Depuis 6 ans, David Rothenberg ratisse les océans pour jouer de la clarinette avec les baleines à bosse

« C'est comme jammer avec un alien de la taille d'un bus, mec. »

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oct. 17 2014, 11:00am

Imaginez-vous un instant en train jammer avec les musiciens les plus énormes de la planète. Pas énormes genre Pharrell Williams ou Kanye West, mais littéralement énormes : des musiciens de plusieurs tonnes. Des putain de baleines à bosses. Pouvant atteindre un volume indécent (70 décibels) et tenir jusqu'à 23 heures sans la moindre interruption, le chant d'une baleine est considéré par ses nombreux adeptes comme la plus belle musique du monde. Même si plusieurs lois maritimes interdisent à l'Homme de trop s'approcher des baleines ou de les déranger, quelques personnes ont décidé d'outrepasser ces lois, juste pour le plaisir de jammer avec des cétacés.

Le professeur de musique David Rothenberg fait partie de ces personnes. Voilà maintenant 6 ans qu'il collabore avec des baleines. Grâce à un micro qu'il immerge pour recevoir et envoyer des sons produits par les animaux et les humains, il joue de la clarinette à des colonies de baleines du monde entier, de la Russie à Hawaii. Il a même enregistré un album avec elles, intitulé New Songs Of The Humpback Whale. À quoi ça ressemble ? Pour être tout à fait honnête, à du rock progressif enregistré sous l'eau par un heroïnomane.

On est allés à la rencontre de David pour lui poser quelques questions sur ses jam sessions aquatiques illégales.


Noisey : Salut David, est-ce que tu peux m'en dire un peu plus sur la relation entre la musique et les baleines ?​
David :
Ça n'est qu'à la fin des années 60 que les gens ont appris l'existence du chant des baleines à bosses, qui est le plus long de tout le monde animal. Tous les milieux musicaux se sont immédiatement intéressés à cette découverte : le classique, avec des travaux de George Crumb et Alan Hovhaness, mais aussi le jazz avec Charlie Haden et Hamiett Bluett, ou la pop, avec Judy Collins, Pete Seeger, Lou Reed et même la Partridge Family.

Wow, ça fait presque autant de collaborateurs que sur un album de Calvin Harris. Comment est-ce que les baleines ont fini par se retrouver sur des disques ?​
Le premier album qui comportait des chants de baleines, Songs Of The Humpback Whale, est l'album d'enregistrements naturels le plus vendu au monde. Il a été plusieurs fois disque de platine.

Pourquoi est-ce qu'il a autant marché ?​
Les gens qui écoutaient l'album étaient tellement bouleversés qu'ils en pleuraient. Ça changeait leur vie. Ça a été le déclencheur principal du mouvement Sauvez Les Baleines, dont j'ai parlé dans mon livre Thousand Mile Song.

Comment décrirais-tu le son d'une baleine ?
Il y a des grognements, des gémissements, des hurlements, des battements, des sifflets, des cris. Leur chant possède une structure incroyablement riche et complexe. Chaque son est remarquable.

Quand as-tu entendu parler pour la première fois du chant des baleines ?
Probablement quand j'étais adolescent, au lycée. Peu de temps après, j'ai entendu parler de Paul Winter, qui avait fait un disque avec des baleines, Common Ground.

Et quand as-tu décidé que tu voulais jouer de la musique avec elles ?​
Mon premier projet de musique en collaboration avec les animaux était un livre accompagné d'un CD qui s'appelait Why Birds Sing. Après ça, je voulais faire quelque chose avec des baleines, mais ça a été dur de convaincre l'éditeur de le faire. J'ai dû me pointer dans son bureau et taper du poing sur la table.

Ça a marché ?
Ouais, ils ont fini par être d'accord. Et l'aventure a commencé. J'ai voyagé partout à travers le monde pour trouver des gens qui seraient en mesure de m'aider à jouer avec les baleines. J'ai commencé au Shedd Aquarium à Chicago, ensuite j'ai navigué sur la Mer Blanche, en Russie Arctique, pour traîner avec d'anciens scientifiques communistes. Puis Vancouver Island avec Jim Nollmann, qui joue de la guitare électrique avec les orques depuis super longtemps. Mais Mauii est le meilleur endroit pour jammer avec les baleines à bosses. Il y a tellement de colonies et j'ai si peu de temps !

Il n'y a pas de lois contre ça ?
Si, le Marine Mammal Protection Act, décrété par Richard Nixon, si je me souviens bien. C'est une loi qui interdit de harceler des mammifères marins, et ça inclut le fait de jouer de la musique pour eux ou avec eux. Donc ne vous amusez pas à ça, sauf si vous êtes prêts à en subir les conséquences.

Quelles conséquences ?
Je pense que vous pouvez recevoir une amende, voire aller en prison, mais ça ne m'est pas encore arrivé.

Donc tu es prêt à risquer un séjour en prison ?
Oui, pour la cause de l'art inter-espèces !

Tu étais inquiet en enregistrant cet album ?
Non. J'étais sûr que je ne leur faisait aucun mal. Et si jamais ça les dérangeait, il me suffisait juste d'arrêter. D'autres activités humaines, qui elles sont parfaitement légales, leur font beaucoup plus de mal. Notamment les moteurs de bateaux qui font énormément de bruit. Ou les tests de sonars de la marine, qui font exploser la tête de certaines baleines à bec. La Cour Californienne a déclaré ces tests illégaux, mais la Cour Suprême a annulé sa décision. Le juge Steven Breyer a même dit : « Pourquoi on en fait tout un plat ? C'est le rôle de l'armée de détruire l'environnement, non ? »...

À quoi ressemble une journée d'enregistrement avec des baleines ?
Généralement, c'est juste moi sur un bateau, avec un casque audio, en train de jouer de la clarinette dans un micro, qui diffuse le son dans un haut-parleur sous-marin. J'écoute aussi les baleines via un micro placé dans l'eau, un hydrophone. Et j'essaye de jouer selon ce qu'elles jouent.

Ça marche bien ?
La plupart du temps, il ne se passe rien. Elle chantent, je joue, et avec un peu de chance ça colle ensemble. Les moments où les baleines réagissent clairement à ce que je fais sont rares. Mais quand ça arrive, c'est vraiment impressionnant. J'ai l'impression de créer un pont musical entre l'air et l'eau. Hawaii est l'un des meilleurs endroits au monde pour entendre les baleines à bosses chanter, elles le font de novembre à avril. C'est là que j'ai enregistré mes duos clarinette/baleine les plus réussis.

Comment décrirais-tu ces moments ?
C'est comme jammer avec un alien de la taille d'un bus, mec.

Pourquoi est-ce que les gens devraient écouter cette musique, selon toi ?
Eh bien, plus on ouvrira le champ des possibilités en matière de musique -particulièrement avec cette musique qui provient du monde naturel- plus on lui accordera de la valeur et plus on fera d'efforts pour la sauver.

As-tu déjà été tenté de leur jouer de la pop ?
Je ne leur fais pas vraiment écouter ma musique, j'interagis avec elles. Je joue une mesure, puis je m'arrête. J'attends. J'écoute ce qu'elles font, je les rejoins, comme si j'improvisais avec un vrai musicien qui ne parle pas ma langue.

Tu n'as pas envie de voir comment elles réagissent à l'EDM ou à HollySiz ?
J'ai joué avec un musicien electro et des rossignols à Berlin. Ça se passait dans un parc à minuit. Mon ami Korhan Erel samplait le chant des oiseaux en direct et le remixait avant de leur renvoyer. Ils ont eu l'air d'apprécier, mais pas d'être spécialement déconcertés. Ils aiment juste le son.

Quelle musique tu ferais écouter aux baleines, alors ?
Hmm, je pense que jouerais des beats électroniques rapides aux dauphins et aux mâles beluga. Leur palette sonore se rapproche assez des beats syncopés du dubstep. Alors que les baleines ont un son plus grave, lourd, et lent - la plupart du temps.

Donc dauphins = dubstep ? Et baleines = sludge ?
On peut voir ça comme ça.

Ok. Merci David !