Tour de France : Rouen

Des Dogs à Tahiti 80 en passant par Burn Hollywood Burn, Rosa Crvx, Sordide Sentimental et l'incroyable Micko Black.

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oct. 8 2014, 11:45am

Parce qu'à l'époque où les supermarchés vendent des bananes en sachet individuel, il est important de renouer avec ses valeurs et ses racines, nous avons proposé à des contributeurs Noisey et des invités de nous présenter une playlist exclusivement constituée d'artistes de leur ville d'origine, dans le cadre d'une rubrique intelligemment baptisée « Tour de France ». Après Bayonne, La Rochelle, Reims, Brest, Lyon, Tours et Poitiers, voici Rouen, présenté par notre invité Iris de Saint-Aubin d'Aubigny.

L’EXO 7
Au tournant de ce qu'il était convenu d'appeler, chez les critiques musicaux à chaussures pointues comme sur les plateaux des antennes locales de FR3, « l'explosion rock », Rouen était à la pointe. Située géographiquement sur le trajet de tout groupe à guitares qui descendait d'Angleterre entre 1975 et 1985 -juste derrière Le Havre, en fait- la ville a été un point de distribution crucial pour ce qui ne s'appelait pas encore le punk. Rouen, c'était un disquaire-label, Mélodie Massacre, à qui on doit les débuts des Dogs ou encore le 45t des Mozart du rien-à-branler, Les Olivensteins -dont vous pouvez toujours acheter l'intégrale ici.

C'était aussi une salle, l'Exo 7, où tout ce petit monde traçait son chemin en emmerdant à la fois leurs parents plus ou moins bourges, et le Golf Drouot. Les Gloires Locales, les Vermines, puis Mister Moonlight y côtoyaient Metallica, Tuxedomoon, Virgin Prunes ou les Clash, jusqu'à ce que l'héroïne, la parentalité feutrée et l'émergence des MJC ne transforment cette pyramide Aztèque de l'alternatif en discothèque moche où les rugbymen et les étudiants en géo venaient se faire sucer entre deux mojitos sur fond de Tostaky. Aujourd'hui, Dominique Laboubée des Dogs, cané en 2002, a une place à son nom ornée de son portrait, et Rouen a sa SMAC, le 106. L'Exo 7 a fini par fermer mollement en 2010, et la Ville aux Cent Clochers est redevenue un satellite culturel de Paris. Ça vous rappelle un truc, par chez vous ? Alors vous êtes un peu rouennais, vous aussi.

ROSA CRVX
Qu'est-ce qui se passe quand un étudiant des Beaux-Arts pétri d'Artaud, de culture batcave, et spécialiste en ferronnerie passe à l'acte ? Soit un massacre au famas à la sortie d'un bahut de banlieue, soit Rosa Crvx, le plus révéré des groupes réellement goth encore en activité en Europe et qui n'a traversé ni revirements metal ou electro foireux ni pause-puis-reformation-plutôt-que-de-tailler-des-rosiers. Depuis 1984, Olivier Tarabo et Claude Feeny mènent cette interminable procession qui mêle incantations en latin, chandeliers, « jeux de fer » (ensemble de performances expérimentales et sadiques dont le but est d'explorer le son du corps en souffrance) et instruments qui marchent tout seuls. Est-ce étonnant que le secret le mieux gardé de Rouen ressemble à une des gargouillse de sa cathédrale ? Pas vraiment.

MHÖNOS
Tant qu'on parle en latin, autant ne pas oublier les déglingös à capuches noires dont les messes à 4 basses (oui oui) hantent les tiroirs de labels comme Crépuscule du Soir ou Dead Seed Productions depuis 5 ans. Doigts d'honneur brandis devant tous les laptops immaculés de la hype du drone, leurs concerts ressemblent à ce qui arrive quant on remplace vos oreilles par des bols tibétains remplis de sang de vierge et de mauvais picrate : on entend clairement les forces primales antédiluviennes gratter le plancher de la civilisation judéo-chrétienne, et ça pique un peu.

MICKO BLACK
Ok les experts en géopolitique : Val-de-Reuil, aka VDR aka Val-de-Deuil, c'est le 27, on n'y fout pas les pieds à moins de se signer trois fois. N'empêche, ce type cite Saint-Sever dans ses lyrics, et pour ça, il est éternellement rouennais de droit. On connaît tous Saint-Sever pour ses sushis goût pétrole, son multiplexe aux relents de foutre tiède et ses vendeurs de cuir agressifs qui obligent les gamines de 16 piges à s'habiller comme dans Matrix ; Saint-Sever c'est déjà un peu le 27. Chapeau bas pour cet hymne au chibre et à la realness de Kinshasa que même Kanye West doit nous jalouser du haut de sa tour d'ivoire.

BURN HOLLYWOOD BURN
Ce que la moitié des crétins à baggy et des binoclards P.C. du début des années 2000 n'ont pas compris chez ce groupe sabordé après deux EPs signés respectivement chez Overcome et Exutoire, c'est qu'ils n'en ont jamais eu rien à foutre de « délivrer des messages ». Adoubés « meilleur groupe français » par Stephen de Kickback, révérés par la clique Catharsis / Crimethinc, au lieu de devenir gros ils ont tout simplement préféré pondre le hardcore le plus tendu de l'époque, défoncer des loges au marteau-piqueur, réclamer la libération de Maurice Papon, jouer sur des parkings dans des pays des Balkans et participer à une pièce d'Edward Bond en jetant des œufs sur les attachés de presse.

THE ELEKTROKUTION
Oui, Rouen a eu aussi son groupe en The. Sauf que les cinq gonzes que la ville portait malgré eux comme les héritiers des Dogs préféraient Bad Brains et Urban Waste aux groupes à bottines. Ils s’amusaient d’ailleurs à scandaliser les sosies de Frank Margerin qui croyaient avoir affaire aux énièmes enfants cachés de Philippe Manoeuvre en entrant sur scène sur du Booba. Suicidé en 2012, le groupe a paraît-il encore quelques fidèles. Il faut dire, cette recette gros-boulons à mi-chemin entre les Oblivians, New Bomb Turks et MC5 n'a jamais eu aucune chance de faire tomber les gonzesses, alors autant arrêter et passer à autre chose. Quoi ? On me dit que je me trompe à ce sujet.

CORDIER STREET
Sorte de version mongolienne de Path Of Resistance, ce groupe aussi festif qu'éphémère n'a pas fait que mouliner sur une zone industrielle un peu comme ça : il a poussé le bouchon jusqu'à enfreindre la loi sacrée qui veut que le 27 soit un peu le New Jersey des rouennais, avec leur concept « 2-7-6 », alliance contre-nature du 27 et du 76. Mais 2007, c'est loin, et une bonne partie des kids qui se savataient en Umbro sur cette vidéo font maintenant Lazare, ouvrent pour Bulldoze ou Merauder, et là ça rigole nettement moins, bande de tapins.

TAHITI 80
Il va vraiment falloir arrêter de comparer ce groupe à Phoenix, maintenant, s'il vous plaît. Qu'est qu’il y a de versaillais dans cette pop parfaitement sunshine trempée dans la soul blanche ? Déjà, aucun bec-de-lièvre, alors je vous en prie. Ah si, leur seul point commun, c'est que Tahiti 80 a longtemps enregistré et répété au Kalif, complexe artistique situé aux portes de Darnétal, la ville la plus consanguine de France avec Versailles -la rabla, la poliakov et la brique rouge en plus. D'ailleurs, voir sortir Neal Pogue (oui, l'ingé son d'Outkast, Nicki Minaj, M.I.A. ET Tahiti 80, donc) des chiottes du Kalif entre deux répètes des Ramines a clairement changé ma conception de l'espace-temps, et pour ça, merci Xavier Boyer et consorts. Le nouvel album de Tahiti 80, Ballroom, cassera d'ailleurs la baraque d'ici quelques jours.

SORDIDE SENTIMENTAL
Mené par l'inconditionnel de science-fiction Jean-Pierre Turmel et Yves Von Bontee, « Sordide », avec son logo parodiant une célèbre marque de gomme à mâcher, piétine les frontières étriquées de la définition de « produit culturel » depuis 1978. Axée sur des pressages remaniés de monuments comme Joy Division, Psychic TV, Throbbing Gristle ou Red Crayola, mais aussi sur des découvertes locales comme Rosa Crvx ou Steeple Remove, la ligne directrice du label est un savant mélange de philosophie avant-gardiste, de jiu-jitsu sonore et d'illustrations hallucinantes. Jean-Pierre Turmel, en vrai passionné, renâcle toujours à l'idée de se mêler aux audiences vulgaires et suantes peuplées d'imbéciles qui saisissent à peine la valeur révolutionnaire des groupes qu'il a suivis et suit toujours -sait-on d'ailleurs qu'il a traduit la Psychick Bible de Genesis P-Orridge ? Maintenant oui. Il préfère rester loin des effets de manches et c'est tout à son honneur.

GRAND GURU
Dans une ville gangrénée par les ragots, la mauvaise foi et la nostalgie pathogène, Dinitros « War Machine » Grand Guru fait figure de messie, et on sait pourquoi. Cet oiseau déplumé de 3m10 de haut a un soir volé aisément la vedette à Pete Doherty (qui d'ailleurs n'a même pas osé monter sur la scène du 106 ce soir-là) devant 2000 collégiennes qui ignoraient tout d'Hasil Adkins. Il est aux manettes d'un label, d'une émission de radio et d'un zine, joue dans deux groupes, dort une demi-heure par nuit et vous dira que Negative Approach, en fait, c'est du blues.

P’TIT WILLY
Si vous avez un grand-frère qui a fait des conneries, ou tout simplement si vous avez la télé, vous connaissez probablement le destin de William Deligny, alias P'tit Willy. Si ce n’est pas le cas, sachez qu’il fut le guitariste du plus emblématique des groupes de oi! à tendance natio-farceuse du Paname des années 80, Evil Skins, et que depuis 1992, il est le moine Vaisnava. Tout y est raconté ici. La glande, les rivalités, l'encastrage de la tête d'un mec entre une roue de bagnole et un trottoir, le hachoir, tout. Et aussi ce besoin de passer à autre chose qui a inondé l'existence de Swami Bretelles comme l'onde pure éteint le plus furieux des brasiers. On connaît la tendance de certains neusks à couper au 4x4 à travers les champs de l'Histoire ; et cette fois, c'est aussi improbable que sincère. Son temple, reconnu officiellement lieu de culte par l'état après une longue bataille juridique, accueille les bikers en perdition et les âmes en peine à Saint-Etienne-du-Rouvray, rive gauche de Rouen. Il a même reformé un groupe à la gloire de la non-violence, un moto-club nommé Ahimsa et continue de filer de la bouffe au curry aux pauvres en toge Ben Sherman. Chapeau.

Iris de Saint-Aubin d'Aubigny n'est pas sur Twitter - ni personne dans la Ville aux Cent Clochards d'ailleurs.