On a fait le bilan avec les Neg' Marrons

De la « Rue Case Nègres » à leur nouvel album « Valeur Sûre », en passant par le Secteur Ä, Bisso na Bisso et Cesaria Evora, Jacky et Benji ont baroudé comme pas deux.

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mai 13 2015, 12:15pm

Le temps passe et beaucoup de choses ont changé.. sauf le duo des Neg’Marrons qui, lui, n’a pas pris une ride. Après 7 ans de rien, ils reviennent, toujours plein d'énergie, avec un nouvel album : Valeur Sûre. On ne présente plus les deux gaillards de Garges-les-Gonesses dans le 9-5, ni la rue « Case Nègres », nom de leur premier album et berceau de leur inspiration. Depuis la B.O de Raï il y a 20 ans – qui leur avait ouvert les portes de Sony Music — énormément de choses se sont passées pour eux. Je suis donc allé rendre visite à Jacky et Benji pour causer gimmicks, nourriture exotique, Mac Tyer, Pit Baccardi, Secteur Ä et de plein d'autres trucs.

Noisey : Une question me taraude depuis mon enfance, comment le « T’entends pas ou quoi ? » est devenu ton gimmick favori ? Tu avais des potes durs de la feuille ?
Jacky : [Rires] Ça aurait pu être ça mais c’est parti d’un délire. Tu sais, sur scène, parfois on lance des petits trucs improvisés, je ne saurais pas te dire où, quand et comment je l’ai lancé pour la première fois mais ça avait dû marcher et du coup je l’ai repris, et ce gimmick improvisé est devenu ma marque de fabrique.

Benji : On veut aussi s’assurer que l’information est bien rentrée. [Rires] Souvent, tu as aussi le « Si si » qui suit. Ça donne un truc du genre « T’entends pas ou quoi ?! »… « Siiii siii ».

Au sens plus large, un gimmick ça représente quoi selon vous ? Une signature artistique ?
Jacky : C’est important d’avoir ses propres gimmicks, son propre style, son propre timbre de voix et sa propre identité. C’est tout ça qui va te différencier des autres. On est issus d’une génération où il était important de ne pas faire ce que faisait déjà le voisin, donc contrairement à ce qui se passe aujourd’hui, on a toujours cherché à se différencier des autres. Se différencier était notre objectif premier, et aujourd’hui, on a l’impression que c’est l’inverse : tout le monde tend à faire pareil que l'autre.

Pour remettre les choses au clair, vous êtes un groupe reggae dancehall et pas un groupe de rap, on est d’accord ?
Benji : Exactement, on n’est pas 100% rap, mais après, il est vrai qu’on gravite autour de nombreux artistes hip-hop que ce soit avec le Secteur Ä, à l’époque, ou à travers le label Premier Classe avec lequel on a découvert pas mal d’artistes hip-hop. On baigne dans un univers hip-hop mais à la base on est reggae et nos projets sont à 70-80% reggae.

Votre deuxième album s’appelle Le Bilan et je me suis toujours demandé pourquoi vous aviez fait le bilan dès le deuxième album.
Benji : Notre premier disque est sorti en 95 et on a fait Le Bilan en 2000. Entre temps, il nous est arrivé énormément de choses, des choses incroyables, inimaginables. On voulait que nos proches et la France entière soient au courant de ce qu’on avait vécu. Donc on a fait ce morceau pour montrer aux gens, ce que nous, les deux petits mecs de quartier, étions devenus.

Jacky : Si tu reprends le morceau et que tu écoutes bien le texte, tu vois que c’est un morceau très personnel. En écrivant le titre, on voulait et on pensait faire kiffer les mecs du quartier, mais on ne se doutait pas que ça aurait autant d’impact, que ça toucherait autant de monde et que ça deviendrait notre plus gros classique. On racontait simplement notre histoire avec nos codes. Aujourd’hui quand on joue ce morceau, peu importe le pays dans lequel on est, l’âge du public ou je ne sais quoi, c’est un énorme bordel. C’est un bilan positif qui fait toujours autant kiffer les gens.

Benji : Le morceau dure 3-4 minutes et est super riche en contenu. Imagine si on avait fait le bilan 15 ans après, le morceau aurait duré 3-4 heures. [Rires]

Jacky : On raconte juste notre évolution en fait. On faisait de la musique au quartier avec un groupe qui s’appelait Ragga Dub Force et beaucoup de choses nous sont tombées dessus. Il y a eu la B.O. de Raï, la signature chez Sony Music, et tout s’est enchainé. On a dû s’adapter et on est passés du statut de petits lascars amateurs qui font de la musique pour s’amuser, au statut de pro. On a du se professionnaliser très vite, aller en studio pour travailler, etc. Quand on a signé chez Sony ils nous demandaient un album mais nous, on avait que quelques sons donc il a fallu travailler dans l’urgence et faire des morceaux rapidement. On avait bluffé en disant qu’on était prêts, mais en réalité on ne l’était pas vraiment.

Comment vous vous êtes adaptés à cette nouvelle notoriété surprise ?
Jacky : On bossait déjà avant que « La Monnaie » soit la B.O du film Raï. Après, on a eu la chance que cette B.O. soit reprise par Sony et que ça découle sur une signature.

Benji : En plus, à l’époque, il y avait la première vague de rap en France. Au début des années 90, tu avais IAM, NTM, Assassin, Le Ministère Amer. Puis il y a eu la vague Idéal J. Et à cette époque, on s’est dit « ça va être notre tour. » On en parlait avec Kenzy — qui a toujours été derrière nous — et on lui disait « On est prêts, c’est bon. » Mais il nous disait d’attendre, de rester patients, que notre tour viendrait.

En parlant de Kenzy, on avait l’impression que le Secteur Ä était une grande famille mais dès que certains ont eu plus de succès que d’autres, tout s’est un peu cassé la gueule — sans qu’il y ait pour autant une quelconque rivalité entre les artistes.
Benji : Non ce n’est pas tellement une question de notoriété. Déjà, au sein de cette famille, je ne dirais pas que tout allait bien mais entre les artistes il n’y a jamais eu de conflits particuliers. C’est juste qu’au fil du temps on s’est tous un peu éloignés. Comme dans une fratrie : tu en as un qui prend un appartement, l’autre prend son studio, chacun part de son côté et voilà. C’est ce qui s’est passé avec le Secteur Ä. Mais c’est surtout venu des cadres du Secteur Ä, ceux qui géraient la structure. Ils ont décidé de se diversifier, de se lancer dans d’autres projets. C’est la vie qui a voulu qu’on s’éparpille.

Beaucoup de groupes se sont déjà pris la tête plus d’une fois, mais j’ai l’impression qu’entre vous deux, tout a toujours roulé.
Benji : Là d’où on vient, l’amitié est une valeur très importante. On est toujours restés soudés avec nos potes. Après, Jacky et moi c’est un autre cas de figure car on travaille ensemble au quotidien et on se connait tellement bien qu’on connaît parfaitement nos goûts, on sait aussi ce qui énerve l’autre, etc. On se prend la tête, bien sûr, comme des frères, mais le lendemain on se rappelle comme si de rien n’était.

C’était important pour vous d’avoir pris part à des projets annexes pour ne pas vous restreindre artistiquement aux Nèg’Marrons ?
Benji : On ne peut pas dire que c’était important parce qu’on fonctionne beaucoup au feeling, à l’instinct — ce qui d’ailleurs nous a porté préjudice parfois. Mais à différents moments de nos vies on a ressenti différents besoins et on a eu différentes opportunités. Jacky a fait un street album, j’en ai fait un peut-être dix ans après. On a eu chacun nos escapades avec des collectifs respectifs, moi avec le Bisso na Bisso et Jacky avec Mc Malcriado.

Vous avez aussi donné leur chance à pas mal de mecs comme par exemple Mac Tyer et Pit Baccardi, vous pensez quoi de ce qu’ils sont devenus ?
Benji : On est très contents de ce qu’ils sont aujourd’hui. Mac Tyer est l’un des piliers de ce rap game comme on dit. Il a su évoluer tout en restant longtemps indépendant — même s’il a signé récemment chez Monstre Marin— il est productif, constant et il a trouvé son public.

Jacky: Oui et puis il est créatif, il ne se repose pas sur ses lauriers.

Beaucoup de gens le critiquent justement parce qu’il n’est plus aussi street qu’avant. Mais j’ai l’impression que les gens ne comprennent pas que pour faire une longue carrière tu ne peux pas toujours raconter la même chose.
Jacky : C’est aussi notre façon de voir les choses. On croise beaucoup de gens qui nous demandent de refaire « Le Bilan », mais ça ne se fait pas sur commande. Même si aujourd’hui c’est l’un de nos plus gros succès, c’est un morceau qui s’est fait au feeling. L’objectif de groupes comme nous maintenant, c'est de ne pas se répéter. Sinon, il n’y a aucun intérêt, pour évoluer il faut prendre des risques, s’essayer à d’autres techniques, etc. C’est sûr que tu vas décevoir des gens et en séduire d’autres. Un artiste qui fait toujours la même chose c’est un artiste qui stagne. Avoir son style, sa patte, sa couleur, sa touche personnelle c’est une chose mais évoluer en est une autre.

Benji : On est content d’avoir décelé ces pépites, ces diamants bruts, ces mecs qui avec un peu de travail et de persévérance, ont su durer sur le long terme. D’ailleurs j’ai pu écouter quelques titres du nouvel album de Pit et …

Qu'est ce qu'il devient ?
Benji : Ces dernières années il avait revêtu la casquette de producteur. Il est au Cameroun et aide des artistes locaux à se développer là-bas. En ce moment, il travaille sur son prochain projet.

Dans votre musique, vous êtes toujours hyper positifs, le premier titre de votre premier album s’appelle « Lève-toi, bats-toi ». D’où vous tirez cette positivité ?
Jacky : C’est un état d’esprit qu’on a toujours eu. On a grandi dans des quartiers difficiles, on a peut-être eu moins de chance que certains donc tout ce qui était négatif, on essayait de le transformer en positif. On voulait inciter les jeunes à ne pas s’apitoyer sur leur sort, à ne pas se lamenter. On voulait qu’ils aient une mentalité de warrior, pas de pleurnichard.

Benji : C’est aussi pour ça qu’on a choisi de s’appeler les Nèg’Marrons. Les nèg’marrons étaient des esclaves insoumis, qui fuyaient au péril de leur vie mais qui avaient en tête de retrouver leur liberté. C’était des mecs qui souffraient mais qui se projetaient en se disant « ah, quand je serai libre, je retournerai en Afrique ». Ils souffraient mais savaient que derrière cette souffrance, derrière leur combat, il y avait de l’espoir. La vie est difficile pour tout le monde, on a tous des hauts et des bas mais il faut toujours garder en tête le fait que demain, tout peut aller mieux.

L’extrait de votre nouvel album s’appelle « Fast Food Music ». C’est quoi votre plat préféré?
Jacky : [Rires] Bonne question, il y en a beaucoup mais je dirais un bon poulet grillé avec du riz, des petits haricots rouges. Ce genre de choses.
Benji : Moi ça dépend mais je vais faire un petit clin d’oeil à mes frères de la terre anga, mes frères sénégalais et je dirais un bon thiéboudieune, un plat à base de riz, de poisson, de légumes mélangés. Ce sont des vrais plats qui mettent des heures et des heures à se préparer. C’est pas de la fast food.

J'ai l'impression que vous faites la chasse aux menteurs sur « Fast Food Music ».
Benji : On aime mettre des coups de pied dans la fourmilière car ça fait parler les petits curieux, mais sur ce morceau, on s’amuse surtout, dans un style reggae hip-hop. C’est aussi un manière de dire qu’il ne faut pas se reposer sur ses lauriers. Aujourd’hui, les artistes s’intéressent beaucoup plus à la forme qu’au fond. Puis avec les nouvelles technologies, on consomme la musique beaucoup plus vite aussi. Je pense qu’il faut se recentrer sur la musique. La musique est un art et il faut faire en sorte que cet art reste qualitatif.

Vous pensez que c'est la faute aux majors ?
Benji : On le dit dans le morceau : « Quelles sont ces maisons de disques qui signent des artistes sur des cliques ? » parce que, quelque part, la fast food music ça les arrange. C’est plus facile de prendre l’artiste qui fait le buzz du moment, de l’essorer au maximum et de profiter de son buzz pour lancer un autre artiste juste derrière. Les maisons de disque ne font plus d’accompagnement comme ça pouvait être le cas avant. Elles ne prennent plus sous leur aile des artistes qu’elles découvrent et qu’elles accompagnent. Elles ne sont plus capables de déceler un vrai talent. C’est le rôle d’un directeur artistique dans une maison de disque mais aujourd’hui je me demande en quoi consiste leur travail. Les mecs qui signent aujourd’hui et qu’on met en avant sont, pour beaucoup, des talents éphémères. Donc pour répondre à ta question, les maisons de disque y sont aussi pour beaucoup, et on peut aussi rajouter les radios qui contribuent à la fast food music en passant de la merde. En soit, le morceau n’est pas une critique, il dit juste « on est pour la vraie musique. »

« Ils veulent la notoriété, ils veulent le succès, ils veulent faire de la monnaie, ils veulent des trophées »...
Benji : Je pense qu’aujourd’hui ça a été multiplié par 10. Pourquoi ? Simplement parce que la nouvelle génération sait qu’il est possible de faire un disque, de passer en radio, de passer à la télé et de faire de l’argent grâce à la musique. Avant les gens faisaient du son par passion. À l’époque, on aurait jamais pensé sortir un disque un jour. Maintenant les gens ont tous des notions de business, ils savent lire un contrat. Mais bon, on ne peut pas critiquer ou reprocher aus gens d’être ambitieux, après c’est la manière d’y arriver qu’on se permet de juger. Parce que la suite du texte c’est « tu en demandes tant mais tu ne casses pas des briques » ce qui sous entend que pour obtenir ce que tu veux, il faut bosser.

« Les tauliers sont boycottés pendant que les guignols sont surcôtés ». Je veux des noms !
Jacky : [Rires] Dans ce morceau, on commence en étant clairs : « Que les morveux se mouchent / Que les baltringues se couchent. » Donc si certaines personnes se sentent visées, elles vont savoir que ça s’adresse à eux. On est là pour taper sur personne. C’est un morceau egotrip tu sais. Il y a plein de phrases que j’entends aujourd’hui et auxquelles je ne m’identifie pas du tout. Si ce morceau en pique certains, c’est qu’ils ont des questions à se poser.

Parlez-nous de votre prochain album, Valeur Sûre.
Benji : Il sera marron. Ce sera du Nèg’ Marrons 2.0, avec la touche Nèg' Marrons —hip-hop et du reggae— et des sonorités actuelles. C’est un projet assez innovant dans le sens où on a vraiment mis l’accent sur la fusion reggae/hip-hop au niveau des prods.

Jacky : Oui l’album sera vraiment dans l’air du temps, c’est le plus important. Pour des groupes comme nous qui sommes là depuis un bail, il y a deux partis pris possible : soit tu continues à faire ce que tu as toujours fait, soit tu essayes d’évoluer en gardant toujours ta patte. Nous on a toujours la couleur et l’empreinte Nèg'Marrons mais avec des musiques plus actuelles. Ce n’est pas un album qui aurait pu être fait en 2000 et qu’on a ressorti en 2015. C’est un album qui colle à l'époque.

On aura le droit à de la trap made in Nèg’ Marrons donc?
Benji: [Rires] Sûrement. À voir. Qui sait ?

J’ai cru voir Dawala dans votre clip, il y a une collab avec le Wati-B ?
Jacky : Il y a quelques surprises sur l’album, dont une collab avec Dawala, en effet, d’où sa participation au clip.

2015 est une bonne année pour le hip-hop selon vous ? Quand on voit toutes les sorties de ce début d’année —Lino, Despo, Booba, Ali par exemple— il y a de quoi être optimiste, non ?
Jacky :
Oui bien sûr. Tous les mecs que tu as cité sont revenus avec du lourd. Ali a fait un truc super fort et Lino pareil. Ça prouve bien que la musique n’est pas morte. Même si les médias veulent mettre les artistes dans des cases style « artistes à l’ancienne » et « nouvelle génération », tu te rends compte qu’en fait, ça ne marche plus.

Benji : Il faut aussi se demander si à chaque fois qu’un ancien artiste sort un nouveau projet, on doit considérer ça comme un retour.

Booba a fait « Temps Mort 2.0 », aura-t-on droit au « Bilan 2.0 »?
Jacky : Vous verrez... en tout cas son album, je le trouve vraiment bien.
Benji : Moi je dirais que certains morceaux sont pas mal. « Nar-Bé Arnault, Mucho Dinero ! »
Jacky : Le gars a eu un parcours artistique assez exemplaire et depuis toutes ces années, c’est le seul à avoir eu cette constance. Qu’on aime ou qu’on n’aime pas c’est le seul qui met tout le monde d’accord.

Salim Jawad est un mec à l'ancienne de la nouvelle génération. Il est sur Twitter.