La nouvelle scène techno hardcore de Bogota

Des prisons aux clubs du centre-ville, la capitale colombienne vit désormais à 250BPM.

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sept. 10 2014, 12:45pm


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Un mercredi soir, à Bogota. Des centaines de jeunes Colombiens font la queue pour rentrer au Club Las Vegas Nevada, un ancien club de strip du quartier de Chapinero. Une soirée est prévue, avec à l'affiche un groupe de DJ américains, pour lesquels les kids n’ont pas manqué de sortir t-shirts et tatouages à leur effigie. De telles effusions n’auraient rien eu d’extraordinaire dans une soirée EDM, mais ces kids de Bogota ne sont pas venus voir Deadmau5 ou Steve Aoki, ils sont là pour écouter de la techno hardcore, bien décidés à se faire éclater la tronche et les tympans.

La techno hardcore a atteint le sommet de sa popularité dans les années 90. Facilement reconnaissable à son tempo fluide et brutal, entre 150 et 300 BPM, et à son amour pour la distorsion et les atmosphères lourdes et malsaines, la techno hardcore est finalement tombée en désuétude au début des années 2000, au moment de la grande crise rave. Le genre n'a cependant jamais vraiment disparu et a toujours été soutenu par une clique de fans inoxydables à travers le monde. Il s’étend même aujourd’hui vers de nouveaux territoires, comme la Colombie. La jeunesse de Bogota, la capitale du pays, a ainsi depuis quelques années renié la house et la techno, deux styles de musique électronique bien établis, au profit des déferlantes de BPM des soirées hardcore.

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La Colombie est passée en 2014 d'un quasi narco-État au nouveau berceau de la dance music en Amérique Latine. L’économie florissante et les négociations avec les FARC et l’Armée de Libération Nationale ont redonné espoir à la jeunesse colombienne et l'ont encouragé à sortir et à danser comme jamais elle ne l’avait fait auparavant. Des collectifs comme Radical Styles, Re.Set et Techsound y organisent aujourd'hui des soirées et des festivals y invitant des poids lourds de la dance music comme Richie Hawtin, Woody McBride et Lenny Dee.

Après avoir salué Bogota, le DJ Alex Jockey assure le warm-up, bientôt suivi par l'américain Digit216 qui assomme d'emblée le public à coups de breakcore. D'abord déroutés par sa musique, les kids présents se laissent très vite embarquer par le jeu de scène hystérique du producteur. Des shots d’aguardiente (eau-de-vie colombienne) et des sachets de cocaïne circulent dans la foule, l'ambiance est hilare, détendue, positive. C’est maintenant au tour de DJ Satronica. Débarqué de Brooklyn où il est à peine connu, DJ Satronic est une véritable star en Colombie. Les kids connaissent les paroles de ses morceaux par coeur et se mettent à hurler « Fuck The System » en anglais, dès son arrivée derrière les platines.

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« C’est comme un virus, on a été contaminés, nous raconte Luis Vargas, DJ et producteur Colombien plus connu sous le nom de Sonico et dont le collectif TechSound organise les dates d’artistes internationaux à Bogota.

Au moment où le DJ new-yorkais Lenny Dee prend place sur scène, la foule bouillonne, totalement excitée par les beats infernaux et les substances circulant à profusion dans le club. De son vrai nom Leonardo Didesiderio, Lenny Dee est un des pionniers de la techno hardcore aux États-Unis et le fondateur du légendaire label Industrial Strength. Il a suivi l’évolution de cette musique et a assisté à son déclin puis à sa renaissance. Régulier des festivals européens, Dee estime que la Colombie est, à l'heure actuelle, une des meilleures scènes mondiales.

« C’est de l’énergie brute. C’est rafraîchissant, explique Dee. Je préfère être en Colombie à jouer devant 200 kids surexcités que n'importe où ailleurs. »

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Avec 8 millions d'habitants, Bogota est l’une des villes les plus importantes d’Amérique Latine. Située à 3 kilomètres au dessus du niveau de la mer, au pied des Andes, la ville est souvent noyée dans un brouillard gris et froid. Les habitants de la ville, surnommés les rolos, sont réputés pour être assez désagréables et coincés, comparés aux paisas résidant dans la Colombie ensoleillée de Medellin et de Cali. Les Bogotanos rigolent souvent en disant que c'est le climat de la ville qui a permis le succès d'un style aussi froid et brutal que la techno hardcore.

À moins que tout cela ne puise ses racines directement dans l’Histoire de Bogota. Les émeutes de 1948 ont en effet détruit une grande partie de la ville, marquant le commencement d’une période qui sera appelée La Violencia, faisant des dizaines de milliers de morts dans toute la ville. Au moment de l’explosion du trafic de cocaïne dans les années 80 et 90, la plupart des habitants de Bogota vivaient dans la peur permanente des assassinats, des attaques paramilitaires, des bombardements et des enlèvements.

C’est au cours de ces années de trouble que la musique électronique a peu à peu gagné en popularité à Bogota.

« Pendant des années, la musiques électronique était réservée aux riches… Déjà parce que pour aller en club, tu devais payer ton entrée et aussi parce que pour avoir accès à cette musique il fallait avoir les moyens de voyager hors du pays, ou bien connaître quelqu’un qui pouvait se le permettre » explique Vargas.

Selon Vargas, la scène a connu ses premières évolutions à la fin des années 90. Des salles comme le Club Cinema accueillaient chaque soir des DJ avant-gardistes avec un goût pour les musiques extrêmes. C’est à cette époque qu’est né Bogotrax, un collectif de DJs dont le but était d’apporter la musique électronique aux masses, en organisant des fêtes dans les rues de ville, pendant 10 jours, dans le cadre d’un festival gratuit. Ce festival allait à l’encontre de la ségrégation des clubs et des festivals, tous situés dans les quartiers riches au nord de la ville et proposait aussi des fêtes dans les quartiers plus pauvres du sud de la ville.

Bogotrax a pris de l’importance à l’international quand il s'est mis à organiser des séances d’écoute dans certaines des prisons les plus célèbres de la ville. Désireux de rendre la musique électronique accessible à toutes les classes de la société colombienne, le collectif a décidé d’en faire profiter également les membres les plus en marge. Par le bais d’un de leurs contacts au gouvernement, le festival a pu organiser quatre événements dans quatre prisons différentes, dont celle de La Carcel Modelo de Bogota, accueillant quelques uns de plus grands criminels colombiens et ayant été le théâtre d'émeutes carcérales violentes.

« On nous a demandé si on avait perdu la tête, et si on flippait. Ouais, on flippait au début, c’est quand même une putain de prison de Bogota » s’est souvenu Vargas, avec un sourire.

Le message du festival et son approche DIY se sont peu à peu exportés sur la scène internationale, attirant des artistes et des DJ de styles très différents. Et ceux qui acceptaient de venir à Bogota avaient plutôt tendance à se situer dans les créneaux plus extrêmes de musique électronique comme la drum’n’bass, le schranz ou la techno hardcore. Selon Vargas, ce sont eux qui ont popularisé ces styles à Bogota, en particulier chez les jeunes et les pauvres.

Mais les concerts en prison n’ont pas suffi à adoucir les critiques d’une partie de la population colombienne, qui accusait la scène hardcore d’attirer des ñeros, mot d’argot colombien équivalent au bro anglo-saxon. Beaucoup considèrent aussi que les fans de techno hardcore sont plus intéressés pas la drogue que par la musique elle-même et que les soirées dans Bogota commencent à s’essouffler. De quoi rappeller les griefs des vétérans de la scène rave ne se retrouvant plus dans l’attitude et les looks arborés par les jeunes qui fréquentent les gros festivals EDM.

« La scène rave de Bogota est en crise, explique Detrito, un artiste et membre du collectif de street art Sarcofaga. Tout se passe toujours dans le même club, c’est chiant à la fin. »

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Que tout se passe ou non dans ce même club, le fait est que près de mille personnes déchaînées s'y amassent encore après 4 heures du matin. Deux policiers en uniforme débarquent, le club ferme presque immédiatement sans négociation possible de la part des propriétaires, encore éméchés. La limite légale est fixée à 3 heures du matin pour la musique live à Bogota. Un membre de l’équipe, plus sobre, raccompagne la police pour régler le problème loin des regards.

« Bienvenidos a Bogota » lance un des clubbeurs à quelques gringos restés dehors pendant que des pots-de-vin étaient versés plus loin.

En dépit des arrangements conclus avec le club et ses promoteurs, les flics reviendront deux heures plus tard, pour fermer le club. Des fêtards encore sonnés sont sortis en masse dans la rue, éblouis par le soleil, les oreilles encore bourdonnantes. Les DJs, tout aussi abasourdis, ont donné l’accolade à quelques fans et se sont partagés une cigarette.

Rita Dagaz, membre de Radikal Styles, passionnée de musique électronique et pilier de la scène de Bogota, se dirige vers eux. Elle leur serre la main et les félicite. « Hey, les gars, votre prestation ce soir était historique. Historique. »


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