Suuns : toujours aucun tatouage mais un nouvel album

« Hold/Still », le troisième disque du groupe, sort aujourd'hui. On en a profité pour parler avec eux de la scène de Montréal et de leur fanbase française.

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avr. 15 2016, 9:45am


Photo - Nick Helderman

Depuis 2010, tous les trois ans, SUUNS revient. Avec Hold/Still, le quatuor le plus cool de Montréal sort un troisième album (aujourd'hui-même, toujours sur Secretly Canadian) attendu de pied ferme par des fans français de plus en plus nombreux. Une fanbase fidèle comme seule la France ou le Japon savent en produire et à qui on ne donnera certainement pas tort. Avant de mourir étouffé par le nouveau M83, on a profité de leur passage récent à Paris pour rencontrer les deux membres fondateurs du groupe. A ma gauche, le chanteur Ben Shemie, petit canon brun ténébreux doté d'un sens aigü de l'analyse, qualité finalement assez rare dans le monde indé. A ma droite, le guitariste/bassiste Joe Yarmush, garçon plus pragmatique, brut de sirop d'érable. Détendus, Ben & Joe nous expliquent comment ils ont survécu à la récompense empoisonnée de « Best new band of the year » du NME et pourquoi leur ville est mieux que les autres.


Noisey : Ça gaze les gars ?
Ben Shemie
: Cool, ouais. Contents d'être là. On a plus joué en France que n'importe où ailleurs dans le monde. On s'est même offert un Tour de France lors d'une précédente tournée pour le festival des Inrocks.

Après Zeroes QC et Images du futur, vous voilà de retour avec Hold/Still. C'est quoi l'histoire ?
Ben Shemie : On ne raisonne pas comme ça. On se dit pas qu'on finit un disque et qu'ensuite on en commence un autre. On écrit tout le temps, et tourner beaucoup produit aussi ses effets. C'est juste un nouveau chapitre, quelque chose de différent. On n'a pas enregistré à Montréal par exemple. Voilà un album différent avec des vieux trucs qui trainaient et qu'on a retravaillé, et d'autres complètement nouveaux, parfois écrits très rapidement.

Pourquoi avoir choisi John Congleton pour le produire ? Parce qu'il avait bossé pour Clinic, Polyphonic Spree ou Bill Calahan ?
Joe Yarmush
: Il est venu à un de nos concerts à Dallas il y a quelques années. Il nous a dit que c'était un grand fan et qu'il voulait produire notre prochain disque. Pour Hold/Still, on voulait du sang neuf, et on a repensé à lui. Ca avait du sens de bosser avec un fan, d'aller passer quelques semaines à Dallas.

Mais quand vous l'avez rencontré, vous connaissiez ses productions ou pas ?
Ben Shemie
: C'est marrant car on en parlait ensemble avant que tu n'arrives. En commençant à bosser avec lui, on s'est rendu compte qu'il avait produit beaucoup de disques qu'on aimait énormément.

Joe Yarmush : On déjeunait et comme d'habitude, on discutait musique. Je parlais de disques que j'aimais et il me disait « ah oui, c'est moi qui l'ait produit »...

Dallas, le Texas, c'est l'opposé du cool, non ?
Ben Shemie : Non. C'est une ville plutôt cool, pas aussi conservatrice qu'on pourrait le penser. Cette réputation, c'est surtout à cause de la série Dallas et de JR Ewing. Ok, c'est au Texas. Mais on était seulement là-bas pour 3 semaines avec des gens du coin donc on n'a vu que les endroits cool.

Joe Yarmush : On en a probablement vu qu'une petite partie mais ça m'a beaucoup plu. Je sentais l'espace autour de moi, un peu comme à Austin, avec pas mal de jeunes artistes. Il y a de plus en plus d'endroits qui te permettent de faire de la musique. Mais pourquoi cette question ? Les Français se sentent parfois supérieurs aux autres, non ?

Ah bon ? Finalement, ça ressemble à Montréal votre histoire, vous n'avez pas pris beaucoup de risques.
Ben Shemie : Non, ça n'a rien à voir. Mais on était là pour bosser et on passait tout notre temps en studio. Un café le matin, studio la journée, puis dîner. Une ville fonctionnelle pour nous. Tous nos potes étaient surpris qu'on aille là-bas, mais on a apprécié. On s'est même fait un match de base-ball et un concert au théâtre de Dallas. Lee Harvey Oswald était aussi passé par là-bas, remarque.

Vous pouvez nous faire un bref rappel des débuts du groupe pour les retardataires ?
Ben Shemie : Les débuts, c'était Joe et moi, des potes de la scène musicale de Montréal que tout le monde commence à connaître maintenant. On faisait des jams, on enregistrait des démos pourries dans la cave de ma mère, c'était du pur fun. Je connais Liam [batteur] depuis l'école, il m'a présenté Max [claviers] et on a commencé à tous jouer ensemble. On a exactement le même line up depuis nos débuts. Aucun départ, personne de viré, ce qui est assez inhabituel pour un groupe de notre genre. Ensuite, c'est le parcours classique : beaucoup de concerts à Montréal, Toronto, un 45 tours, puis un EP... On a commencé de façon très modeste, et on a mis plus de trois ans à enregistrer un album. Sans label. Bien sûr, on avait notre petite réputation à Montréal. Celle d'un bon groupe live. Mais rien de plus.

Trois ans plus tard, vous aviez été désigné par le NME comme « meilleur nouveau groupe de l'année ». Ça sentait le sapin, non ?
Ben Shemie : [Rires] Quand on a commencé à tourner, on avait aucune idée de ce qu'on allait vivre. Premier concert à Paris, et c'était sold out ! Alors qu'on n'avait jamais eu un concert sold out jusque là.

Joe Yarmush : C'était super bizarre.

Ben Shemie : On n'a jamais fait gaffe à la reconnaissance de la presse, même à nos débuts.

Joe Yarmush : Rien n'a vraiment changé depuis d'ailleurs. C'est vrai que nous ne sommes plus les gamins qui veulent tout défoncer, qu'on a choisi de consacrer énormément de temps à notre musique, et à tout les aspects de ce business, mais on est resté cool je crois. Même si c'est devenu plus sérieux et qu'on veut vraiment sortir de très bons disques. Tous ces changements arrivent quand les fans arrivent. A un moment, c'était que du fun. Aujourd'hui, c'est du fun ambitieux.

Ben Shemie : Parfois, c'est plus cool qu'aux débuts, et parfois moins, tu ressens plus de pression. Mais on fait de la meilleure musique.

Depuis quelques années, la scène de Montréal prend beaucoup d'espace. Ça va finir par lasser, non ?
Joe Yarmush
: Qui dit ça ? Dis-moi qui dit ça ?!

Ben Shemie : C'est vrai qu'il y a un paquet de groupes à Montréal. A un moment, c'est devenu la ville dont il fallait venir pour marcher, et c'était loin d'être le cas dans les années 80 ou 90. Je ne sais pas si c'est encore cool de venir de là-bas, mais ce que je sais c'est que Montréal est toujours cool.

Joe Yarmush : Je suis pas d'accord. C'était supposé être cool aux débuts d'Arcade Fire, mais depuis ce n'est plus si trendy. C'est fini cette période. Même s'il reste encore énormément de bons groupes qui tournent seulement à Montréal. On les connaît. Toi non.

Pourquoi tant de bons musiciens là-bas ?
Joe Yarmush : Parce que les bons musiciens attirent les bons musiciens ! Voilà pourquoi !

Ben Shemie : Pas uniquement. Montréal, c'est aussi pas mal d'universités et des loyers dérisoires, deux éléments qui attirent les jeunes musiciens désargentés. Des villes comme ça, c'est de plus en plus rare de nos jours. Surtout en Amérique du Nord. On est des veinards. Quand tu démarres un groupe, t'as pas un rond. Alors quelles sont les options ? Il n'y a pas énormément d'endroits où aller. A un moment ça a été New-York mais aujourd'hui c'est impossible. Cette vile est ridiculement chère pour un jeune groupe. Il faut y bosser 24h par jour pour te payer un loyer, alors qu'à Montréal, tu sers des cafés dans un bar deux fois par semaine et ça te suffit pour te loger. En plus c'est alternatif, ouvert d'esprit, et tu peux faire ce que tu veux. Mais Montréal n'a pas que des bons côtés. Comme à Berlin, il faut être surmotivé pour être productif puisque tu peux vivre avec peu d'argent.C'est pour ça que j'aime New-York ou Paris, des villes où tu dois te battre si tu veux t'en sortir.

Il paraît que vous achetez pas mal de vinyls sur la route.
Ben Shemie
: Je n'achète plus de CD. Un vieux Coltrane en CD, je me demande vraiment qui veut acheter ça. Je préfère de loin l'écouter en streaming, c'est plus pratique, plus rapide, plus agréable.

Joe Yarmush : Moi aussi. J'achète pas mal de trucs sur Itunes. Et un peu de vinyls mais je préfère les MP3. Pour leur côté pratique. C'est moins weird.

A propos, c'est qui le plus weirdo dans le groupe ?
Ben & Joe : Max !

Ben Shemie : Haut la main et loin devant nous. Il n'est pas vraiment weird mais c'est le plus excentrique.

Sans parler ésotérisme, Hold/Still contient de bonnes vibrations. Vous vous considérez comme des songwriters ou comme des créateurs d'amosphère ?
Ben Shemie : L'atmosphère dont tu parles, je crois que tu l'atteins grâce au songwriting. C'est une chose d'écrire de belles chansons et de savoir bien les jouer. C'en est une autre de les enregistrer correctement pour atteindre cette vibe, cette densité qu'on recherche aussi. Notre idée, c'était bien sûr de partir de morceaux écrits pour les emmener vers cette vibration. Et j'ai l'impression qu'on y est parvenu sur Hold/Still.

Joe Yarmush : Les années passant, on progresse énormément sur les techniques d'enregistrement, sur notre capacité à atteindre ce qu'on veut entendre. On sait ce qu'on veut. Et on sait y arriver, comment l'enregistrer. Ce n'était pas le cas au début du groupe, on tâtonnait beaucoup. Maintenant, on parle entre nous de ce qu'on veut obtenir, de la couleur du morceau, de l'atmosphère à créer. En gardant un équilibre avec l'instinct pour ne pas se perdre. On a la chance de ne pas être un groupe « de genre », donc on peut se permettre d'essayer pas mal de choses, d'expérimenter. Même si on ne se lancera jamais dans un disque de reggae, on ne s'interdira pas d'intégrer des éléments de dub dans un titre si on pense que c'est efficace et pertinent.

Hors de question de se quitter sans un scoop sur le groupe. D'autant que vous avez une grosse fanbase en France. Alors ?
Ben Shemie : Euh…

Joe Yarmush : Un truc qu'on aurait jamais dit en interview ?

Ben Shemie : J'ai peut-être quelque chose. Il y a une coïncidence assez troublante, c'est qu'on est tous les quatre issus d'une famille de 3 enfants, et qu'on est tous l'enfant du milieu. A part Liam. Et puis il y a autre chose : aucun de nous n'a de tatouage. Et ça, c'est rare. C'est pas un putain de scoop, ça ? On en a jamais parlé avant.

SUUNS sera à Paris le 30 mai, au Cabaret Sauvage, dans le cadre du festival Villette Sonique.

Albert Potiron est sur Twitter.