Wang Chung nous a parlé de sa B.O. pour « To Live and Die In L.A. » de William Friedkin

Comment un duo new wave anglais s'est retrouvé à composer la bande originale d'un des meilleurs films des années 80 ?

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mars 3 2015, 11:45am



En apparence, Police Fédérale Los Angeles (To Live & Die In L.A. en VO) résume à lui seul tout un pan du cinéma américain des années 80. Tous les éléments y sont : L.A., un duo de flics, un bad guy avide de pognon et des jeans bien trop moulants. Mais derrière ces poncifs typiques du buddy movie eighties, le film est un polar nerveux et tendu, dans lequel William Friedkin présente le véritable visage de Los Angeles : celui d’une ville aussi paradisiaque qu’anxiogène. Un point de vue assez rare dans les années 80, qui permet à Friedkin d'explorer LE thème récurent de sa filmographie : questionner les fondements du bien et du mal et les déconstruire pour mieux les comprendre.

L’une des autres grandes forces du film est sa B.O., réalisée par le groupe Wang Chung qui venait de cartonner avec son morceau « Dance Halls Days ». Formé en 1977, avant de prendre son nom de scène définitif en 1982, le groupe de New Wave britannique intéressa William Friedkin dès les premières phases de développement du long-métrage. En les engageant pour composer la bande originale, Friedkin prend - à nouveau - un risque mais il vise juste. Retour sur cette expérience avec l’un des deux fondateurs du groupe, Jack Hues.


Noisey : William Friedkin raconte que votre musique a été une influence pour lui, lors de la pré-production de Police Fédérale Los Angeles, notamment les morceaux « Dance Halls Days » et « Wait ». De quelle manière s’est faite votre arrivée sur le film ?
Jack Hues :
William Friedkin a découvert Wang Chung au moment où il a acheté notre album Points On The Curve. Il aimait particulièrement le titre « Wait », à cause de son tempo rapide - très rapide pour l’époque - et de son orchestration dramatique. Il pensait d’abord utiliser « Wait » de manière partielle, en le laissant tourner lors d’une scène, afin de créer une certaine atmosphère. Puis il s’est rendu compte que cette musique était celle qu'il voulait sur tout le film. C’était courageux de le faire à ce moment là, où le cinéma et la musique pop n'avaient quasiment jamais réussi à cohabiter de manière harmonieuse. On pouvait trouver quelques chansons pop dans les films, mais on demandait rarement aux groupes de créer une bande originale entière. Billy avait déjà fait cela auparavant, quand il a par exemple demandé à Tangerine Dream de s'occuper de la bande originale de Sorcerer ou qu'il a utilisé le morceau « Tubular Bells » de Mike Oldfield dans L'Exorciste.


William Friedkin et Wang Chung, sur le tournage du clip de « To Live And Die In L.A. »

William Friedkin est réputé pour être un réalisateur méticuleux et exigeant, voire difficile. Comment s’est déroulée votre collaboration ?
Je me souviens être allé au département sonore, où était mixée la bande originale du film et l'un des ingénieurs est venu vers moi un peu nerveux et m'a dit : « Billy est un vrai casse couilles, pas vrai ? Comment vous êtes vous entendus ? » Je lui ai répondu que c’était incroyablement agréable de travailler avec lui, qu’il était courtois et sympathique. Le gars m'a regardé avec de grands yeux et s’est éloigné sans dire un mot ! Je sais que Billy a la réputation d'être difficile, mais en toute honnêteté, il a toujours été gentil, courtois, encourageant et c'est aujourd'hui un très bon ami à moi, un ami exceptionnel à tous points de vue.

Friedkin vous a demandé de composer la bande originale sans voir la moindre image du film, uniquement à partir du scénario. Quand on regarde le film on est pourtant étonnés de voir à quel point vos compositions collent sur les images. Est-ce que ça a été difficile de travailler de cette manière, ou bien est-ce qu' au contraire, ça vous a permis plus de liberté ?
Au départ, Billy nous a juste passé un coup de fil pour nous demander de composer la BO du film. Nous avons discuté pendant environ une heure et j’ai eu une idée assez précise de ce qu'il voulait. J’ai alors pensé à un morceau sur lequel je travaillais et qui est devenu par la suite « City Of Angels », le thème principal du film. J’en ai discuté avec Nick et nous sommes allés en studio pour bosser dessus. Je me souviens que le premier jour nous avions loué des tas de de percussions en métal, des gongs et des trucs bizarres, juste pour avoir de nouveaux sons avec lesquels s’amuser.

Je pense que nous étions complètement raccord avec ce que Billy recherchait. Lorsque vous regardez la scène d’introduction du film, le beat est presque synchro avec la machine d'impression de billets. Mais c’est une pure coïncidence ! Je sais que Billy a découpé certains passages de manière particulière, afin qu'ils collent avec la musique (plutôt que l'inverse) et je pense que cela participe vraiment à cette cohésion entre les images et la musique. Donc, pour répondre à ta question, oui, je pense que c’était plutôt libérateur comme méthode de travail, comparé au procédé plus classique qui veut que tu te bases sur les images déjà tournées.



William Friedkin ne voulait pas que vous composiez un morceau portant le titre du film et pourtant le titre phare de la B.O. s’intitule bel et bien « To Live and Die In L.A. ».
Oui, Je me souviens de cette consigne. Billy était catégorique : « Ce que je ne veux pas c’est une chanson intitulée 'To Live and Die in L.A.' ! ». Mais on l'a quand même fait et Billy nous a appelé pour nous dire combien il était emballé par le morceau. Sans internet à l'époque, il était très difficile d’échanger rapidement des idées, nous travaillions donc chacun de notre côté mais, comme je te l'ai dit, nous avons eu une connexion intuitive assez forte. Et quand nous avons vu le premier montage du film à Los Angeles, ça nous a mis une véritable claque. C’était tellement excitant !

Quand je suis retourné à Londres je n’arrivais plus à rien, et un jour, ce morceau est venu tout seul. Je l’ai joué à Nick et nous avons enregistré une démo que nous avons envoyé à Bill avec une certaine appréhension... Et il nous a immédiatement appelé pour nous dire qu'il l'adorait ! Billy vit dans le présent, il n'est pas du genre à rester bloqué sur une idée, je pense qu'il aime les contradictions ! C’est important dans un processus de création.



Dans la scène de la boite de nuit on peut entendre un titre qui n’a pas été composé spécialement pour le film puisqu’il s’agit de votre tube « Dance Hall Days », tout comme le titre « Wait » qui apparait lors du générique de fin. Ces détails indiquent à quel point votre musique habite le film, au-delà même de votre travail de composition.
Oui, notre musique fonctionne vraiment à différents niveaux dans le film, mais Billy est un gars exceptionnellement sensible à la musique. J’adore la façon dont il l’a employée dans French Connection : il n'y a rien durant les vingt premières minutes du film, du coup, quand cette musique hyper intense arrive c’est comme si un nouveau personnage entrait en scène, l'effet est étonnamment dramatique.

La BO de Police Fédérale Los Angeles fait parti de nos meilleurs travaux et travailler avec Billy nous a permis de nous élever à un tout autre niveau que tout ce que nous avions fait auparavant.

A sa sortie le film a été critiqué par Michael Mann qui y voyait un plagiat de sa série Miami Vice, dans laquelle votre musique est elle aussi présente d’ailleurs. Les films ou séries ont-ils eu une influence sur votre manière de composer à cette époque ?
Pas vraiment, et pour Billy je pense que Miami Vice était clairement une influence en termes de style mais son approche dans Police Fédérale Los Angeles est bien plus nerveuse, que ce soit dans la manière de tourner, l’ambiance qu’il dépeint ou les poursuites en voiture. Police Fédérale Los Angeles va bien au delà tout ce que vous pouvez voir dans Miami Vice.



Quand on regarde Police Fédérale Los Angeles, on est frappés par la manière dont les personnages et votre musique renvoient directement à l’image d’un certain paysage américain des années 80.
Oui, je pense que Police Fédérale Los Angeles est un grand film sur LA, et sur ces personnes enfermées dans une vie à laquelle ils ne peuvent échapper. La musique permet de déployer une belle atmosphère.

Un peu comme Drive de Nicolas Winding Refn, qui se déroule lui aussi à Los Angeles et dont la bande originale est un retour vers ces ambiances pop / électro, souvent employées dans les années 80 pour iconiser les personnages et instaurer un rythme.
Je trouve que Drive est réussi, il instaure une belle ambiance, grâce à ce rythme, justement. Lorsque vous laissez la musique respirer et prendre son temps, ça se met en place presque naturellement. Beaucoup de films délaissent l’importance de la musique en la forçant à suivre bêtement la narration.

William Friedkin a par la suite réalisé le clip du morceau « To Live and Die In L.A. »
Un bon exemple de la générosité de Billy, qui a voulu travailler là-dessus avec nous. Il a tourné cela admirablement et il nous a montré une manière de travailler que j’aime, même si, en vérité, nous ne l’avons rencontré qu’une fois la musique pour le film terminée ! Mais bon, c’est le show-business et j’ai aimé la relation que nous avons entretenue.



En 1985, vous avez aussi composé le titre « Fire In The Twilight » pour Breakfast Club de John Hughes. Votre musique s’inscrit souvent dans l’imagerie adolescente. Composer pour un tel long-métrage était-il plus facile que pour Police Fédérale Los Angeles ?
« Fire In The Twilight » a été composé spécialement pour Breakfast Club. C'est un morceau que nous avons co-écrit avec Keith Forsey et Steve Schiff, qui ont composés toutes les chansons du film. Ce fut un plaisir de participer à ce projet, où nous avons pu rencontrer certains des acteurs et avoir accès à une partie du travail fait en amont. C’était tout à fait différent de la réalisation d’une bande originale, et bien plus facile que notre travail sur Police Fédérale Los Angeles, même si, comme je te l'ai dit, celui-ci ne fût pas particulièrement difficile non plus.

On retrouve vos morceaux dans de nombreux films, mais Police Fédérale Los Angeles reste le seul film pour lequel Wang Chung a travaillé en tant que compositeur attitré. Est-ce un choix de votre part ou est-ce le cinéma qui n’est jamais revenu vers vous ?
Je suppose que notre label était impatient de nous voir revenir aux affaires afin d’obtenir de nouveaux tubes, d'autant plus que notre projet suivant était l'album Mosaic et le morceau « Everybody Have Fun Tonight ». Lorsque Wang Chung s’est séparé, l’idée de me lancer dans la composition de bandes originales m’a traversé l'esprit, mais Police Fédérale Los Angeles était une expérience de rêve : on avait un réalisateur brillant, qui savait ce qu'il voulait et qui a trouvé les bonnes personnes pour le faire ! Mon expériences sur d’autres projets cinématographiques m'a permis de remarquer que la musique était généralement tout en bas de la liste des priorités et que les gens étaient rarement sûrs de ce qu'ils voulaient.



Tu as à nouveau collaboré, en solo, avec William Friedkin sur le film La Nurse en 1990. Que retiens-tu de cette expérience sachant qu’il s’agit d’un film que le cinéaste semble renier aujourd’hui ?
C’était un projet étrange. Il est arrivé à un moment parfait pour moi, Wang Chung s’était séparé et j’avais besoin de me concentrer sur quelque chose de nouveau. Billy voulait une vraie bande son, pas de chansons. Je me suis jeté à l’eau et j’ai pris beaucoup de plaisir à le faire. Je crois que Billy était dans une période difficile à l'époque, il avait pas mal de soucis personnels. J’ai eu un sentiment étrange, comme s'il voulait juste faire un doigt à tout le monde avec ce film ! Je ne sais pas s’il serait de cet avis.

Trente ans après la sortie de To Live and Die in L.A., quel est ton avis sur le film ?
Je pense que le film se tient encore très bien. Le casting vaut à lui seul le déplacement, il permet notamment de comprendre les trajectoires de carrière de certains acteurs. Et la photographie de Robbie Muller est exceptionnelle.

J’ai eu le plaisir d'assister à un Festival de cinéma à Turin, en Italie, avec Billy il y a quelques années, où ils ont programmé une grande rétrospective de son travail. À l'un des nombreux dîners en son honneur auquel nous avons assisté je me souviens avoir entendu deux réalisateurs italiens qui enseignaient le cinéma dirent qu'ils avaient étudié Police Fédérale Los Angeles avec leurs élèves. Je me rappelle aussi de la clôture du festival, où le grand Dario Argento a prononcé avec son fort accent italien, « Bill, vous nous avez montré des endroits de Los Angeles que nous n’avons jamais vu dans aucun autre film, c’est une œuvre de génie ! »


Nicolas Milin est parti faire un tour avec Dario Argento à Los Angeles et n'est donc pas sur Twitter.