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Didier Lestrade : « Je rêve d’un revival F Communications »

Pourquoi, malgré la fascination actuelle pour les années 90, le catalogue du label de Laurent Garnier et Eric Morand n'a pas été redécouvert ?

Didier Lestrade

Didier Lestrade


Photo - Christophe Monier

F Communications a été le label de techno français qui a préparé le succès de la French Touch, c'est évident. Mais depuis 2008, la marque est en sommeil. Plus triste, les jeunes qui nourrissent la nouvelle vague électronique la connaissent peu. C'est un autre cas mystérieux d'un héritage musical qui s'oublie.

Faites le test. Sortez un vieux maxi ou un CD de Sooffle ou d'Aurora Boréalis et faites le écouter à un jeune passionné de musique électronique. S'il a entre 20 et 25 ans, il y a une grande probabilité pour qu'il dise « Ouais c'est pas mal mais il manque quelque chose ». Dans cette tranche d'âge, certains sont connus de tous comme « Acid Eiffel » de Laurent Garnier ou « Alabama Blues » de St Germain. Mais le reste de l'immense catalogue de F Com tombe lentement dans l'amnésie malgré une fascination quasi générale pour tout ce qui est sorti dans les années 90. Technotronic, Snap, n'importe quel tube d'euro techno est passé par la cure de jouvence des remixes mais les disques de Scan X ou d'Aqua Bassino ne sont plus écoutés. On pourrait répondre à cet étrange bilan en avançant que F Com n'a jamais produit de tube populaire à part « Flat Beat » de Mr Oizo. Et que tout est question de cycle.



Il faudra peut-être attendre qu'un phénomène de mode fasse revivre certains de ces disques à travers une pub de voiture ou de parfum. Mais quinze ans ont passé depuis le sommet de F Com et la production actuelle est si riche qu'il est tout à fait possible que F Com reste un élément de nostalgie pour ceux qui ont connu cette époque. Comme Soul II Soul, c'est un exemple étonnant du besoin de rappeler les mythes fondateurs.

Créé par Laurent Garnier et Eric Morand en 1994, F Com a été le chouchou de la presse musicale anglaise avec de nombreuses couvertures de DJ ou MixMag pour Laurent Garnier et Shazz. F Communications fut lancé après les premières années d'Eric Morand chez Fnac Division, le premier vrai label français house qui ne se limitait pas, comme les autres, à sortir des licences des tubes américains. Fnac Division a signé les premiers artistes de F Com, qui ont ensuite rejoint le label pour développer un son très français, entre deep et hard techno avec au milieu des artistes mélancoliques comme Nova Nova et A Reminiscent Drive. L'accent était mis sur la sophistication des productions et un graphisme des pochettes irréprochable, longtemps l'exclusivité de Geneviève Gauckler.



Une belle équipeÀ ce moment, la collaboration entre Garnier et Morand est idéale, complémentaire. Le premier est un étendard national et promotionne les disques de F Com dans ses sets. Il dispose d'un réseau de DJs autour de lui et oriente le contenu du label vers une techno qui cogne de plus en plus, c'est le moment où la Love Parade de Berlin se popularise avec plus d'un million de participants. Eric Morand est le manager du label, celui qui rassemble autour de lui le graphisme des pochettes, les relations avec les artistes et la presse, l'organisation interne. Le fait qu'il soit gay donne aussi à F Com une aura tolérante, à une époque où la house a toujours la réputation d'être une musique-de-méchants-pédés.

En terme d'image, F Com illustre l'idée d'un label correct qui respecte les artistes comme les médias avec une vraie conscience politique. C'est peut être cette manière de faire les choses bien qui l'écartera du succès des Daft Punk et autres leaders de la French Touch dont les contrats sont surtout contrôlés par des avocats qui font monter les enchères des négociations avec les majors. Cette attitude agressive, si opposée aux idéaux de la house du début, marquera la lente perte de vitesse de F Com. Le studio a préparé la voie pour Air, Cassius et Dimitri from Paris mais n'aura jamais le succès de ces derniers. Enfin, l'injonction de faire de la scène ne facilitera pas la vie des artistes de l'écurie F Com. Si les Daft passent facilement du studio à la scène, ce sera beaucoup plus frustrant pour Laurent Garnier, Shazz et St Germain.



La dilution des compilations d'easy listeningLes années 90 offrent la meilleure période à F Com, comme partout ailleurs dans la house et la techno. Mais un effet pervers se prépare. C'est la vague de l'easy listening, des compilations Café del Mar, la lounge music des compilations Costes. Le noyau central de F Com excelle dans une deep house techno que l'on entend de plus en plus dans les cafés et les soirées promotionnelles. On pénètre dans l'événementiel, cet atroce mélange entre musique électronique et vernissages d'expo ou de mode. Plus on s'approche de la bulle d'Internet de 2000 et plus l'argent coule et tout le monde en veut une part. D'un côté c'est la preuve que la house, longtemps marginalisée, peut devenir un support commercial, ce qui est finalement bien. De l'autre côté, c'est la gloutonnerie, les sponsors publicitaires, les partenariats incompatibles. La musique exceptionnelle et belle de Nova Nova et A Reminiscent Drive se dilue dans une muzak qui devient un genre à part. Ironiquement, les plus belles compilations de F Com seront dans cette veine, comme Musique pour les Plantes Vertes.

F Com se désagrège avec les dernières années 2000. On ne racontera pas ici de potins car il y en a très peu. Eric Morand prend le large, au sens strict, en se consacrant à sa passion de la mer, des bateaux, vivre simplement et loin de tout. Laurent Garnier est toujours là et poursuit sa voie avec plus de détachement mais toujours beaucoup de passion. La Home Page du site de F Com se fige en 2008. Pendant ce temps, l'explosion de la nouvelle techno française est poussée par une jeunesse qui est souvent née au moment de la sortie des plus beaux disques de F Com. Pour l'instant, ils ne semblent pas être attirés par ce son, peut être trop gentil, trop mélodique.



Alors pourquoi un tel oubli ?Je ne sais pas comment expliquer ce désintérêt pour F Com et je ne cherche pas non plus à suggérer une nostalgie. Je me pose juste la question de cet oubli historique envers un des labels français qui a tant fait pour la cause techno. Bien sûr il y a d'autres labels qui ont contribué, d'ailleurs Red Bull va fêter les 20 ans de Versatile qui le mérite bien. Mais F Com avait un son très reconnaissable qui me semble proche des origines sentimentales de la techno actuelle, telle qu'elle est jouée à Concrete par exemple.

On pourrait argumenter que F Com était peut être trop sophistiqué, que ça ne cartonnait pas assez (bien que) et parmi mes disques préfèrés du label, il y a beaucoup de titres assez moody qui conviennent surtout au format radio, difficilement applicables au dancefloor d'aujourd'hui. Mais cette veine de techno mélodique était très présente chez Prescription à la même époque. Enfin, il est désormais évident qu'il ne peut pas avoir de revival de nos jours sans un travail de remixage et de buzz. Si personne ne relance les disques de F Com sur Soundcloud avec une stratégie claire, alors le catalogue entier disparaîtra.



It's NOT fair

Il est donc intéressant de noter qu'un label aussi central soit si peu crédité aujourd'hui. Il me semble qu'une des raisons doit être cherchée chez les jeunes qui aiment la techno ont une conscience finalement réduite de la stigmatisation dont elle souffrait il y a 20 ans. Ils ne peuvent tout simplement pas se rappeler à quel point la house et la techno étaient détestées alors. Quand on lit une des rares interviews d'Eric Morand sur Internet, on a des exemples concrets du blocus anti-house imposé par les directeurs de radio ou de majors. Yves Bigot, alors directeur de Fnac Music, détestait la techno et avait sorti à Eric Morand, lors de leur première rencontre, que « la techno c'était pas de la musique et puis c'est pour les camés de toute façon ». Je peux vous garantir que le point de vue était général dans toutes les maisons de disques françaises depuis le milieu des années 80, très marquées par le rock, qui ne comprenaient pas la house et ont presque tout fait pour ralentir son avancée. Il y avait donc une injustice musicale qui rappelait celles dont avaient souffert le punk à ses débuts, la disco, le rap, la hi-NRG, en fait tout ce qui était différent. C'était très logique dans l'isolement culturel de la France.

En fait, F Com était apprécié par conviction, par militantisme même. On voulait encourager ce label pour tout ce qu'il faisait. Le graphisme, la promotion, l'image, F Com était le premier exemple d'un professionnalisme techno alors que les pays voisins avaient déjà ça depuis longtemps. A ce stade, il y avait déjà eu des exemples de mouvements techno partout en Europe : le New Beat en Belgique, le gabber aux Pays-Bas, l'italo House, le baléaric en Espagne et bien sûr Berlin, déjà. Ce n'était pas un désir patriotique mais une envie de voir ce courant s'imposer en France, ce qui arrivera finalement avec la French Touch. C'est triste à dire mais un tube aussi magnifique et pop que « Music Sounds Better With You » ne pouvait pas sortir chez F Com, il lui fallait une grosse major pour l'imposer. Mais F Com reste la base, le vrai noyau originel de la house française.

« After E comes F », comme ils disaient.


Mon top 10 perso de F. Communications et Fnac Music

DEEPSIDE « Prelusion » (Fnac Music, 1992)

Peut-être que le monde est devenu trop dur pour un morceau aussi beau. Quand ce disque est sorti, on a crié intérieurement car on s'est dit que Ludovic Navarre et Shazz avaient déjà atteint leur but. Flawless. Seulement 6613 vues sur Youtube.

SOOFLE « How Do You Plead » (Fnac Music, 1993)

Un hommage à Blade Runner alors que Vangelis commençait tout juste à être crédité pour la BO magistrale du film. Une ambiance de pluie et d'ombre avec des samples vocaux qui poussent un groove comme le ferait I:Cube.

NUAGES « No Work Today » (F Communications, 1994)

Chuppa Chups techno, big smile shit. Encore une belle collaboration entre Shazz et Ludovic Navarre. Deep mais complètement pop, aurait mérité d'être plus connu. Super belles basses acides. Seulement 1049 vues sur Youtube.

D.S. - « Furioso » (F Communications, 1994)

Comment j'imagine Concrete certains soirs. Les basses acides sont tellement classiques qu'on dirait une remontée de Chicago huit ans après le début de la house. Banging shit ! Seulement 1049 vues sur Youtube.




NOVA NOVA « DJ GG » (F Communications, 1995)

Deepness avec des basses acides to fuck with. Je pense qu'on arrive là à un des sommets du son F Com, ça a juste 20 ans et des poussières et il y a une clarté dans ce titre qui donne la chair de poule. Seulement 1545 vues sur TouTube.

NOVA NOVA « Elisa » (F Communications, 1995)

Deepness grand siècle tiré de l'album Memories. Michel Gravil et Marc Durif poursuivent un chemin qui tient du pélérinage. Beaucoup de retenue et d'amour sur un lit de break beats typiquement anglais. Seulement 2187 vues sur Youtube.

NOVA NOVA « Bewildered (Mas 1982 Dub) » (F Communications, 1995)

Complètement magnifique. Il y a beaucoup de Versatile dans ce mix, le même groove gras, lourd, funky, ennivrant. Je suppose que Dj Deep devait adorer ça, après tout c'est la techno qu'il passait sur FG au début des années 90. Seulement 1323 vues sur Youtube.

DUNE « Endless » (F Communications, 1994)

Rave polie tirée de The Alliance EP. F.e.o.s et Laurent Garnier partent dans une expédition acide de douze minutes qui arrache toute résistance et épuise comme une free party à peak time. Seulement 1938 vues sur Youtube.

A REMINISCENT DRIVE « Two Sides to Every Story (Love From San Francisco Remix) » (F Communications, 1998)

J'ai toujours accroché sur ce morceau dès l'intro. Beaucoup de ressemblance avec un de mes albums préférés de tous les temps, celui de D*Note de 1997. Jay Alanski est un des grands producteurs sous-estimés de la house française. Tout est beau chez lui. Seulement 2781 vues sur Youtube.

ELEGIA « From Nowhere With Love » (F Communications, 1997)

J'ai une relation d'amour lointaine avec Laurent Collat, le producteur le plus fleuri et pastoral de la house française. Ce disque, comme tout ce qu'il a fait, est magnifique. Le vrai esprit Candy Flip - mais Normand. C'est tellement humble et bien produit.

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