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INTERVIEWS

Metek est mort, vive Riski

De Noir Fluo à Riski, Metek est toujours dans l'ailleurs du rap, là où il a composé « Matière Noire », son nouveau EP qui sort cette semaine.

Yérim Sar

Yérim Sar


(Photos : Melchior Ferradou-Tersen)

En mai dernier, sortait Riski, l'album de Metek, un projet qui a redonné ses lettres de noblesse à l'expression succès d'estime. Riche, varié, abouti, Riski a été salué par un public certes restreint, faute de grosse promo, mais totalement conquis. Après ses débuts au sein du groupe Les Refrés et un passage chez divers collectifs phares du rap français (ATK, Time Bomb), Metek a refait surface dans les années 2010 au sein du crew Noir Fluo. Mais pour ce qui était de son travail en solo, bien malin qui aurait pu indiquer une orientation ou un son particuliers. Riski (qui est désormais son nouveau nom de scène) est une véritable synthèse de la touche Metek, où le personnage se met tellement à nu que ça en devient parfois désarmant. Que ce soit dans le choix des beats, l'écriture ou le flow, Metek est aujourd'hui unique dans la paysage du rap français. Désormais lancé et bien décidé à en découdre, l'homme au bouc revient aujourd'hui avec un EP 5 titres, Matière Noire, chez Bad Cop Bad Cop. On en a profité pour revenir avec lui sur son parcours, sa vision singulière du rap et tout un tas de choses qu'on ne pourra pas résumer ici. Mais heureusement pour vous, ça se passe juste en-dessous.

Noisey : Cette semaine tu sors un 5 titres qui fait suite à l'album Riski. Quel bilan tu tires de ce premier solo ?
Riski : Je suis content, mais pas très surpris. Je suis content d'avoir un rapport plus direct avec le réel : je suis ni incompris ni rejeté. Mais c'était un déclic personnel, je peux pas dire « c'est de la faute des autres », non. Si on ne m'a pas entendu avant c'est que ma vie était très décousue. J'ai fait ce que j'aurais dû faire avant. Et Riski, c'est mon niveau, ni plus ni moins.

Niveau style ça ne ressemble vraiment pas à ce qui se fait dans le rap français, c'est conscient ou juste spontané ?
Spontané, pas vraiment, parce que c'était l'aboutissement d'une démarche. Mais c'était naturel. Par exemple, je peux faire la fine bouche, dire que 80 Zetrei m'a un peu déçu par rapport à Or Noir 2 que je considère être le meilleur truc de l'année dernière. Mais en réalité, avant, on n'avait pas autant de bon rap que maintenant. Quand j'ai commencé c'était un fantasme. Il y avait le 1er album de NTM, mais dès le 2ème, tu voyais que c'était plus trop ça. Ce que Lunatic, ce que Booba a fait, c'est ce que j'ai toujours voulu faire : « viens on est nous-mêmes et on nique tout ». J'ai l'impression que les mecs d'ici voient les Américains comme des mecs un peu supérieurs. J'ai jamais ressenti ça. Y compris quand je suis allé aux States.

Ces voyages ont changé ta vision ?
Bien sûr. Tout mouvement t'emmène vers une pensée plus abstraite. Je n'ai pas beaucoup voyagé : je suis allé à Dakar, New York, Miami et Boston. Je ne restais pas à l'hôtel à regarder une piscine. Faut pas confondre tourisme et voyage. C'est ce que je raconte un peu dans « 1999 ». Par contre, je me suis tenu toujours en dehors du crack game, je trouvais ça trop indécent. J'ai fait mes propres petites aventures. Et j'en suis fier. Toutes ces conneries me rendent beaucoup moins impressionnables. Quand je vois comment les gens sucent la street... D'un autre côté, je serais fou si je ne mettais personne au-dessus de moi. Ce qu'a fait Kery James, je sais pas si j'en serais capable. Il y a beaucoup de gens au-dessus de moi. Les gens sont dominés à cause de leur ignorance. La force physique n'est rien, la domination est culturelle. Les mecs se rendent compte qu'on regarde World Star HipHop, ils voient ce que les gens aiment et constatent qu'on a aucune force. Les gens ont l'impression de faire une révolution mais c'est juste l'occasion de les réunir pour leur tirer dessus. Moi je vais avoir une fille, tu vois. Quand je vois Usher qui dit que le twerk est une culture... Je sais pas, mon frère. Il faut qu'on s'élève pour devenir plus forts.

Tu as écrit un texte sur Booba qui avait pas mal tourné il y a un an, comment tu le vois aujourd'hui ?
Je passe pas mes journées à écouter Booba mais pour moi, ma génération, c'est le numéro 1. C'était un témoignage, c'est juste vrai. Ça l'est de moins en moins parce que le temps passe, mais je trouve que quand même, il se maintient. J'attends la prochaine saison de Game of Thrones mais j'attends plus vraiment de projets musicaux. Je suis fan de personne... Si j'ai fait de la musique c'est pour ne pas être fan. Je vois le rap comme un truc un peu sacré : t'es le récepteur de l'inspiration. Par exemple, quand Mala posait, c'était chaud. C'était pas un mec qui imitait DMX. Les impros de Ill, c'était incroyable aussi. J'ai jamais revu ça, chez personne. Les mecs comme Starlito, qui rappent vraiment très bien, me renvoient à ma situation. Je trouve que les bons doivent être plus forts que les méchants. 50 Cent, 2Pac, ils ont rappé des trucs qui étaient parfois « stupides ». C'est pour ça que j'aime pas quand on dit que Waka Flocka n'est pas « lyrical ». Va écrire des trucs comme ça mon gars.

Pour moi y'a des morceaux français qui sont au-dessus des morceaux US. Mafia K'1fry, Booba, ils en ont fait. D'ailleurs, dans les « copies« » de Chicago je trouve qu'il y a des trucs meilleurs que les mecs de Chicago. Le fait de copier me dérange pas, si c'est ce qu'ils veulent faire, du moment qu'ils arrivent à dépasser leur modèle. Et encore, c'est un peu sévère de dire copier. Moi de toute façon, c'est la base de Chicago qui me saoule, pas la musique. Coke, meurtre... je trouve ça horrible. Peut-être que les mecs de Chicago n'ont pas vu certains films. Les mecs d'Atlanta sont sous ecsta tout le temps, les gens sont pas prêts. Les seuls qui se droguent à ce point ici, c'est les punks à chiens et les mecs qui marchent de travers dans le métro. Je te disais que Or Noir 2 de Kaaris est le truc le plus fort, et en même temps, je trouve très intéressante la critique de Mysa qui dit qu'au final, tout ça c'est de la sheitanerie. La question du bien et du mal se pose à un moment. D'ailleurs, même si tu vends pas de coke, dire que t'en vends est bien pire que le faire pour de vrai.


Riski en concert à la Balle au Bond, Paris, novembre 2014.

C'est quoi ton rapport à l'écriture ?
Je déteste écrire. Mais comme disent les nases : « j'ai quelque chose à dire ». J'ai déjà fait ton boulot, et j'aime beaucoup tu vois. Je regrette, j'aurais dû prendre ça plus au sérieux. Au même moment il y avait le rap, je faisais les deux à moitié, et j'ai dû faire un choix. Mon rapport à l'écriture est vrai. Parfois dans la vie, tu vois des gens qui réussissent, ils sont à leur place. Et tu te dis « moi aussi j'aimerais être à ma place ». C'est plus le plaisir de la musique que le plaisir de l'écriture. La musique est comme une ombre, elle est là, elle n'est pas là. Le rap a été ma passion, mon grand amour. Ça a quelque chose à voir avec la négritude sans doute.

Tu parles au passé, ce n'est plus le cas ?
Je n'ai plus aucune passion pour le rap, parce que j'ai du mal à trouver de la bonne musique. Mais je ne peux pas écouter Bob Marley et David Bowie toute la journée non plus. L'autre jour, j'écoutais Mary J. Blige, ça m'a boosté, ça faisait tellement longtemps mon gars ! J'avais ma dose de musique. Ça m'arrive d'écouter en boucle du Young Thug uniquement parce que je n'ai rien d'autre à écouter. Pareil, quand je tombe sur Kendrick, je n'écoute que lui, tout le temps. Je trouve quand même que les meilleurs rappeurs sont vieux : Young Thug c'est quand même pas Lil Wayne. Par contre, celui que je ne supporte pas, c'est Pusha-T.

Même à l'époque de The Clipse ?
Non mais il est répugnant en fait. « Coke, coke, coke ». Et on va le payer tôt ou tard ça. C'est exactement pareil qu'à l'époque du procès d'OJ Simpson : il est acquitté, on sait qu'il est coupable et on est tous là à rigoler. Ça on le paie politiquement. Si un jeune se fait tuer et que les autres réagissent en niquant tout, l'opinion publique va juste vouloir qu'on nous tire dessus sans sommation.

Au niveau de ton style, la forme est très dynamique, mais les textes restent assez mélancoliques.
Bah c'est triste, oui. Je suis triste parce que je suis quelqu'un qui adore rire, qui adore vivre, mais je ne suis pas prêt à certaines choses. On commence là où nos parents se sont arrêtés, la vie est une vague. Je ne suis pas prêt à vendre de la drogue. Ça ne veut pas dire que je vais te juger si tu le fais. Par contre, si tu le chantes, là ouais je vais te juger. Parce qu'aujourd'hui ça n'a plus le même impact. C'est ma vie, c'est ce que je vois, ce que j'ai vécu, des images dans ma tête. J'essaie de ne pas mentir. C'est aussi l'amour de la musique. Je ne vais pas donner de nom, mais j'ai déjà vu des rappeurs rentrer en cabine pour rapper comme Migos. Humainement je ne comprends pas. J'ai déjà fait des trucs dont je ne suis pas fier dans ma vie mais je ne ferais jamais un truc pareil. J'ai jamais pris le micro pour ça.

L'interlude du morceau « 75021 », avec la tirade « c'est vous qui êtes tristes » tirée de À Nos Amours, ça te correspond ?
Je me retrouve là-dedans. C'est pas un hasard si Pialat a dit ça. Moi je refuse la tristesse, mais les gens l'acceptent. Y'a qu'à voir le métro parisien.

Il y a une vraie différence avec ce que tu fais au sein de Noir Fluo.
Ça vient quand t'arrêtes de boire [Rires]. Je voulais juste la sortir celle-là. Mais c'est vrai, ouais, sinon ce ne serait pas drôle. Ce sont mes amis, ma « famille »... Noir Fluo sont toujours avec moi. Avec Tony Lunettes, on a encore posé plusieurs morceaux ensemble. On va voir ce que ça donnera. Noir Fluo réunit tous ceux qui s'aiment bien, tout simplement. Même les autres : Aelpeacha c'est mon pote, etc.

C'est peut-être le fait d'être plus sobre mais on te sent plus apaisé d'une façon générale à l'écoute de tes derniers projets.
Ce qu'il y a derrière c'est l'envie, l'envie d'accomplir ça, d'être seul. Un jour ma tante est venue à un concert et elle m'a dit « mais tu te caches, tu mets les gens devant toi ». J'ai jamais eu l'impression de me cacher, mais peut-être que c'est vrai. Je pense que j'avais peur. Je croyais que ce serait impossible pour moi. Aujourd'hui, je ne suis pas tout seul, je travaille avec des gens, c'est ça le déclic. Je n'ai plus à me forcer pour faire des trucs dans lesquels je ne suis pas bon. Je me concentre sur ce que j'ai toujours fait : de la musique. Et c'est vrai que ces derniers temps, je ressens quelque chose de nouveau. Même quand je parle de désamour de la musique parfois, attention, je ne suis pas un bande-mou mon frère !

Le dernier morceau de Riski, « Bone », tranche avec les autres. J'ignorais que t'avais cette influence Bone-Thugs-N-Harmony en toi.
C'est une de mes plus grandes émotions. Bizzy Bone a eu de ces fulgurances... Mais comme tout ce qui est très lumineux, la flamme s'éteint vite. Là, tu parles à un gars qui a essayé de refaire son couplet, tu vois ? D'ailleurs, si les mecs qui s'occupent de jeunes groupes pouvaient leur filer des exercices comme ça ce serait bien. C'est formateur. Il est fort. Leurs premiers tubes, c'était incroyable. C'est plus fort que Migos quoi. Mais c'est pas très loin ! C'est pour ça que Migos sont là où ils sont. « Bone » c'est une instru de Krampf, je l'ai rencontré, j'ai écouté, pas de réflexion, j'ai posé dessus.

Tu peux m'en dire plus sur la phrase « Juif d'Al Quaïda, Auschwitz Nigga ».
C'est ma définition du métissage. La plupart du temps on file une définition aux gens et ils s'y conforment. Genre t'es les deux, etc. Moi j'ai plutôt l'impression que je ne suis rien en fait. En tout cas, si on parle couleur, je ne suis pas Noir. Si on était en Amérique, je le serais, mais ils se basent sur la définition qu'on trouve dans les codes de l'époque de l'esclavage. De la même façon, ma judéité existe mais selon la loi juive, je ne suis pas Juif. Je me sens un peu béni d'avoir ce point de vue détaché du coup, mais c'est particulier. C'est fou quand même, on nous apprend très tôt le principe thèse/antithèse/synthèse. La dialectique c'est l'essence de l'intelligence. Mais on continue à faire comme si c'était un match de foot et à débattre l'un contre l'autre. Zemmour, je pense que sa mère est une **** et que je lui ***** dans la bouche mais il a tout à fait le droit de dire ce qu'il dit. Et au moins, lui il parle. C'est pas comme tous les autres qui font semblant, comme si on ne savait pas ce qu'ils pensent...

Artistiquement, j'ai l'impression que tu ne te fixes pas de limite, tu passes du rap au chant, tranquillement.
C'est la seule condition. Si t'es pas décomplexé, ça sert à rien de venir. C'est comme vouloir faire des braquages en espérant blesser personne. J'adore chanter. Tu connais la France : on m'a dit « tu chantes mal », etc. Les Jamaïcains considèrent que tout le monde sait chanter. Ne pas pouvoir chanter, c'est une illusion. À chaque fois qu'on te dit que tu ne peux pas faire quelque chose, c'est une disquette. Mais je suis un gros bâtard moi, toute ma vie j'ai voulu arrêter le rap. Je ne suis pas un héros à ce niveau là, je suis un enculé. Mais c'est pas possible de stopper. Les émotions se transforment en rimes à chaque fois. C'est super mystique. Des ghettos aux Etats-Unis y'en a plein, mais y'a combien de Biggie ? De Lil Boosie ? De Booba ? Y'a combien de Metek ? Y'en a qu'un.

The Wire ou Les Sopranos ?
Putain... Je pourrais dire The Wire mais j'ai préféré Les Sopranos. Parce qu'il y avait des moments de The Wire où j'attendais que les scènes street. Dans Les Sopranos rien ne me saoulait, à part les épisodes sur les rêves. C'est aussi ça le souci dans le rap, on ne peut pas tout dire. Là, ils vont faire un biopic sur Whitney, ils vont la faire sniffer de la coke, alors qu'elle fumait du crack. La réalité est trop rude. Tu ne peux pas tout montrer. Menace II Society c'est édulcoré. Récemment, j'ai aimé Interstellar, Mud... J'ai vu Les Gardiens de la galaxie, si j'avais un enfant avec moi je l'aurais emmené voir ça pour lui montrer ce qu'est un héros. C'est ça qu'il faut être. Je suis en manque de films en ce moment.

Tu n'as pas fait beaucoup de clips pour Riski, et même dans « Tonnerre Mécanique », on te voit pas, pourquoi ?
Je pense que c'est une erreur, mais c'est quelque chose que j'aimerais éviter. Alors qu'il faut le faire, en tant qu'artiste. C'est marrant parce qu'ado, j'aimais me montrer, mais j'ai été influencé par les gens qui considèrent que c'est un truc de clown. Mais bon, voilà, on a de la musique, va bien falloir la vendre. Je vais devoir faire un peu de jogging [Rires].

Un truc à ajouter ?
J'ai plutôt des trucs à enlever [Rires].


Yérim n'enlève jamais rien, jamais. Il est sur Twitter.