Pour ses trois ans, Le Turc Mécanique organise une méga-chouille de 80 personnes

Charles Crost est revenu avec nous sur l'histoire d'un label qui ne lutte contre personne.

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18 février 2015, 11:45am


Photo - Maxime Chanet

Oubliez cette histoire de « petit label » qui lutte contre le Goliath des majors : Le Turc Mécanique est un minuscule label qui ne lutte contre personne, parce qu'il n'a aucune chance et que la vie est trop courte. Depuis trois ans maintenant, le label propose des 45 tours édités à quarante exemplaires et des cassettes peintes à la main, avec pour seule mesure de son succès cette satisfaction rare : avoir lâché onze bombes en autant de sorties. Pour son anniversaire, il invite tous ses groupes pour un grand raout les 20 et 21 février aux Nautes, en plein Paris. Jauge du machin : quatre-vingt personnes. À ce niveau de persévérance, dans la débrouille la plus nue, on se devait de poser quelques questions à l'homme qui est à la tête du Turc : Charles Crost.

Noisey : Qu'est-ce qui t'est passé par la tête il y a trois ans, quand tu as créé le label ?
Charles Crost : Je ne foutais rien, planqué chez ma maman : je sortais de quelques mois en fac, je venais de tout lâcher. J'avais une connaissance « classique » de la musique, de lycéen intéressé : je connaissais les grosses icônes du passé, Throbbing Gristle, Metal Urbain, les gros trucs cold, mais pour les choses récentes, je ne voyais que ce que la presse papier ou les copains voulaient bien me montrer.

J'ai proposé à un webzine assez respecté d'écrire pour eux. J'avais 19 ans, eux 30. J’interviewais Mustang – que je trouve toujours très cool, par ailleurs – pendant qu'eux parlaient d'indus en cassettes de l'autre bout du monde. Tu imagines bien que ça n'a pas tenu plus de quelques mois, je me suis fait progressivement dégager. Pour autant, durant cette période, j'ai découvert un monde, celui de la musique « souterraine » actuelle. J'ai plongé à fond dedans.

J'aimais la musique, j'avais eu cette éducation là : j'ai donc décidé de faire un label, avec mes moyens d'étudiant à charge. Je ne savais rien faire, sinon avoir des idées et choisir des groupes que j'aimais. J'hébergeais chez ma mère ma pote Lucie Jacquemart, une plasticienne incroyable, qui était entre deux plans logement pas chers. Du coup, je l'ai embarquée là-dedans. Elle a fait la première sortie avec moi – et elle en a chié, elle a tout packagé à la main – puis est partie faire des études et a quitté le bateau.

Quant à moi, je n'ai pas lâché l'affaire. Et en continuant à faire vivre ce label, j'ai progressivement appris – et j'apprends toujours – à faire ce boulot polymorphe de label manager.

C'était quoi, la première sortie ?
Je n'étais pas encore aussi à fond sur la musique française que maintenant... Cela me semblait logique, au début, de faire une compilation pour affirmer une identité, mais le projet a changé durant l'année qui a suivi, et a fini par se concentrer exclusivement sur la France – ou la francophonie, maintenant, à cause des derniers venus, les belges d'Empereur.

Malgré tout, je suis toujours très fier de cette première ref : ça s'ouvrait sur un track de The KVB – dont je n'ai jamais eu de nouvelles ensuite – il y avait plein de bizarreries dedans, un morceau de Seventeen At This Time, le premier morceau diffusé de Punks Are Fags, etc... C'était une cassette peinte à la main par Lucie, hyper belle.

Combien de disques sont parus à ce jour ?
On en est aujourd'hui à 11 sorties officielles (il y a le sous-label expé Fuck Records, des hors-séries, comme le Slaves Of Joy avec Micka de Strasbourg et Arthur de JC Satàn qui font du blues pour Noël, etc...), pour dix groupes : Montebourg, Maria False, Last Night, Punks Are Fags, Backt Mariah, Dead, Strasbourg, Harshlove, Marble Arch et Empereur. La 12ème sortie sera l'album de Strasbourg.

Pour faire cette première compile, j'ai envoyé un mail à chaque artiste qui me plaisait, j'ai acheté un stock de cassettes vierges, j'ai récupéré un double lecteur et j'ai copié les morceaux 50 fois. Ensuite, j'ai envoyé des mails aux médias que je lisais et certains ont répondu. Pour faire des choses plus importantes, des pressages vinyles en plus grandes quantité, c'est la même chose. Sauf que tu dois économiser plus de ronds, comprendre qu'un bandcamp ne suffit pas pour les écouler, te bouger plus le cul pour la promo, apprendre à distribuer, etc...

En soi, les choses ne sont pas compliquées, elles sont surtout chronophages. Mais normalement, à mesure que tu avances, tu fais mieux, plus vite, et, naturellement, tu t'adresses à plus de monde. Et surtout, ta vie s'organise autour, donc c'est ton quotidien, ça roule quoi. Faut juste apprendre à pas trop gaspiller ton argent pour pouvoir en injecter au maximum dans le label. Mais c'est facile, faut juste décider de le faire et s'y tenir.

Vu qu'il y a un monde, musicalement, entre certaines de tes sorties (mettons : Marble Arch et Harshlove), le label n'est pas trop identifiable en termes de genre : tu fonctionnes au coup de cœur ?
Y a trois trucs : d'abord, je fais des disques de post-punk dans toute la largesse d’appréciation du genre. Donc tu sais que sur le catalogue, tu vas trouver des boîtes à rythmes, des morceaux dark, des guitares à effets, des synthés, des trucs bruyants, bizarres, plombés ou énervés. Dans des dosages différents, selon les artistes.

Ensuite, il y a le fait d'être Français – ou francophone, maintenant. Parce que ça permet d'avoir de bons rapports humains, d'avancer, de s'appeler, d'être acteur du parcours d'un groupe en gérant des dates régulièrement, etc.... Et surtout, surtout, on a de méga bons groupes ici, pourquoi j'irais me faire chier avec des Américains ou des Anglais ?

Pour finir, il faut que ce soit un groupe actuel. J'ai entièrement vocation à me battre corps et âme pour les gens que je défends, pas à devenir historien de la musique, justicier de la mémoire ou quoi. Je suis d'ailleurs assez inculte sur les trucs que je n'ai pas vécus, sauf peut être sur le punk français et les 80's, ça passe. Mais à part ressortir « Lady Coca-Cola » en split 45t avec Strasbourg, je ne vois pas ce que je ferais des vieilleries.

Quels sont les disques qui ont le mieux marché, en termes de vente ? Et en termes critiques ?
Ce qui est génial, c'est que tu te rends compte en ayant les mains dans le cambouis que l'exposition médiatique n'a rien à voir avec les chiffres de ventes. Les groupes qui vendent le mieux sont ceux qui tournent le plus, ceux qui sont les plus proches de leur public. Qui achète des disques aujourd'hui ? Les fanatiques du support, ok. Mais c'est surtout les gens qui veulent s'investir – ou qui s'investissent – dans la musique d'aujourd'hui. J'en fais partie : depuis que j'ai les moyens de m'acheter des disques, je me suis constitué une « collection » qui est à 90 % française, actuelle et « très indé ».

Si tant est qu'il soit bien, personne n'a envie d'acheter un disque de Sebastien Tellier, parce que ça n'a pas de sens, ça va servir à payer le loyer des bureaux parisiens de Barclay. La musique indie est un autre monde, un monde où, quand tu commandes un disque, tu as une petite lettre avec – c'est le cas chez moi – parfois des cadeaux en plus : tu sais surtout qu'il y a quelqu'un derrière, et que tu contribues à lui faire perdre moins d'argent.

Pour aller plus loin, c'est une espèce d'échange entre moi et les gens qui achètent ces disques. Je mets un gros quart de mon salaire, un peu plus du SMIC, sur la table chaque mois pour que tu puisses écouter tel groupe et qu'il soit dignement représenté chez les disquaires. Si tu découvres ou aimes ce groupe, prendre un exemplaire, c'est participer à l'effort financier, voir me permettre de t'amener plus de nouveaux trucs. Je le vois un peu comme ça. Mais si personne n'en achète, c'est pas ça qui va m'arrêter. Ça va juste me ralentir. Et me rendre un peu triste, sans aucun doute. Je me base sur les thunes que je gagne avec mon taf alimentaire.

Niveau exposition médiatique, Marble Arch a tout défoncé en posant pour Saint Laurent. Il a pris la place qui lui revenait dans une sélection censée être « le meilleur de la pop de Paris ». C'est le seul groupe vraiment indépendant du tas, symboliquement, c'est très fort. C'est un immense doigt d'honneur à la foule d'assistés et de pique-assiettes qui sont injustement sur-considérés et sur-représentés dans la presse et qui font que le milieu de la musique est aussi pourri. Ça montre qu'un groupe signé chez moi, sur Requiem Pour Un Twister ou, par extension, des labels comme Anywave, Lentonia, La Forme Lente, Stellar Kinematics, Howlin'Banana et tant d'autres peut prendre une place dans ce genre de dispositif. Merci Slimane pour ça.

En terme de ventes, quasiment tout mon catalogue est sold out, je suis entrain de devenir un label sans disques, ça m’inquiète un peu. C'est justement parce que je fais toujours gaffe à ne pas surproduire, quitte à juste équilibrer en fin de course. On édite beaucoup de 45 tours de groupes qui sortent du bois, les tirages se font à 40 exemplaires, réalisés un par un, et ça part de plus en plus vite. Le dernier en date, celui d'Empereur, a été épuisé en quelques heures, c'est très encourageant. Ce format est une espèce de « présentation » du groupe, auprès de notre public. Les LP suivent souvent, notamment pour Harshlove et Empereur en ce moment, qui bossent dessus.

Je ne te demande même pas si tu gagnes de l'argent, ce serait indécent... Tu n'en perds pas trop au moins ? Est-ce que tu te vois continuer encore longtemps ?
En gros, vu que je ne compte pas sur les ventes, mais sur le salaire que je gagne, il n'y a que l'absence de job pendant une longue période qui pourrait me faire stresser – ou un accident familial ou personnel. L'argent, c'est le flux de sorties, la vitesse. C'est horrible de faire attendre un groupe un an avant de sortir son album, je n'ai pas envie que ce soit le cas. J'ai au moins six albums en travaux, qui doivent sortir cette année. J'espère pouvoir tout faire en temps et en heure, je m'organise en tous cas dans cette optique. Et si je manque de sous, je verrai pour des co-prods, aucun soucis avec ça, au contraire.

Je perds plein de fric, mais c'était l'idée dès le départ... Et même si c'est toujours relativement un gouffre, le label vend de plus en plus de disques, et surtout, intéresse de plus en plus les gens. Et il n'y a, je crois, aucune raison que cela cesse. On débarque à peine, on fera le point pour les 20 ans du label.

Le festival d'anniversaire se déroule le week-end prochain, avec la quasi-totalité de ton catalogue. Vends-nous du rêve.
On a pris la plus petite salle de concert à Paris, Les Nautes, on a ramené quasiment tout le monde – seules les excuses familiales étaient tolérées – les mecs du Buzz nous filent un coup de main pour que le son soit bien. Il n'y a pas de scène, les groupes et le public sont au même niveau. En regardant le compteur de préventes – il y en a 80 en tout, ça part de plus en plus vite – je peux déjà te dire que ça risque d'être bien blindé. Ce sera une grande communion, une grande réunion, entre les gens qui achètent nos disques, ceux qui nous aiment bien, les fans de différents groupes, les musiciens, les potes, les labels amis, etc... Tout ce beau monde va se rencontrer et faire la fête, dans ce lieu super mignon face à la Seine. J'ai fais en sorte de faire un pass 2 jours super pas cher, parce que l'idée, c'est vraiment que le public voie tout le catalogue.

On fait ça sur deux soirs, on finit avec une nuit de clubbing, parce qu'on mérite au moins de passer une nuit entière à faire la teuf tous ensemble. J'ai hâte d'y être, je vais passer ces deux jours à courir dans tous les sens parce qu'à l'image du catalogue, les groupes jouent tous sur un matos différent et que c'est le bordel. Mais je serais tellement heureux de voir tous ce beau monde ensemble !

Pour finir, dis-nous quelques mots sur ce groupe incroyable : Last Night.
Dans la playlist 22tracks que j'ai sélectionné pour l'anniversaire, je leur ai mis cette bio : « Most dangerous band worldwide. Be sure to have a knife to protect yourself when you see them live ». Imagine ce que ça va être le 21.


On vous fait gagner des places pour le festival du Turc Mécanique ici. Et l'event facebook est là.

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