec le représentant d'Arandel qui n'a pas résolu toutes les équations mais qui au moins tente le coup, avec pour ligne directrice une question, une seule : « Brian Eno en 1976, il aurait fait quoi ? »


Noisey : Toute ta musique repose sur des contraintes, une sorte de dogme que tu t'imposes : composer en ré uniquement et seulement à l'aide de « vrais » instruments (pas de softwares...). Ça te vient d'où cette idée ?
Arandel :
La contrainte c'est une façon comme une autre d'encadrer la création pour rebondir dessus. A la base l'idée de n'utiliser que de vrais instruments, et pas de logiciels était une réaction à la production électronique qui nous entourait. Et puis c'est devenu notre terrain de jeu. On ne vient pas de l'electro, mais plutôt de la musique classique, acousmatique. C'était une sorte de défi de pousser nos instruments acoustiques aussi loin que possible. Ça n'a plus grand chose d'original en ce moment ceci dit.

In D, votre précédent album, était un hommage à Terry Riley. C'est quoi ton rapport à sa musique et aux minimalistes ?
Moi, j'ai découvert cette musique là dans les médiathèques. [Rires] En fait, In D, c'était plus un clin d'oeil qu'un hommage. Notre musique rappelle plus Steve Reich, je pense, en tout cas dans certaines phases. Après c'est un peu le marronnier de la musique électronique, l'évocation de la musique contemporaine. Il y a un effet de mode actuellement mais ça fait un moment que la musique contemporaine est l'architecture souterraine de la techno, via Kraftwerk, le kraut rock…

Je ne sais pas si c’est toi ou ton label, mais vous citez « La mort de l'auteur » de Barthes dans votre bio ?
Ha je savais pas, j'étais pas au courant. Je ne l'ai pas lu.

Quand je vois ça, d’emblée ça me fait penser que ta démarche est ultra conceptualisée et référencée et pas forcément très spontanée...
Non, non on joue avec les contraintes mais on essaie de rester libres et de laisser les choses venir. On n'écrit pas notre musique sur des partitions donc il y a quand même une part de liberté. Après, la volonté c'est surtout d'effacer le créateur derrière la musique. La musique devient la créature, comme dans Frankenstein si tu veux. Je pense que la personne qui a écrit la bio a essayé d’exprimer ça.



Pour revenir aux disques, il y a pas mal de sonorités qui m'ont rappelé les sixties françaises, les basses soyeuses notamment. On pense souvent à François de Roubaix ou même Gainsbourg parfois. C'est une culture que tu revendiques ?

C'est pas réfléchi comme références. On a utilisé des synthés, des orgues et des effets qui sont probablement similaires. Mais ce n''est pas quelque chose que je revendique. Après, ce n’est évidemment pas à moi de dire ça, mais je trouve qu'on reste assez éloigné de ça...

Tu es signé sur un label assez techno. Quelle relation tu entretiens avec cette culture et notamment la danse?
Ça nous intéresse beaucoup d'aller jouer dans les clubs et de voir ce qui se passe. Mais je t'avoue que quand on produit des morceaux pour les clubs ça ne fait pas danser les gens donc il doit nous manquer quelque chose. [Rires] Ce sont surtout les chemins de traverse qui nous intéèssent . C'est pour ça que le dogme qu'on a établi avec Arandel est pertinent. Aujourd'hui tu prends un logiciel et tu dis « je vais faire un morceau techno qui tabasse ». Le logiciel te donne tous les outils c'est super facile. Mais du coup on perd une grosse partie de créativité. Le truc qu'avait théorisé Brian Eno avec les stratégies obliques n'existe plus. On est juste dans une facilité hyper premier degré.

Infiné avait sorti une compilation de morceaux sélectionnés par Jean Michel Jarre. Tu avais un morceau qui figurait dessus. C'est quelqu'un d'important pour toi ?
Non, pas plus que ça. Comme pour tout le monde en fait, il fait partie des meubles. Moi ce que je préfère c'est son travail avec le GRM, tout ce qui a précédé « Oxygène ». Après ce qui me relie à lui c'est l'expérimentation du son dans le domaine pop. Il a eu une façon de ne pas choisir son public, ce qui l'a immédiatement sorti de la musique contemporaine où tu es dans un cadre élitiste, tu sais immédiatement à qui tu t'adresses. Mais le meilleur exemple de symbiose entre pop et expérimentation pour moi c'est Brian Eno. Après je veux pas paraître vieux con, mais j'ai l'impression qu'on a perdu quelque chose. D'un point de vue sonore, tout a été entendu. Je ne sais pas comment on peut surprendre quelqu'un avec du son. Dans les 70's, les producteurs avaient un pouvoir de sorcellerie. Ils produisaient des sons et personne ne captait comment ils les avaient produits. Aujourd'hui, ça n'existe plus, tous les gens ont un minimum de culture musicale et captent immédiatement comment les sons ont été créés.

Ton attachée de presse m'a demandé de ne pas aborder le sujet de ton identité. Tu te situes dans la grande lignée des anonymes de la musique électronique (Underground Resistance, Daft Punk, Burial et j'en passe…) ?
En fait Arandel c'est pas moi. C'est pas un pseudonyme, c'est le nom du projet dont je suis le représentant. Je ne suis pas autorisé par le projet à parler de qui je suis, de ma vie et de mes sentiments. Tout doit être vu par le prisme du projet. C'est comme dans un spectacle de marionnettes où les marionnettistes sont habillés en noir. La photo avec le masque c'est une erreur de parcours. On avait d'abord fourni des illustrations mais les journalistes n'en voulaient pas, il fallait une photo donc on a tiré cette image du trailer vidéo qu'on avait fait. Depuis on fait tout ce qu'on peut pour revenir en arrière par rapport à ça. On ne veut pas se cacher. On ne veut pas créer de mystère, on ne veut juste pas être regardés.

Tu te verrais ne pas jouer sur scène et rester derrière la table de son, comme peut faire Tim Hecker par exemple? Ou certains qui jouent dans le noir complet?
Mais il regarde quoi, du coup, le public ?

Eh bien, rien. Il écoute, juste.
C’est pas mal. Enfin, je ne sais pas. Personne n'a résolu l'équation du live électronique. J'ai l'impression qu'il reste des choses à chercher là dessus. Je n’ai pas de solution idéale non plus. Nous, on mélange machines et instruments et on ramène les risques inhérents à l'utilisation de ces derniers. C'est un peu comme au cirque. Le trapéziste peut tomber. Et donc en tant que spectateur tu fais partie du truc. Avec deux gars derrière un laptop, pas du tout. Il y a une grosse uniformisation, que les gens soient à Barcelone ou à Berlin. Même contrôleur, même inclinaison du bassin. C'est la déprime... Sur la prochaine tournée, on va continuer comme sur In D. On joue une seule pièce, tout est enchaîné et on invite d'autre musiciens à improviser avec nous - c'est facile car tout est en Ré. On fait une sorte de mégamix: les basses d'un morceau avec les rythmiques d'un autre. On devrait rétablir le Mégamix, ça nous manque je crois [Rires].


Solaripellis est disponible depuis le début de semaine sur InFiné.