Il s'est passé quoi, au juste, avec Danton Eeprom ?

« J'ai pris du recul parce que je voulais vraiment vivre des choses de la vraie vie, pas des trucs de starlette »

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févr. 3 2014, 2:45pm


Photos - Fabien Breuil

Labels, médias, DJs, promoteurs : il y a six ans, tout le monde mangeait dans la main de Danton Eeprom, jeune producteur originaire du sud de la France expatrié à Londres pour renouer avec sa « famille musicale », de Roxy Music à Andrew Weatherall. Mais après une paire de maxis historiques (Confessions Of An English Opium Eater et le pharaonique remix du « Grindhouse » de Radio Slave), un premier album aussi ambitieux qu'inégal (Yes Is More, en 2009), et quelques projets lancés à la hâte (La Horse, son duo avec Ivan Smagghe), Danton fait une spectaculaire sortie de route, sur deux EPs aux titres tristement prémonitoires, La Mort Au Large et Thank You For Nothing. Succès, excès, perte de contrôle, venin mal géré : trop, trop vite, comme on dit.

Alors forcément, quand l'animal refait surface fin 2013 sur le label des chaudes heures (InFiné), avec un nouveau titre balancé à l'aveugle (bien conscient du fait que chez la branchouille, on ne lui pardonnera rien), on s'approche avec défiance et circonspection. Cuit aux pommes, Danton ? Loin de là. Car si If Looks Could Kill -son nouvel album, qui sort aujourd'hui- n'est pas exempt de dérapages parfois douloureux (le single « Biscotto & Chimpanzee »), il s'impose aussi et surtout comme un disque où le producteur maudit semble enfin à sa place, euphorique et hilare au milieu de ses machines, là où Yes Is More sonnait parfois comme une oeuvre forcée et pas toujours très spontanée, commandée par un label pressé de surfer sur la suggestion du jour. Je suis allé poser quelques questions à Danton, pour comprendre ce qu'il lui était arrivé durant ces années d'absence et savoir où il en était aujourd'hui.


Noisey : Sur la pochette de If Looks Could Kill, on voit deux photos de toi en costume, avec des entailles au rasoir sur la première. C'est une façon de dire « ok, j'ai merdé, j'ai pris des coups, mais je reviens classe, fringuant » ?
Danton Eeprom :
Oui, et puis fringuant, c'est pas non plus Photoshopé, c'est ma gueule, quoi. Mais ouais, costard, un minimum de classe, parce que faut pas se laisser aller, quand même. Tiens, si tu veux tout savoir au moment de faire la photo, je me suis rendu compte que j'avais pas de pochette pour le costard, ce qui, je trouve, est une faute de goût impardonnable. Du coup, je suis allé au toilettes et j'ai pris un morceau de papier toilette. Hop, ni vu ni connu. Donc, c'est pas de la soie, mais ça se voit pas. C'est de la magie de l'image.

Mais tu voulais marquer le coup avec ce disque ?
Marquer le coup, je sais pas. Disons que je suis très fier de proposer ça aux gens. J'ai surtout tout fait pour que les morceaux ne circulent pas avant la sortie du disque, qu'ils puissent découvrir le truc d'un bloc, qu'il y ait un vrai effet de surprise. Parce que c'est un disque très cohérent, il y a toute une histoire qui se déroule quand tu l'écoutes.

C'est effectivement l'impression que j'ai eu. Contrairement à Yes Is More, qui donnait parfois l'impression d'être un peu forcé, c'est aussi un disque sur lequel on entend quelqu'un qui s'amuse, qui prend plaisir à ce qu'il fait.
Le truc, c'est que sur le premier album, j'ai mis six ans de musique dedans, c'était une synthèse de tout ce que j'avais fait, alors que celui-ci couvre une période beaucoup plus courte. C'est ce que j'aime dans les disques, quand il y a une vraie unité de son, une cohérence, et au final, ça m'a permis d'être encore plus ouvert et eclectique que sur mon premier album

Tu dis qu'Alexandre Cazac, le DA d'InFiné, a joué un rôle majeur dans ton retour. À quel niveau exactement ?
Eh bien, il a fait son job, il m'a cassé les couilles. Et je suis très content qu'il l'ait fait, parce que si j'ai décidé de travailler avec InFiné à la base, c'est un peu à cause de lui. C'est quelqu'un qui vit la musique, ça se sent, il est passionné, et même s'il n'est pas du tout musicien, il a une vraie sensibilité par rapport à ça, et il a très bien compris ce que je cherchais : avancer au sein d'un cadre défini pour réaliser ma vision. Et il m'a aidé là dedans. Cela dit, il ne m'a jamais influencé sur le choix de styles ou sur les sonorités, il a surtout travaillé sur l'editing. J'ai tendance à pas mal m'étaler, à faire des morceaux assez longs et il m'a permis de faire des choses plus courtes, plus compactes, plus efficaces, et je trouve que le résultat est super. Ça a été assez tumultueux, parce qu'on est tous les deux des garçons au sang assez chaud, mais son implication m'a vraiment beaucoup apporté. J'ai eu l'impression qu'il vivait l'album comme moi, même en vivant à distance. il m'appelait le soir : « Écoute , je vais coucher les gamins, je te rappelle après. » J'étais un peu sa maitresse durant tout ce temps.



Comment as-tu géré cette absence, durant laquelle on a entendu pas mal de choses sur ton compte, parfois assez négatives, et ce passage d'artiste ultra sollicité, présent partout, à celui d'homme de l'ombre ?
Je sais qu'il y a beaucoup d'artistes qui ont peur de disparaître, qui veulent être omniprésents, mais je ne suis pas certain que ce soit une bonne chose. Moi, j'ai pris du recul parce que je voulais vraiment vivre des choses de la vraie vie, pas des trucs de starlette, du genre savoir si je vais avoir une junior suite ou une suite, être en economic class ou en business, parce que j'ai été très déçu en rencontrant des gens que j'admirais, de voir que leur vie se résumait finalement à ça, à un truc de VRP. Et puis j'ai bien réalisé qu'en tournant, tu n'avais pas le temps de te renouveler, de te poser suffisament longtemps pour faire des trucs solides. Là, en prenant du recul, ça m'a permis d'envisager un vrai projet et pas simplement « un disque de plus pour rester dans l'actu. » Donc c'était un peu le but, quelque part : se perdre un peu, pour revenir plus fort, plus cohérent, avec une vraie proposition. Je ne me fiche pas de la gueule des gens, et ce disque, c'est ma manière de le dire.

Il s'est passé quoi en gros durant ce break ?
J'ai pris du recul, j'ai fait d'autres choses, de la photo, de la vidéo, j'ai vécu des choses personnelles, et j'ai pris le temps de repenser à une configuration pour créer cet album. J'ai notamment monté un studio, ça a pris du temps parce qu'il faut des thunes et que Londres n'une ville pas facile, même si c'est ça qui est motivant au final. J'ai pris le temps d'absorber plein de choses, parce que je ne voulais pas faire un disque qui allait vieillir, et être oublié avec le temps.

Tu penses avoir été mis trop en avant avec ton premier album ?
Oui et non. On a tous été surpris au final, tu sais, on ne pensait pas que ça allait avoir de telles répercussions. Mon but c'est qu'on me connaisse mieux, qu'on sache qu'on peut m'attendre sur pleins de styles différents, que je suis fidèle mais aussi capable d'expérimenter. Là, je me sens bien dans mes pompes, la trentaine, un peu plus posé, j'ai eu le temps de faire un tas de conneries, de voyager, de rencontrer des gens fantastiques.

D'être déçu aussi.
Oui. Par le côté sectaire des cools, qui pensent qu'ils ont la réponse à toutes les questions artistiques, et qu'ils sont au top, et qui surtout ne se remettent jamais en question, alors qu'à la base ils se réclament de mouvements progressistes, d'avant-garde. Ils finissent par devienir tout l'inverse, complètement réactionnaires, conformistes. J'essaie d'avoir du recul par rapport à ça. Je ne suis pas en train de sauver le continent africain de la faim ou du sida, je fais juste de l'entertainment. Mon but c'est que les gens prenennt ce disque et vivent un moment avec, qu'il leur rappelle des souvenirs dans quelques années. Là, on pourra dire que j'ai accompli ma mission.

Tu as de nouveaux projets en cours ?
Là, je prépare mon nouveau live, à base de tablettes numériques, parce que c'est ce que j'ai utilisé pour la production de l'album et que je trouve ça formidable. Ce sera un live plutôt destiné aux clubs, avec les morceaux plus pop remixés en fonction. Je développe une collection de bijoux aussi, en argent massif, avec des pièces uniques, des boutons de manchette, un pendentif du rasoir qui a servi à faire les entailles de la photo... Ça me permet de proposer un univers complet, pas juste un disque. Je viens également de tourner un clip assez loufoque pour « Biscotto & Chimpanzee ».

Oui je l'ai vu. Tu voulais délibérement faire un clip ultra léger ?
Oui, un truc ambiance diabolo-menthe, dans une jungle Ikea, avec des chimpanzés sexy qui dansent. J'aime bien les clips comme ça, loufoques, dérisoires, sans histoire particulière. J'avais envie d'un truc comme ça, et ça synthétise parfaitement l'ambiance du morceau, pour le coup.




If Looks Could Kill sort aujourd'hui sur InFiné.


Lelo Jimmy Batista est rédacteur en chef de Noisey France. Il est sur Twitter - @lelojbatista