Tout allait bien pour les surf-rockers Cambodgiens jusqu'à ce que les Khmers Rouges arrivent

L'histoire brutale et tragique de Sin Sisamuth et Ros Sereysothea, massacrés par des communistes radicaux au sommet de leur gloire.

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sept. 23 2014, 10:25am

L'artiste surf-rock cambodgienne Ros Sereysothea

Quand un ami m'a invité il y a quelques années à une soirée « Surf Rock Cambodgien » dans son appartement délabré à Sheffield, en Angleterre, ma première réaction a été de me dire qu'il se la jouait un peu. Je pensais : C'est qu'une mode rétro, le genre de truc que les gens qui collectionnent des vinyles de noise trouvent mortel uniquement parce que c'est kitsch et obscur.

À mon arrivée à Sheffield - où il y avait , à l'évidence, assez peu de choses évoquant le Cambodge - mon pote bourré s'est rué sur son ordinateur portable pour lancer une vidéo Youtube. « Écoute ça. Tu vas halluciner ». Le morceau, c'était « Jam 10 Kai Theit » de Ros Sereysothea et ça ressemblait aux meilleurs moments de Jefferson Airplane mélangé à un Barbershop Quartet et à la bande-son d'un film de Tarantino, le tout condensé en à peine 3 minutes.

J'ai immédiatement senti le besoin d'en savoir un peu plus sur l'histoire de ce genre musical. J'ai donc téléchargé une compilation - The Rough Guide to Psychedelic Cambodia - et je me suis immédiatement retrouvé captivé par les rythmes erratiques de Yol Aularong et la présence Sinatra-esque de Sin Sisamuth. Mais alors que la découverte de leur musique me procurait une joie sans fin, mes recherches sur leur vie et leur parcours m'amena à un constat horrible : ils avaient, pour la plupart, été brutalement exécutés par les Khmers Rouges, ou avaient disparu lors du génocide qui décima une bonne partie du Cambodge dans les années 70.

Pendant que les vietnamiens affrontaient l'assaut américain dans les années 60, leurs voisins cambodgiens étaient, eux, exposés involontairement à une attaque culturelle. De Phnom Penh à Pailin, la jeunesse cambodgienne pouvait se brancher sur la American Forces Radio et entendre du rock pur et dur pour la première fois. Au fur et à mesure, l'esthétique psychédélique commença à s'infiltrer dans la conscience collective du pays, en donnant envie à beaucoup de musiciens locaux de recréer ce qu'ils avaient entendu à la radio.

Mais la scène ne dura pas longtemps. En 1970, une guerre civile éclata entre le gouvernement cambodgien et les Khmers Rouges, le parti communiste militaire du Cambodge. Les américains soutenaient le gouvernement, ce qui scandalisa la majorité de la population rurale du pays, et augmenta involontairement le soutien aux militants.

D'après le Professeur Ashley Thompson, diplômée des Art de L'Asie du Sud-Est au SOAS à l'Université de Londres, « [Les Khmers Rouges] sont nés à une époque où le bombardement secret du Cambodge par les américains, et le fait qu'ils soutenaient ouvertement le gouvernement, a dévasté la campagne. Avec des massacres à l'aveugle dans l'arrière-pays, semblables à ceux effectués par les drones de nos jours, des rescapés se réfugiant dans la capitale et un gouvernement en roue libre, très corrompu et militarisé, qui contribuait encore plus à l'effondrement de la société, il y avait de quoi être en colère ».


Des crânes de victimes des Khmers Rouges. Photo via Wikimedia commons.

En 1975, Les Khmers Rouges ont pris le contrôle de Phnom Penh et éjecté les habitants avant de renommer le pays « Kampuchéa Démocratique ». Bien sûr, en réalité, le régime Khmer était tout sauf démocratique : Pol Pot, le secrétaire général du parti communiste cambodgien, dirigeait la nation de manière totalitaire.

Les Khmers Rouges voulurent débarrasser le Cambodge de ce qu'ils considéraient comme des influences de la culture occidentale décadente. Ils envisageaient de créer une utopie agricole appelée « An Zéro ». L'engrenage social de cet An Zéro résulta dans l'expédition d'une grande partie de la population dans des camps de travail, où les gens furent traités comme des esclaves. Un nombre inimaginable de personnes s'est ainsi tué à la tâche, subissant des exécutions de routine. On estime aujourd'hui les pertes à 2 millions.

Les Khmers Rouges étaient particulièrement méfiants envers les artistes et les intellectuels. Pour eux, ils faisaient partie de l'élite éduquée qui avait soutenu le gouvernement cambodgien. « Une fois que les Khmers furent au pouvoir, la suppression des artistes et des intellectuels prit un tournure particulièrement extrême », dit le Professeur Thompson.


Une pochette d'album de Ros Sereysothea. Scan via

Ros Sereysothea - sans aucun doute la reine du surf-rock cambodgien - s'était fait un nom en chantant des ballades traditionnelles à la fin des années 60. Elle commença à incorporer des instruments et des accents plus occidentaux dans sa musique à partir du début des années 70.

Malgré le fait que sa carrière fut relativement courte, elle fut une compositrice prolifique et a écrit et chanté plus de 100 morceaux. Il est facile de comprendre pourquoi elle est devenue aussi célèbre. Après tout, c'était grâce à l'un de ses morceaux que j'ai découvert le rock cambodgien, non ? Malheureusement, beaucoup de ses enregistrements, ainsi que de innombrables visuels jugés « décadents », furent apparemment détruits par les Khmers.


« Penh Jet Thai Bong Mouy (Ago Go) », par Ros Sereysothea


Sereysothea elle-même fut aperçue pour la dernière fois à Pnomh Penh avant que la ville ne soit encerclée par les forces Khmers. Une rumeur dit qu'elle réussit à quitter la ville sous la protection de l'un des derniers contingents du gouvernement. Une autre, qu'elle fut chargée de nourrir les cochons dans un camp de travail. On dit aussi qu'elle fut exécuté pour des raisons inconnues en 1977.

Mais aucune de ces rumeurs n'a été confirmée. Ce qui est certain, c'est qu'après le génocide, plus personne n'entendit parler d'elle.


Sin Sisamuth sur la pochette d'une compilation CD de rock cambodgien.

Si Roy Sereysothea était la Janis Joplin cambodgienne, alors Sin Sisamuth était à la fois le Frank Sinatra et le John Lennon cambodgien.

Comme elle, il devint célèbre en chantant des chansons populaire traditionnelles, mais ce fut l'ajout d'un groupe d'accompagnement rock 'n' roll et sa manière de jouer avec les mélodies et les expressions occidentales qui l'amenèrent à créer ses oeuvres les plus mémorables.

Il suffit de parcourir les commentaires de ses vidéos YouTube pour comprendre à quel point il était admiré. Beaucoup de jeunes cambodgiens parlent de lui comme le « Grand Maître Sisamuth », encore aujourd'hui.

« Pour autant que je sache, Sisamuth n'a jamais perdu sa place en tant qu'idole, en tant qu'incarnation d'une certaine modernité Khmer à travers laquelle la perfection artistique a pris des tournants innovants mais toujours reconnaissables », déclare le professeur Thompson.

Bien qu'il soit impossible de confirmer les circonstances exactes de la mort de Sisamuth, l'hypothèse la plus acceptée au Cambodge est qu'il fut amené devant un peloton d'exécution.

Son statut d'artiste, ainsi que son amitié avec la famille royale déchue, en faisait une cible de choix pour l'éradication opérée par les Khmers Rouges. Selon la légende, quand Sisamuth fut présenté à ses bourreaux, il accepta sa condamnation, mais demanda l'autorisation de chanter une dernière chanson pour eux avant qu'il meure.

Son souhait fut exaucé, mais lorsqu'il termina la chanson, il vit que les soldats y étaient restés insensibles. Pire, ils avaient l'air de s'ennuyer. Ils l'exécutèrent sur place, sans aucun remord.

Ce qui rend cette musique unique et intemporelle, c'est en partie l'histoire qui se cache derrière. De la même manière qu'écouter le folk erratique de Daniel Johnston prend une autre dimension quand on sait qu'il est schizophrène et bipolaire, le rock cambodgien a une sonorité différente lorsqu'on connaît le destin tragique des musiciens qui le jouaient.

Mais ça n'est pas forcément une mauvaise chose. Si l'histoire de Sin Sinsamuth, Ros Sereysothea, et le nombre incalculable d'autres musiciens qui ont péri dans les camps de la mort des Khmers Rouges peut aider un nouveau public à découvrir leur musique, il faut qu'elle continue à être racontée.


Daniel Woolfson est sur Twitter - @DWoolfson