N'espérez pas vous la couler douce à La Colonie de Vacances

L'orchestre quadriphonique des membres de Marvin, Papier Tigre, Pneu et Electric Electric revient sur sa naissance, sa discipline stricte et sa récente collaboration avec Greg Saunier de Deerhoof.

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juin 16 2015, 10:45am

La Colonie de Vacances, en répétition avec Greg Saunier avant leur concert au Confort Moderne, il y a quelques semaines.

Vous vous rappelez en 2014 quand tout le monde n'avait que « B2B » à la bouche ? Le principe : un DJ passe un disque pendant qu'un autre DJ le regarde en lâchant dans un sourire : « Man, t'es trop fort, on est sur la même planète toi et moi » avant d'échanger les rôles, ainsi de suite pendant 3 heures ? Un an plus tard, le « phénomène » était retombé, tué par les grands moments d'embarras (« Merde, il met Fela, je vais quand même pas mettre Jamie XX après c'est la honte... »), mais reste symptomatique de notre époque. Les artistes qui souhaitent aujourd'hui vivre de leur musique on en effet une équation à résoudre : quelle idée trouver pour tourner sans jamais s'arrêter ?

Depuis 5 ans, quatre chefs de file de la scène noise math rock française biberonnée au rock américain des 90's (Marvin, Papier Tigre, Pneu et Electric Electric) ont décidé d'unir leurs forces et de fusionner en un robot suruissant : La Colonie de Vacances . Si le capital sympathie et crédibilité artistique est bien là, on était quand même curieux de comprendre comment 4 groupes plutôt underground se sont retrouvés à jouer à guichet fermés un peu partout en France. On a donc été en discuter avec Greg, le batteur de Marvin.


Noisey : Tu peux nous raconter comment est née l'idée de la Colonie de Vacances ?
La Colonie de Vacances en tant que concert de rock quadriphonique existe depuis le mois de juillet 2010, quand Fred, le programmateur du Temps Machine à Tours, nous a proposé de jouer aux quatre coins de la cour du château. Il avait entendu parler de notre projet de tournée à 4 groupes prévu pour le mois de septembre et a décidé de nous proposer de réaliser ce qui n'était au départ qu'une sorte de fantasme sonique. On a eu une heure pour répéter un ping pong et un final commun sur un morceau d'Electric Electric, ça s'est fait dans la bonne humeur et en toute inconscience, nous n'avions aucune idée de ce qu'il était possible de faire, les retours étaient sommaires, nous nous sommes contentés de tester des enchainements et notre capacité à jouer sur le même tempo pendant 3 ou 4 minutes.



Vous attirez un public différent, plus large qu'avec vos groupes respectifs. Tu trouves ça plus motivant, du coup ?
C'est toujours motivant de jouer devant un nouveau public. On voit bien, notamment quand on joue dans des endroits comme le parvis du centre Pompidou de Metz ou la séance de l'après midi au printemps de Bourges, que des gens sont venus uniquement par curiosité vis à vis du dispositif. Mais bon, avec nos groupes respectifs aussi ça nous est tous arrivé de jouer devant des gens qui ne savaient pas vraiment ce qu'ils venaient voir, ou qui venaient pour le groupe d'après. Ça fait partie du truc. Pour la Colo, on pourrait imaginer se retrouver à jouer devant un public type danse/art contemporain, qui vient voir une création, mais ce n'est pas le cas, c'est simplement un public de curieux.

J'ai l'impression que ce projet est assez représentatif de ce qu'ont besoin de faire les musiciens indés actuellement : proposer un genre de concept pour pouvoir continuer de tourner, si possible dans des conditions correctes, et satisfaire un public qui a de plus en plus de mal à se contenter d'un concert de rock bête et méchant.

En fait, chacun de nos groupes a eu la chance de tourner dans des conditions correctes et d'accéder à l'intermittence. Nous n'avions pas besoin de la Colonie de Vacances, qui est un projet lourd financièrement et techniquement, pour survivre. Je ne pense pas non plus que les gens soient blasés d'un concert de rock bête et méchant. On est content de proposer quelque chose de nouveau, mais un mauvais concert de la Colo sera toujours pire qu'un excellent concert d'un de nos groupes perso. Bon, je suis conscient de l'éventuel aspect « attraction foraine » du truc, mais il n'y a aucun calcul dans ce projet.

Tu peux nous raconter comment s'est passé le travail avec Greg Saunier [co-fondateur de Deerhoof qui a été invité par le Confort Moderne de Poitiers pour devenir temporairement « chef d'orchestre » de La Colonie de Vacances] et nous décrire un peu comment sonne cette colonie de Vacances 2.0 ?
Après que Greg ait accepté le projet, à l'initiative de Lauphi du Confort Moderne, vers mi-décembre, on a plus entendu parler de lui jusque mi-mars. Au moment où on commençait à se demander comment il faisait pour finir de composer la pièce tout en tournant avec Deerhoof, on a reçu un alphabet de 26 thèmes, comprenant chacun une rythmique, une basse, une partie guitare et une mélodie, le tout en démo midi + partitions. Il a fallu écouter et déchiffrer tout ça au casque avant la résidence au Confort Moderne, pour ensuite tout reprendre avec lui et affiner les harmonies, les tempos, et toutes les nuances de la pièce.

Il a voulu créer un ensemble de thèmes faciles à retenir pour pouvoir aisément jouer avec par la suite, comme par exemple en annonçant la mélodie de la partie suivante sur la basse de la précédente, ce qui suppose une certaine maitrise de l'ensemble. Greg nous a dit qu'il s'était inspiré de chacun des groupes pour différents passages et c'est vrai qu'à l'écoute, tu peux t'en rendre compte. Mais il a apporté beaucoup de nouveauté à la Colo en proposant des passages chantés, sans paroles, très pop, ce que nous n'aurions jamais osé faire de nous mêmes.

Il a aussi mis en place des moments très chaotiques, très free, alors que jusqu'à présent nous étions plutôt axés sur une mise en place très carrée. D'un seul coup on se retrouve a jouer des riffs de manière aléatoire en levant la main quand on a fini, ce genre de jeu pas forcément facile à assumer au premier abord.

Avec Marvin, vous êtes dans un son plus minimal, est-ce que cette énergie te manque en ce moment alors que vous êtes un peu moins actifs et que vous vous produisez avec la Colonie de Vacancs qui est un ensemble plus « maximal » ?
« Minimal = Maximal », c'est justement un titre d'Electric Electric, et c'est le premier morceau qui a été joué par les 4 groupes en même temps. Ça résume peut-être aussi la Colo : le même riff, joué à l'unisson à bloc est aussi jouissif qu'une délicate répartitions de notes en polyrythmie. Après avoir travaillé sur la pièce de Greg, on lui a appris quelques-uns de nos morceaux, et on a trouvé qu'ils étaient très simples par rapport à tous les changements et tous les riffs qu'on venait d'apprendre. Mais c'est juste qu'ils ont été écrit spécialement pour ce projet et qu'ils ont pour but d'explorer et de profiter de la quadriphonie, alors que Greg a quand même, avant tout, raconté une histoire avec sa pièce. C'est pareil avec Marvin, je me fatigue beaucoup plus dans un concert solo, parce que c'est ininterrompu, que les tempos sont élevés qu'il y a pas mal de plans qui s'enchaînent. Dans la Colo, on apprend la répétition, l'écoute, la précision, c'est spécial de jouer à 11, c'est bien d'avoir un contre-point à Marvin et je crois que c'est également valable pour les 3 autres groupes.

Tu pourrais nous donner un morceau de chaque groupe qui participe à la Colonie et nous dire pourquoi tu le trouves marquant ?
Pour Papier Tigre, « The Later Reply ». 7mn30, progressif, groovy à souhait, je l'ai découvert en concert et je suis rentré dedans immédiatement en me disant qu'ils en avaient encore plein dans le gilet, comme on dit dans la Colo. Pour Pneu, je dirais « Autosafe Unicorn », parce que ça me renvoie aux derniers Samynaires [festival plus ou moins secret sur une plage près de Montpellier où joue toute la bande ainsi que leurs potes et invités] où ils jouaient, avec cette intro magistrale à 7 heures du matin, au soleil levant, et les gens qui deviennent fous, la joie, la générosité... Et pour Electric Electric, ce serait Discipline. Je ne me remets pas de cet album et de la capacité du groupe à produire une musique à la fois savante et catchy, qui déborde d'idées, cette maitrise parfaite de la compo, du mix...

On a l'impression que la scène math-rock/noise-rock française manque un peu de nouvelles têtes en ce moment. Tu es d'accord ou tu as des contre exemples en tête ? C'est d'ailleurs un peu la même chose à l'échelle internationale où les figures de proue sont toujours un peu les mêmes (Trans Am, Battles...)
Depuis que Marvin existe, si nous avons eu le sentiment de faire parti d'une scène, ça a toujours été du point de vue de la manière de jouer, des lieux, des orgas, plutôt que du style de musique. Après, les envies vont et viennent, si nous avons joué cette musique c'est grâce à la vague de rock un peu bizarre qui est arrivée à la fin des années 90 et au début des années 2000, c'est normal que les nouveaux groupes aient d'autres influences. On a jamais fait du math rock de toute façon, suffit d'écouter What Burns Never Returns de Don Caballero une vingtaine de fois pour ne plus en avoir envie, tout en trouvant ça génial.

Vous en êtes où avec Marvin ? Des nouveaux projets ?
Nous sommes en pause au moins jusqu'à la rentrée, aucun projet pour le moment

Ça doit être un sacré bordel quand vous tournez avec la Colonie de Vacances, tu as une anecdote à nous raconter à ce sujet ?
Tu serais étonné de voir la relative discipline qui y règne, il s'est en réalité passé beaucoup plus de choses dingues pendant les 10 jours de notre tournée commune en 2010 que penddant les concerts de la Colo qui ont suivit.

Quelle est la marque d'affection la plus extrême ou étrange que tu as reçu d'un fan après un concert ?
Hmm, ça arrive très rarement, voire jamais, mais je crois que le plus fou c'est un jeune type qui m'a croisé avant le concert à Lille et qui m'a dit « Vous êtes le batteur de Marvin ? Je sais pas quoi vous dire !!! » avant de filer dans la foule.

Quel est le futur de ce projet ? Tourner avec Saunier, faire un disque ? Ou confier l'Ensemble à un autre compositeur ?
Nous sommes en train de nous poser la question. Si des salles veulent que nous jouons la pièce de Greg nous le ferons, d'autant que cette pièce mérite d'être jouée encore quelques fois, ne serait-ce que pour mieux la maitriser et pouvoir la jouer de manière plus détendue quand Greg sera à nouveau dispo pour venir jouer avec nous. On a aussi très envie de faire des nouveaux morceaux pour la Colo après cette résidence, tout comme il n'est pas exclu de faire appel à un nouveau compositeur.


Adrien Durand n'est jamais allé en colonie de vacances. Il est sur Twitter.