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Kekra déboule dans le rap sur un étalon pas loué

Il vient de Courbevoie, ne montre jamais son visage, s'apprête à sortir un troisième projet intitulé « Vréel » et donnera son premier concert ce soir à La Maroquinerie.

Yérim Sar

Yérim Sar

Après deux mixtapes gratuites, Free Base volume 1 et volume 2, Kekra continue de multiplier les clips et s'apprête à lâcher Vréel le mois prochain. Première confirmation : le visage caché du rappeur de Courbevoie n'est pas juste un concept « pour le style ». Une fois arrivé dans sa tanière, un garage un peu encombré qu'on lui souhaite de transformer en batcave une fois le succès mainstream au rendez-vous, on reconnaît le rappeur facilement au milieu de ses potes : c'est le seul qui garde sa capuche baissée. Et son blouson remonté au maximum. Et maintient en permanence un masque devant ses yeux. Et demande d'effacer la partie de l'enregistrement où l'on pouvait entendre son prénom. Une fois ces conditions remplies, et il faut dire que pour un fan de comics c'est plutôt enthousiasmant, on a pu parler de ses objectifs, d'anonymat, de la vision qu'on a du rap dans le nord du 92 et de Jim Carrey.

Noisey : Quand est-ce que tu as commencé le rap ? J'imagine que tu ne veux pas dire ton âge.
Kekra : Non, j'ai pas d'âge. J'ai commencé le jour où mes sons ont été mis sur YouTube, rien avant.

Le concept de rapper en restant masqué, ça t'est venu comment ?
Chacun aime sa petite routine. Je vais pas m'inventer une vie, te dire que je suis un ouf ou je sais pas quoi, je suis juste un débrouillard. Yen a plein des mecs comme moi, des gens normaux. Je veux rester normal. Aujourd'hui, on est obligés d'envoyer des clips, mais il faut une alternative pour garder l'anonymat. Bon, c'est un peu chiant pour les interviews mais on fait avec, c'est rien ! Là je suis arrivé j'avais oublié le masque, mon frérot qui bosse dans un hôpital m'en a envoyés. C'est pour ça que tu me vois comme ça. Sinon tu m'aurais vu frais, le masque en noir, les lunettes [rires].

Tu as déjà sorti deux mixtapes. Tu bosses sur ton album en ce moment ?
Il est presque fini. Pour l'instant, aucun feat de prévu.

Niveau influences, tu cites déjà Gucci Mane et Waka Flocka, je pense pas prendre de risque en disant qu'il doit y avoir aussi Young Thug ?
Je confirme. Mais l'utilisation de l'autotune c'est pour vivre avec son temps. Si la mode c'était la polka dans le rap, je serais venu avec du rap polka, j'aurais baisé tout le monde avec ça et c'est tout. Je ferai des trucs qui me correspondent plus avec le temps. Je me casse pas les couilles, j'enregistre mes sons, j'encule tout le monde et après je suis tranquille... C'est que de la musique.

« Déter, faut que je perce » : tu as des objectifs dans la musique mais tu ne veux pas non plus que ça prenne le pas sur ta vie ?
J'ai toujours eu ma vie à côté. Ceux qui me connaissent sans mon masque me voient toujours pareil. D'ailleurs, peu savent que c'est moi. Ça met une barrière : ils savent que je n'ai pas envie d'être spécialement connu pour ça. Je suis juste là pour faire mon argent, on m'a dit « ça va tu te débrouilles bien au micro », donc on va voir.

Ce que tu décris dans tes texte n'est pas nouveau, par contre tu aimes bien placer des références marrantes de temps à autre : Arnold & Willy, Père Castor, des jeux de mots...
Les gens qui me connaissent personnellement savent que je suis quelqu'un qui rigole. Ça dépend du contexte, des phrases qu'il y avant ou après. Parce que souvent c'est la rime qui dicte le truc, ça vient tout seul. Ouais, je peux avoir un petit sourire en trouvant certaines rimes, peut-être. Comme celui que je fais là, c'est tout. [il soulève très légèrement son blouson et montre un rictus]

C'est important pour toi de ne pas sonner banal ?
Ouais. Force à tout le monde, mais j'essaie de me démarquer. Comme tu disais j'aime bien Young Thug et tout ça mais je ne peux pas me contenter de refaire ce qu'il fait. Il a ses paroles, j'ai les miennes.

Surtout que pour le copier lui, faudrait que tu portes des jupes, ça me paraît difficile.
Exactement [rires], ça sert à rien. J'ai mon vécu, pas besoin de copier. Je suis Français, frère, pas Américain. Je vais pas débarquer avec un bandana sur la tête. Pour autant, c'est là-bas la source, c'est là qu'il y a du bête de son. Mais je ne suis pas fermé, si je tombe sur du rap allemand super fort, j'écouterai.

C'est vrai qu'autant la forme est influencée US, autant tes textes restent très français, même dans la façon de décrire le côté trafic.
Exactement. C'est des tranches de vie, des flashbacks qui remontent comme ça. En plus c'est le genre de trucs qui arrive à n'importe qui, chez les jeunes. J'encourage personne à le faire ceci dit.

Dans Free Base 2, tu as un titre qui s'appelle « Raito Yagami », en référence au héros de Death Note.
J'ai bien aimé le manga, il fait mal. J'aime que le mec soit tout seul, malgré lui. « Je n'ai pas d'ami, que de la famille », c'est vrai dans mon cas. Tous les gens que tu vois autour de moi, c'est mes frérots, vraiment, je les ai pas connus hier.

Un autre morceau s'appelle « Alexander Wang », t'es branché mode ?
Ouais, j'aime bien les sapes. Et les putes aiment bien aussi. Les michetonneuses adorent ça, c'est la vérité, elles font tout ce qu'elles peuvent pour du Dior, du Saint-Laurent et du Alexander Wang. C'est un cache-misère.

Une référence encore plus grand public : Jim Carrey. Tu joues pas mal sur le décalage entre ce que tu racontes et tes comparaisons.
Je vois ce que tu veux dire : « j'veux devenir riche en étant masqué, Jim Carrey ». Je crois que j'avais vu The Mask deux jours avant ce texte. Je me suis dit « putain, cet enculé a fait des sous avec ce film quand même ». Jim Carrey il est bon, hein !

Il est un peu sur le déclin ces temps-ci, mais il a été au top quand même.
Ouais mais il est fort quand même. C'est pas Adam Sandler, quoi.

Une référence qui m'a surpris et qui m'a fait me sentir vieux, c'est Pikachu et Salameche.
Ouais, c'est parce que ça renvoie à une époque. Premier joint, Pikachu, Salameche... C'est pour que tu te projettes dans le temps avec moi. Tu t'es senti vieux du coup ? T'inquiète, la prochaine je vais parler des cartes Power Level, DBZ, Magic, les trucs comme ça [rires].

« Ta chatte c'est Lady Diana, Les Hauts-de-Seine c'est le pont de l'Alma », celle-là est sympa.
« … tu croyais nous la faire, on te la fera » ! Tout est lié. Les Hauts-de-Seine viennent dans ta chatte en fait, et ils la crèvent. Voilà, c'était une punchline comme ça. Lady Diana elle croyait passer tranquille le pont de l'Alma, et bah non. Nous c'est pareil.

Tu cites aussi les héros de Breaking Bad.
Attends faut que je la relise, je m'en rappelle même pas, la vérité [rires]. « Walter White sans Prius, Jesse Pinkman sans style nul ». Parce que lui, il a une vraie dégaine de clochard. Breaking Bad, c'était terrible comme série.

« Les flammes que nous crachâmes les consumèrent » : tu dois être un des derniers rappeurs à utiliser du passé simple.
[rires] Ah ouais c'est possible. Je parle pas comme ça dans la vie de tous les jours, mais frère, je suis pas un gogol. J'insulte pas ceux qui savent pas conjuguer, mais t'as pas droit à l'erreur : je veux pas passer pour je sais pas quoi devant les gens qui m'écoutent. Et encore, je retiens un peu ce que je sais. J'en sais beaucoup. Chacun a son vocabulaire, je pense. Si toi t'es là, c'est que tu as un minimum de vocabulaire sinon tu ferais pas ce travail. Il se trouve que j'ai du vocabulaire, peut-être malgré moi.

Tu bosses pas non plus avec un dico à côté de toi.
Voilà, t'as compris. Si j'écris « ils prennent leur pied salement comme un panaris », c'est pas un truc scolaire genre « allô, c'est quoi un panaris ? » [rires] C'est quelqu'un autour de moi qui a dû en avoir un jour...

Je voulais aussi te remercier de dire « 80 zedou » pour 92 et non pas « 9 zedou » qui correspond à 9-12.
[rires] Cimer mon gars. T'es d'où à la base ?

Asnières. Toi, Courbevoie ?
Ah bah ouais, c'est à côté. Je dis pas forcément le nom de ma ville, plus le code postal. Remarque, peut-être que je le dis dans des sons pas encore sortis...

Il y a déjà des dédicaces pour certains quartiers, les Damiers, etc.
Exact. Faut que ça vienne tout seul, je calcule pas. Si j'ai envie de dire « troue le foie », y'aura un « Courbevoie » juste après. Ou bien « pourliche/Courbeach », je sais pas. Mais 92400 avant tout, c'est là d'où je viens. Là, il s'est avéré qu'on se soit donné rendez-vous à Colombes, mais 2 heures avant j'étais encore à Courbevoie.

T'as des influences en rap français ?
Je vais pas te mentir, j'en écoute pas. T'as sûrement déjà entendu cette réponse 1000 fois, mais c'est vrai. Je parle un peu anglais, j'arrive à comprendre à peu près ce qu'ils disent. Donc forcément c'est ça que je préfère écouter.

« Je suis du 92, Booba Lunatic », ce sont les seuls Français que tu cites dans un son.
En tant que mecs du 92, comme tu sais, on l'a pris au sérieux ce truc-là. On était contents quand quelqu'un de chez nous est arrivé et a tout pété. C'est normal, n'importe quel jeune du 92 a écouté Booba dans sa vie... Lunatic, t'étais fier ! Ça collait bien, c'était réel, et pour du rap français, c'était chaud. Ils ont fait du bête de son et Booba en fait encore. D'ailleurs, il m'a fait quelques dédicaces, je tenais à le remercier, c'est gentil.

Dans un morceau tu dis : « tout ce qu'on veut c'est se faire sucer au volant », Booba disait « on rêve de se faire sucer en pilotant un jet », tu penses pas que tu manques d'ambition ?
[rires] Ah, ça dépend, je te dis pas de quel volant je parle... Mais se faire sucer au volant, c'est pas mal déjà, hein ? C'est un délire quand même. Tenir la route pendant que tu te fais sucer, c'est technique, faut avoir du sang froid... ou la bite anesthésiée.

Du coup, ça servirait à rien.
T'as capté ? [rires] Donc imagine en jet... Bref.

À l'inverse, du côté Boulogne, ça faisait un moment qu'il n'y avait pas eu de rappeur émergent dans ce coin du 92.
Nous, ce côté du 92, faut le dire aux gens, je pense que pour toi c'est pareil, chez nous c'est pas un vivier du rap, on est d'accord. Si tu dis « moi je veux rapper », ils vont se moquer de toi ! Va faire de l'argent plutôt. Comme je t'ai dit, la plupart de mes potes ne savent même pas que je rappe, y'a vraiment que les proches qui sont au courant. Mais ils comprennent le but. En gros mon objectif à moi, c'est : je viens, j'essaie de faire un hold-up, et nique sa mère. On va pas rester là dix ans.

On est d'accord que tu te vois vraiment pas faire de vieux os dans le rap ?
C'est mort. Je critique pas : y'a des villes qui ont baigné dans le son, pas nous. Peut-être que ça aurait été mieux qu'on soit comme ça, mais là où j'habite, on est faits autrement, c'est le destin... les rappeurs ça court pas les rues ici.

Niveau prods, tu bosses avec qui ?
Street Fab sur deux sons. Sinon Enzo, Kilogramme Prod, de Bordeaux. Un brave type. J'ai déjà été avec lui en studio, je le connais personnellement, il est comme moi, il veut pas montrer sa tête. Niveau instru je suis à l'écoute de ce qu'on me donne, si j'ai un coup de cœur, je rappe. Je mets pas beaucoup de temps à enregistrer. Maximum une heure, minimum 45 minutes. Le prochain projet, je me suis assuré de rester 1h20 à chaque fois, un peu plus, histoire de s'appliquer.

Tu as été surpris que ça prenne, ou t'avais prévu d ?
J'avais pas prévu. Mais on est dans une époque micro-onde, c'est fini les 250 degrés/45 minutes de cuisson. Faut que t'envoies vite. Dès que je peux clipper, je clippe. Je m'implique dans le synopsis, etc. Faut que ça rende bien, on n'est pas là pour faire des clips de camping. Maintenant si je te dis que je crois pas en moi, je suis un menteur, je pense que ça s'entend dans le son. Je sais ce que je fais. Faut dire ce qui est, c'est pas top, ce qu'il y a à côté.

Tu as pu voir quelques retours d'auditeurs via les réseaux sociaux j'imagine ?
Je commence à peine. C'est marrant, je vois les bons retours, mais j'aime pas trop en vrai. C'est pour ça que j'ai tout court-circuité : pour la première tape j'ai mis mon numéro de téléphone. Je vais pas faire une interview si on ne me demande pas de la faire. Je suis pas là pour quémander. Les feats, j'ai déjà trop de choses à dire, je suis en feat avec moi-même pour l'instant. T'écoutes le son, t'as l'impression que c'est la même personne au second couplet ?

Niveau texte, oui, mais niveau voix c'est vrai que tu fais des efforts pour carrément varier.
Je veux pas que tu t'ennuies quand t'écoutes mon son. Je veux pas que tu zappes. À la base, je veux me plaire à moi-même, pouvoir me réécouter. Quand je suis trop fonsdé, au lieu de me concentrer à écouter de l'anglais, j'écoute un mec en français. Et je veux pas saouler le mec qui écoute... Surtout si c'est moi [rires].

Dernièrement ta reprise de « Power » a plutôt été bien accueillie...
C'était sur un coup de tête, je sortais d'un mariage, il était 2h du matin. J'avais un studio de dispo, je suis parti là-bas, j'ai enregistré deux morceaux, plus « Power » et le lendemain on a fait le clip. Rien de calculé. Je savais pas qu'elle aurait cet effet là.

Le 16 mars, tu es en concert à La Maroquinerie, à quoi ça ressemble Kekra sur scène ? Tu as une petite pression ?
Non... [rires] C'est le cadet de mes soucis. Concert, c'est un grand mot, je vais venir faire mon truc et je me barre. Je vais essayer de rendre aux gens la force qu'ils m'ont donné. Ce sera mon premier live. Je vais pas te dire « ouais ça va être le feu » parce que j'en sais rien du tout. C'est un autre délire que le studio.

Certains artistes qui utilisent beaucoup l'autotune ont parfois du mal avec la scène...
Non, non, t'inquiète pas, j'aurai pas d'autotune sur scène. Déjà en studio, je voulais pas en mettre à fond non plus. Après, c'est des questions techniques, ça sert à rien de s'étaler, tu sais qu'après, les sites Internet ont des yeux, les gens vont lire et je préfère garder ma sauce un peu secrète.

Quand t'as vu Hamza débarquer dans le game, tu t'es dit « ce Belge me pique mon travail » ?
[Rires] Je pense pas qu'on fasse la même musique. Je vois ce que tu veux dire mais moi je ne sais pas s'il y a autant de similitudes, ce sont les auditeurs qui le diront. J'ai pas l'impression qu'on me pique mon travail, puisque le rap n'est pas encore mon travail. En fait, je m'en bats les couilles pour de vrai. Faut pas oublier que Freebase 1 et 2, c'est gratuit ma gueule. Ce sont les deux doses gratuites pour rendre le client accro. Je vais pas leur mettre de la bête de frappe direct. Dis-toi bien que cette semaine, « Pas Joli » était la première gifle et les autres vont arriver après. Le mois prochain, Vréel arrive. D'ici là, tu l'auras entendu et tu te diras « merde, j'aurais dû lui poser telle question », mais ce sera trop tard.

D'ailleurs, vu ton attachement à l'anonymat, tu as dû te poser la question de ne pas donner d'interview du tout non ?
Ouais. Je me limite déjà. Faut pas oublier que le principal c'est mon son. Même là, je t'ai répondu de manière cordiale, j'aurais pu juste dire « me parle pas des autres rappeurs on est là pour mon son, blablabla ». Faut faire preuve de diplomatie un peu ! C'est pas le but de faire des interviews, c'est clair. Pour tout te dire, ça me fait schyzer que t'aies mis l'enregistrement audio !

Un dernier truc : on est d'accord que « Kekra » c'est quand même claqué comme blase ?
Ouais, grave. Je savais pas que j'allais m'appeler comme ça. J'avais le nom de la musique et pas mon nom de rappeur. Dans le premier son, je dis pas Kekra une seule seconde. J'ai commencé à le dire quand je l'ai trouvé [rires]. C'est du crack ma gueule, première dose accro. Mais c'est musical, faut comprendre ça.

Tu es confiant ?
Ouais, j'arrive à dormir. De toute façon tu vois comment je suis. Les gens pourront pas le percevoir à l'écrit mais toi, tu vois bien. C'est même pas un deuxième taf pour moi le rap, c'est un loisir... J'ai des potes qui vont au Five pour le foot, bah moi le rap c'est mon Five. À la base je suis un auditeur. Je me prends pas la tête. Je donne mes petites doses et je me casse.

Kekra est en concert ce soir à la Maroquinerie. N'ayez pas peur d'aller le voir.