Ces rappeuses qui n'ont plus peur du mot « gouine »

Kalae Nouveau, God-Des And She, Nyemiah Supreme et Siya sont à la tête du nouveau mouvement rap queer américain.

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mars 17 2015, 12:25pm


Kalae, coupe 1

Depuis plusieurs années maintenant, une vague de femcees a émergée dans le rap américain, portant des nouvelles revendications relatives aux enjeux contemporains, autres que l'oseille, le cul et les moteurs à plus de 16 soupapes. Des artistes signées sur des labels indépendants, qui marquent leur différence dans l’ombre en proposant une alternative au rap mainstream piloté par les agences marketing. D’Austin à New York, God-des and She, Kalae Nouveau et Nyemiah Supreme nous ont raconté pourquoi le simple fait d'être une rappeuse est aujourd'hui un acte politique en soi.

GOD-DES AND SHE : « Ils ne parlent que de baiser des filles »

« Le mot lesbienne sonne comme une sorte de maladie, salope, mets toi à genoux, je te remettrai à ta place ». Dès son premier album en 2004, God-des and She ne cache pas son engagement pro-LGBT, confirmé deux ans plus tard, quand The L Word invite le duo rap-pop-soul d’Austin (Texas) à interpréter son titre « Lick It » dans un épisode de la série. Le binôme sort alors de l’ombre et Alicia Smithand (God-des) et Tina Gassen (She) vendent plus de 30 000 exemplaires de leur deuxième album « Stand Up ».

D’abord batteuse dans des groupes de punk, Alicia se met au rap au lycée : « J’adorais Salt-n-Pepa. J’avais leur CD Very Necessary que je passais en boucle. C’était le seul disque que je gardais dans ma voiture parce que je voulais apprendre les paroles par cœur ». Austin lui réserve un accueil mitigé, se montrant relativement ouverte mais pas trop quand même. Alicia reste une femme blanche, lesbienne et « pas très féminine » qui se heurte au sexisme et à l’homophobie ambiante : « Tu as entendu le hip hop qui passe la radio ? Ils ne parlent que de baiser des filles et de disposer de leurs corps. Aujourd’hui, les rappeurs ont peur d’utiliser le mot « pédé » mais beaucoup d’entre eux continuent d’employer le terme « gouine », en racontant qu’ils ramènent deux lesbiennes chez eux et couchent avec elles ou qu’une femme n’a pas 'besoin' d’être homosexuelle ».


Non, ce n'est pas Diams, c'est God-Des & She.

Adepte de Queen Latifah, MC Lyte, Eve, Lil’ Kim, Foxy Brown,Trina et plus récemment de Nicki Minaj, qu’elle admire pour son franc-parler et ses textes « qui mettent les mecs à l’amende », Alicia se pose en porte-parole d’un groupe marginalisé. Quand on lui demande si elle se considère féministe, elle répond « putain de oui ». « C’est fou que les gens perçoivent une connotation péjorative dans ce mot. C’est ça le véritable patriarcat, que les femmes aient peur de dire qu’elles sont féministes. Je crois en l’égalité pour tous et ceux qui n’y croient pas ont vraiment un problème ». Alors que She prépare un projet solo soul, God-des continue d’arpenter les scènes américaines.


Kalae, coupe 2

KALAE NOUVEAU : « Les Etats-Unis sont tellement misogynes, comment voulez-vous que le hip-hop ne le soit pas »

Initialement baptisée Kalae All Day, la rappeuse de Harlem Kalae Nouveau définit son style comme « afromatic-neo-hippie-rockstar-soul ». Du neo-seoul « Word Theft » à « 20 Kit Kats for the Riff Raff » (= 20 kit kats pour la pègre), un rap old school digne de TLC ou de Salt N Pepa, en passant par « Woman Up », hymne pop féministe en duo avec la chanteuse hawaïenne Charle Kaye , l’étudiante à la New School for Jazz and Contemporary Music de New York milite pour la fin des clivages musicaux : « je suis toujours à la recherche de producteurs qui sortent des sentiers battus et peuvent incorporer n’importe quelle musique du monde entier à leur son. C’est la clé dans ma musique. L’unité, l’harmonie, l’amour dans l’action auditive. »

À 19 ans, Kalae se frotte à la scène mais le public n’est pas convaincu. Elle décide alors de peaufiner son style en se replongeant dans les albums de Missy Elliott : « Tout ce qu’elle faisait, le rap, la chanson, la mode, était totalement novateur. Elle ne s’est jamais limitée dans son art. Aujourd’hui, il faut lutter pour obtenir cette liberté ». Témoin de l’éclosion de rappeuses pendant son adolescence, elle s’étonne de voir que les femmes, contraintes d’évoluer dans l’ombre, se sont retrouvées cantonnées à une place secondaire au cours des dix dernières années et déplore le sexisme rampant du milieu, simple miroir de la société américaine : « Comme l’a dit Mos Def : 'Tu veux savoir comment va le hip hop ? Demande-toi comment tu vas toi-même'. Les Etats-Unis sont tellement misogynes que le hip-hop ne peut que l’être. »

La MC, qui s’est mise au portugais depuis la sortie de son EP de bossa nova en collaboration avec l’artiste spoken-word SciryL Cooper, boude aussi la scène féminine actuelle et réprouve le suremploi des mots « bitch » et « nigga », qu’elle juge réducteurs, répétitifs et irrespectueux : « C’est rare de trouver de bons rappeurs avec des paroles intelligentes en plus d’une production efficace. Si Azealia Banks disait plus souvent « queen » que « bitch », elle serait mon invention favorite depuis le pain en tranches. »

En attendant son album fin 2015, on peut la voir et l’entendre dans le film Good Funk, dont elle a composé une partie de la bande originale et qui sera projeté dans plusieurs festivals au printemps.


Nyemiah

NYEMIAH SUPREME : « Personne ne veut nous prêter attention, il faudrait qu'on soit toutes belles et à poil »

Lancée en 2013 par Timbaland et le morceau « Rock n Roll », Nyemiah Supreme débute son immersion dans le hip hop en tant que danseuse pour Chris Brown et assistante du rappeur Juelz Santana, membre du collectif de Harlem, Diplomats.

La rappeuse de Jamaica, sous-quartier du Queens à New York, partage l’avis de Kalae Nouveau sur la sous-représentation des femmes dans le hip hop : « Les femmes vont et viennent mais il est rare de les voir durer. On nous croit incapables d’aller loin. Personne ne veut nous prêter attention, il faudrait qu'on soit toutes belles et à poil ».

Pour Nyemiah, sa simple performance porte une dimension politique : « le fait d’être une rappeuse est politique en soi. Il y a tellement de 'deux poids deux mesures' concernant les femmes en général. Le fait que je sois trop sexuelle ou pas assez est toujours un sujet de débat ». Bien qu’elle n’ait jamais abordé de sujets controversés dans ses textes, elle compte s’y atteler dans son futur projet, plus narratif, Happily Ever After, prévu pour 2015.

Malgré une musique efficace et prolifique, la rappeuse confie avoir « pas mal galéré » avant d’être repérée en 2014 par Sisterhood of Hip Hop diffusé sur la chaîne câblée américaine Oxygen. Le programme, produit et présenté par T.I., suit 5 femcees qui naviguent dans l’industrie musicale dominée par des hommes.

SIYA : G.O.U.I.N.E.

Aux côtés de Nyemiah Supreme, on retrouve Siya, rappeuse ouvertement lesbienne, qui se met en scène dans ses clips en costume et inverse les codes classiques du hip hop (drague galante d’une jeune femme devant sa caisse tunée avec fleurs et champagne en sus). En 2013, son single « D.Y.K.E », co-produit par la légende du R'n'B Tank, est téléchargé 50 000 fois. Accaparée par le tournage de Sisterhood of Hip Hop, celle qu’on surnomme « The Bed-Stuy Bully » (la brute de Bed-Stuy, le fameux quartier de New York) n’a malheureusement pas pu répondre à nos questions. Elle concocte actuellement un premier album qui réservera une place centrale à la sexualité homosexuelle.