Violence Conjugale est de retour pour distribuer les mandales

Les Bordelais passent aux aveux sur leur nouvel album « Vices Et Mensonges », qu'on vous fait écouter en intégralité.

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févr. 25 2016, 1:45pm


Hymne synth-pop anxiogène rongé par des vibrations Giscardiennes, « Mirador », le premier titre de Violence Conjugale, a été découvert à la fin des années 2000 via des forums de spécialistes et présenté comme le single perdu d'un obscur groupe belge enregistré en 1981. La supercherie sera toutefois de courte durée : courant 2011, on apprendra que Violence Conjugale sont en fait Bordelais et existent depuis trois ans à peine. La blague n'est pas de première fraîcheur (Bill Drummond et Jimmy Cauty l'ont exploitée à bien plus large échelle il y a près de 30 ans avec KLF et les Justified Ancients Of Mu Mu), mais son efficacité reste imparable. Et le groupe suffisament solide pour assurer un album entier, qui sortira sur Born Bad en 2012, et où s'enchaîneront 10 tubes fielleux et outranciers (« Cobalt 56 », « KGB », « Blitzkrieg ») sous une pochette d'anthologie signée Kiki & Loulou Picasso.

S'est très vite ensuite posée une question : Violence Conjugale avait-il les épaules pour survivre à ce flamboyant coup d'éclat et transformer l'essai avec un deuxième disque, prouvant qu'il était plus que la pochade synth-wave à laquelle on l'a bien trop souvent réduit. Si l'on en croit Vices et Mensonges, le nouvel album du duo qui sortira le 11 mars prochain sur Teenage Menopause, la réponse est mais-oui-putain-oui. Bien conscients qu'il aurait été suicidaire de continuer à tanguer sur le fil séparant l'amour pur du foutage de gueule, Laurent (chant) et Jérôme (machines) opèrent avec ce deuxième disque un virage plus dur, plus frontal (« Pensée Positive » ou l’imparable « Kinski »), mais également plus fin, plus mélodique, renvoyant au Depeche Mode d'avant les stades (période Construction Time Again) et au Front 242 d'avant les backrooms paramilitaires (période Geography).

Preuves sur pièces ci-dessous, puisqu'on vous présente aujourd'hui Vices et Mensonges dans son absolue intégralité. Ça se passe juste là et on en a profité pour faire passer les responsables aux aveux dans une interview que vous pouvez lire juste après.



Noisey : Deuxième album, quatre ans après le premier. Ça va, c’est pas le rush.
Jérôme (machines) : On a tourné deux ans pour le premier disque, après quoi on est rentré dans une période de « mou ». La vie, le travail, pas d’idées... J’ai commencé doucement à faire des démos. Et au moment où on a eu assez de matière pour se lancer dans un deuxième album, le disque dur de mon ordinateur a crashé et on a tout perdu. Ça a été un peu dur mais au final, je pense que c’était ce qui pouvait nous arriver de mieux. On n’était pas très contents de ce qu’on avait fait et puis on n’était pas en forme, quoi. On a repris les démos en reprenant les morceaux de base dont on se souvenait, il fallait tout coucher très rapidement, faire des morceaux très basiques, surtout pour ne pas oublier les mélodies et les parties de chant. Et du coup on a fait tout le disque en trois semaines.

Vous ressentiez une pression après le très bon accueil réservé au premier LP ?
Jérôme
: Je dirais que non. JB de Born Bad avait été clair en nous disant d'entrée qu'il ne nous signait que pour un disque. Et on n'avait aucune attente ou demande de la part de Teenage Menopause. On savait juste qu’on ne voulait pas faire la même chose. Le premier album était comme un disque exhumé du passé, un genre d’hommage construit en 8 pistes, avec des synthés joués d’une certaine façon, des morceaux chantés d’une certaine façon. On s’est fait chier à ce que ça sonne faux au bon moment, même s’il y a eu des gens pour penser que c’était involontaire, à le mixer avec des reverbs de l’époque, avec des compresseurs de l’époque, être raccord le plus possible avec cette logique. Le nouveau, c'est autre chose. On adore tous les deux Depeche Mode, donc on est allés vers des sonorités plus industrielles. Il y a plus d’éléments rythmiques, plus d’harmonies, plus d’arrangements.

Laurent (chant) : Au moment de la sortie de notre premier album, il y a eu tout un revival coldwave et on s'est retrouvés au milieu de groupes qui se la jouaient parfois trop sérieux et trop croque-morts. Du coup, j'ai l'impression que beaucoup de gens ont cru à un disque parodique pour surfer sur la vague alors qu'en fait, on avait déjà commencé ce projet plusieurs années avant la sortie du disque.



Le second album est souvent vu comme un truc inexorablement raté.
Jérôme : On peut gérer la malédiction mais ce qui nous fait peur, c’est surtout la comparaison. Elle est systématique vu que tu n'as qu’un seul reférent : le premier album. Naissance du groupe, quelques chansons pour se définir. Pour le deuxième, il faut confirmer ou au contraire prendre le contrepied des trucs que tu avais commencé à dire.

Et tu dois faire avec le mec qui adorait au début et qui maintenant que les gens connaissent un peu, soupire que ce n’est plus pareil.
Jérôme : C’est aussi stupide que de comparer ta meuf actuelle avec ton ex. « Bah c’est plus sur Born Bad, j’en ai rien à foutre », « c’est moins décalé qu’avant »... Ça donne envie de répondre en enfonçant nous aussi une porte ouverte : celui-là c'est l'album « personnel ». Et le troisième sera sans doute celui du « retour aux sources ». [Rires]

Est-ce que l’idée, c’est comme disaient Brian Eno et Brian Wilson, de « jouer du studio » comme d’un instrument de musique ?
Jérôme : Complètement, oui. On a toujours fait deux ou trois versions de chaque morceau.

Vous avez introduit un sampler par exemple.
Laurent : Les rythmes sur ce disque sont très différents du premier disque. Là où on n’utilisait qu'une vieille DR55 en ajoutant parfois un peu de reverb dessus, on a aujourd’hui introduit des sons qu’on a travaillés de manière bien plus complexe. Il y a pas mal de bruits blancs qui remplacent les caisses claires, les kicks sont massifs, les charleys galopent : c’est clairement influencé par la techno et l'EBM.

Jérôme : On a vite vu que ce disque là pouvait se construire comme Reconstruction Time Again ou Some Great Reward de Depeche Mode, dans la même idée de cheminement où ils partent juste du synthé et d’un seul coup ils découvrent le sampler qui vient d’arriver.

Laurent : Au début, on voulait un truc qui sonne vraiment 1981. Sur le nouveau disque, on pourrait dire qu'on est allés jusqu'à 1987 .



Sur le premier album, la pochette était signée Kiki et Loulou Picasso, du collectif Bazooka, dans un esprit très növo/jeunes gens modernes. Sur Vices et Mensonges, on est davantage dans la sci-fi dystopique avec cet artwork de Freak City qui a un côté Rank Zerox.

Jérôme : On avait déjà fait plusieurs visuels avec Mathieu Freak City et il avait bien compris l’esprit du truc, le côté un peu cyberpunk. Son personnage me fait penser à Spider Jerusalem, le personnage de la BD Transmetropolitan. Ça et Rank Zerox, ce n’est pas une vision du futur que tu retrouves chez Spielberg, c'est certain.

Laurent : Et puis on préfère avoir des gens qui font de belles illustrations plutôt qu'avoir nos gueules sur la pochette. C'est sûrement plus vendeur d'ailleurs.

Est-ce que ça ne souligne pas justement le fait que Violence Conjugale fait une musique elle aussi dystopique ? Jérôme : Je n’y avais jamais pensé mais il y a de ça, oui. Tous les délires de paranoïa, ces lectures là se retrouvent. On remplace le « no future » par la certitude que le futur est glauque.

Le premier album sort sur Born Bad, le second sur Teenage Menopause. Vous visez le Grand Chelem de l'underground ?
Jérôme : Pour Born Bad, ça s'est fait par hasard : on avait mis les morceaux sur le net et JB dans sa quête de vieux disques est tombé dessus. Il a cherché des infos pour résoudre le mystère et il est tombé sur nous. Il s’est fait avoir mais a trouvé la blague plutôt bonne. On lui a fait écouter les autres morceaux et le disque s’est fait. Mais comme je le disais tout à l'heure, c’était un one-shot. Continuer sur Teenage Menopause nous semblait naturel vu que Froos et Elzo, qui dirigent le label, nous suivaient depuis le début. Nos copains bordelais de JC Satàn ont fait le chemin inverse, ils sont passés de Teenage Menopause à Born Bad. C’est plutôt logique pour eux, et nous ça va peut-être nous aider à nous débarrasser de cette étiquette garage qui persiste.

Justement, c’est dur de se trouver une « scène » quand on s’appelle Violence Conjugale, qu’on est constamment affilié à des revivals mal référencés, qu'on a pas le look ou l'attitude qui colle avec ce qu'on joue et qu'on ne passe pas des semaines en résidences subventionnées ?
Jérôme : On s’est retrouvés à jouer dans des festivals garage tout le temps, juste parce qu’on était signés chez Born Bad. Comme on ne voulait surtout pas faire partie du revival minimal wave qu’on ne peut pas blairer, ça nous convenait finalement. On pouvait se placer dans un entre-deux à la Suicide. On a d'ailleurs souvent joué dans des soirées organisées en marge de la diffusion du documentaire Des Jeunes Gens Modernes avec des vieux groupes qu’on apprécie, comme Guerre Froide ou Charles de Goal.

Laurent : On a le cul entre deux chaises : trop punks pour la scène à synthés, trop synthés pour la scène rock. On ne va pas se créer un look ou une attitude qu'on porterait comme une panoplie pour rentrer dans des cases, il y a assez de peigne-culs qui font ça. Si un groupe à besoin de 30 000 balles de communication pour vendre son album, c'est qu'il y a un gros problème. Ils feraient mieux de retourner vendre des assurances s'ils veulent faire du business.



Ça doit être chiant quand même de provoquer dès la première note des discussions genre « ça me rappelle un groupe en 1982 qui était super (mais qui n’a rien à voir en fait) ». Est ce que vous avez parfois l’impression d’être mal compris ?

Jérôme : Tu as tout à prouver sur scène et c’est plutôt cool, parce que quand tu as juste deux mecs avec un chanteur et un synthé, il faut aller chercher ailleurs ce qui va faire que tu envoies autant que les autres groupes du catalogue Born Bad. Les faits ont prouvé qu’on n’était pas des gothiques parvenus, on était aussi capables de descendre dans la foule et distribuer des mandales.

Vous dissociez la scène et le studio ? La précision, les lubies nerd de l’enregistrement d’un côté, la puissance et la bagarre sur scène.
Laurent : Ce sont deux manières de faire : en studio, on se prend la gueule pour paramètrer correctement le bruit d'une caisse claire ou l'enveloppe d'un synthé qui ne joue finalement que deux notes alors que sur scène, on veut faire pogoter les jeunes. Sur scène, il y a une réelle confrontation.

Jérôme : On adore tous les deux les gros concerts, que ce soit Cure ou Depeche Mode, les trucs un peu mammouth des années 90, avec les intros hyper mises en scène et des setlists hyper travaillées. Alors on va faire une intro en plus, on travaille l’ordre des morceaux alors qu’au final, les gens se retrouvent là et voient surtout l’énergie punk du truc. On a même eu quelques fachos à nos concerts au départ. Mais les gens viennent avant tout passer un bon moment, c’est la danse qui l’emporte sur tout le reste.

On dirait le pitch de Dirty Dancing. Est-ce qu’il n’y a pas ce risque justement, vu de l’esthétique et les paroles volontiers provoc, d'attirer malgré vous un public un peu craignos, comme ça a été le cas pour Joy Division ou Sham 69 en leur temps ?
Laurent : On a vite remis en place les quelques sous-merdes qui étaient heureux de tendre leur bras quand on jouait « Blitzkrieg » ou « Mirador ».

Jérôme : JB de Born Bad nous avait mis en garde sur deux ou trois morceaux du premier album, mais on les a abandonnés. C’était sulfureux et il n’y avait pas la blague qui fait marcher le truc, mais on ne les a pas abandonnés pour ça particulièrement, on les a laissés tomber parce que ce n’était pas de très bons morceaux. Et à part quelques boneheads au début, on n’a pas eu de problème. On peut brailler ce qu’on veut parce que les gens dansent et s’en foutent. Personne ne s’en émeut particulièrement.

C’est con, on n’entendra pas « Le Sida », morceau qui devait être en ghost-track de l'album. On y trouvait des paroles comme « Entraine-toi avec ton cousin, ça c'est vraiment malin ! Et si tu finis pédé, faudra pas venir pleurer ! Tiens-toi éloigné des singes pour ne pas l'attraper, c'est la sécurité ». Vous visiez le sticker Explicit Lyrics ? Ou le vote du Pas-de-Calais aux régionales ?
Jérôme : Même Teenage Menopause n’a pas voulu le mettre sur le disque.

Laurent : C’était une gigantesque blague. On avait juste de faire un truc ultra débile avec des paroles qui pourrait nous rapporter des plaintes d'associations et structures diverses. Un truc fait par deux gamins qui rient en s'ecoutant dire « Bite », « Pédé », « Couilles »...



La vidéo a eu pas mal d'importance dans les paliers franchis par Violence Conjugale. Il y a d’abord eu le clip très cool de « Mirador » qui l’a propulsé en tube locomotive, puis la vidéo filéme au Baleapop où ça chauffe un peu avec les hooligans du premier rang. Vous allez appuyer sur cet aspect de nouveau ?
Jérôme : Oui, pour le morceau « Amour Échec », c’est Seb du groupe H ø R D qui s’en occupe. Il y a un effet glitch très présent, des filles culturistes sont mises en parallèle de chercheurs de la Nasa. On avait chacun nos idées sur ce qu’on devait faire pour cette vidéo mais on détestait l’idée de l’autre. Laurent voulait mettre un faux groupe avec un fond vert qui illustrait les paroles au premier degré. Et mon idée était d’utiliser des images de stock footage et qui prenait une grosse distance par rapport au sujet avec des images très abstraites. C’était peut-être trop arty.

Vous venez de faire des remix pour Volcan avec vos projets solo respectifs, ce n’est pas un aspect que vous mettez particulièrement en avant.
Jérôme : Plim Plim, c’est un projet d’ambiant shoegaze électronique que je fais depuis une dizaine d’années. C’est basé sur la musique improvisée. Quand mon disque dur a crashé, je suis reparti à zéro, mais aujourd’hui ma priorité, c’est Violence Conjugale.

Laurent : Avec Club Amour, j’explore davantage le côté DJ. C'est assez différent de ce que je fais avec Violence Conjugale même s'il y a des éléments qui se rejoignent. Ça peut être synthpop, techno, electro. Le remix que j'ai fait pour Volcan reflète mon attirance pour la techno minimale et acid, j'aime prendre un morceau et le transformer en tout autre chose, ça me semble plus intéressant que faire un simple edit en ne rajoutant qu'un kick pour rendre le truc plus dancefloor. J'aime faire danser les gens pendant des heures.


Interview : Arnaud d'Armagnac / Texte : Lelo Jimmy Batista


Vices et Mensonges sort sur Teenage Menopause le 11 mars.

La Release Party se tiendra le vendredi 4 mars à Paris, au Café de la Danse, où le groupe se produira en direct live devant tout le monde, aux côtés de Jessica93 et Mountain Bike, dans le cadre du Big Mo Festival.

A noter dans la foulée que la Release Party de l'excellent premier album de Heimat, sorti lui aussi sur Teenage Menopause en ce début d'année, se tiendra ce samedi 27 février à Paris, à la galerie Treize (24 rue Moret, 11e).