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À 71 ans, John Waters rêve encore de tout saccager

Andrea Domanick

Le Pape du Trash et Prince de l'Immonde nous a parlé du climat politique aux États-Unis, de la culture du politiquement correct et du sens du mot punk aujourd'hui.

Costume de créateur flamboyant, coupe de cheveux impeccable et fine moustache en trait de crayon : John Waters ne ressemble à personne et c'est justement pour ça qu'il est reconnaissable au premier coup d'oeil. Mais avant que John Waters ne devienne John Waters, réalisateur, écrivain et artiste, auto-proclamé Pape du Trash et Prince de l'Immonde, c'était un gamin dégingandé de Baltimore qui s'incrustait dans les clubs punks, blouson en cuir sur le dos, longs cheveux gras pendouillant sur une clope allumée, et déjà, cette indéfectible moustache.

Et aujourd'hui, à 71 ans, c'est toujours au milieu des punks que Waters se sent le mieux, raison pour laquelle il a assuré le rôle de maître de cérémonie au festival Burger Boogaloo à Oakland. « Je me sens vraiment comme un vieux punk vicelard quand je suis là-bas », nous a-t-il confie-t-il, excité par sa troisième participation à l'événement organisé par Burger Records. Le line-up de cette édition 2017 rassemble Iggy Pop, X, les Buzzcocks ou encore Shannon and the Clams, entre autres. « J'adore ce festival ; pour moi, il a une âme que les autres n'ont pas. Le punk aujourd'hui est plus que jamais en opposition avec l'ordre naturel, et en même temps, il tend vers l'anarchie. Mais pour moi, c'est toujours une tribu. »

Une chose est certaine : cinquante ans après l'avènement du punk, Waters a toujours envie de saccager ce qui lui passe par la main. On est allés passer un moment avec lui de pour parler de musique, de la résurgence du politiquement correct, et de l'importance de garder son sens de l'humour face au gouvernement Trump.


Noisey : Pourquoi est-ce que tu te sens aussi bien dans les concerts de punk ?
John Waters :
Quand je vois des gens avec des crêtes, je me dis : « Hum, vous savez, ce n'est pas si nouveau que ça, hein. » [Rires] Mais ça l'est pour eux, et je pense que ça agaçe autant les parents aujourd'hui qu'à l'époque. Il est toujours question de rébellion, de mode, de musique, d'avoir envie de tout saccager. Quand des groupes déboulent avec 20 morceaux qui durent tous 10 secondes et qui sonnent tous pareil, c'est pour montrer qu'ils se moquent des conventions musicales, de la tradition. Je trouve ça délicieux. C'est comme faire partie d'un gang de bikers. C'est une mafia artistique. Un monde secret.

Ça signifie quoi pour toi, le punk ? Et qu'est-ce que ça signifie encore aujourd'hui surtout ?

Je me demande quel nouveau truc ils vont trouver pour faire chier les gens. Les looks sont géniaux dans ce festival, tu sais ? Évidemment, il y a des punks traditionnels, avec la crête et les épingles à nourrices - ce qui est tout sauf novateur, c'est presque nostalgique ! Pour les jeunes, c'est presque kitsch – même si je déteste utiliser ce mot – parce qu'ils reprennent un truc du passé. Comme à mon époque, où les hippies mettaient des fringues des années 30, parce que c'est ce qu'ils trouvaient dans les fripes. Donc le roi des punks pendant le festival, ce sera celui qui portera le truc de fripe que personne n'a acheté, le truc le plus moche, mais pas assez moche pour être porté ironiquement, tu vois ? C'est ça que je cherche. Voir qui aura le plus d'audace niveau look – qui osera porter quelque chose qui choque les gens et que personne n'a jamais vu.

Oui, parce que c'est facile d'aller dans un grand magasin et de choper un jean pré-déchiré et un blouson clouté. Même si je suis plutôt convaincu que personne ne fait ça dans le public du Burger Boogaloo.
Mais même si tu vas dans un grand magasin acheter un jean déchiré, ce sera toujours mieux que d'y aller pour acheter des fringues BCBG ! [Rires] Il n'y a aucun problème dans le fait de porter des fringues de la grande distribution si tu les modifies ensuite, ou si tu les transformes en quelque chose d'autre, ou si tu les détournes avec humour. Tout tourne autour de la façon dont on démolit les choses. Saccager les choses, voilà un truc que les punk font bien, avec créativité. Et ça inclut évidemment la musique.

Il y a une vibe un peu nostalgique dans ce festival. Vu le climat politique actuel, est-ce que tu t'attends à voir un retour du punk, ou d'un état d'esprit similaire, dans la musique ?
L'anarchie est un thème qu'on aborde plus souvent aujourd'hui - on en parle à la fac, mais pas suffisamment à mon goût. Quand je fais des spectacles dans les facs, je leur dis tout le temps : laissez tomber les études ! Qu'est-ce que vous foutez là ? Pourquoi vous n'êtes pas dans la rue ? Ce qui est étrange, c'est que le comportement des gens de droite est similaire à celui des punks. On dirait une histoire d'espions – les radicaux de gauche infiltrent le monde des radicaux de droite, et inversement, pour le combattre. Du coup, les gens de droite sont plus proches des yippies que les gens de gauche ; seules les idées politiques demeurent de l'autre côté.

Et ça se reflète dans la musique, selon toi ?
Ça dépend. Les façons de faire sont étranges, genre, l'an dernier, quelqu'un a brûlé un drapeau... Ça me paraît tellement désuet. Je ne sais pas, pour moi, tout est dans la protestation, dans le symbolisme, dans l'anarchie, et dans l'humour, l'humour, l'humour. Les punks ont toujours un sens de l'humour déviant. Et c'est ça que j'encourage, parce que quand j'étais jeune, les yippies utilisaient l'humour comme une arme terroriste, et je pense que c'est ce qu'on devrait faire aujourd'hui, pour infiltrer l'ennemi et le tourner en ridicule. D'autant plus que Trump est une cible facile : il réagit à tout et n'importe quoi. L'humour est le point le plus important. C'est comme ça qu'on change les mentalités. Je ne cherche pas à exclure. J'ai des amis qui ont voté pour Trump. Pas beaucoup, mais j'en ai. Il y a beaucoup d'humour dans le punk rock. Et je pense que c'est pour ça que ça perdure.

Et en même temps, on assiste à une résurgence du politiquement correct, qui a pour conséquence le flicage de tout ce qui a, justement, trait à l'humour. Quand tu fais ces one-man shows et que tu vas sur les campus des facs, est-ce que tu as l'impression de marcher sur des œufs ?
Non. Et les gens ne s'énervent jamais, quoi que je puisse dire. Parce que, aussi étrange que ça puisse paraître, je pense être politiquement correct. Il n'y a pas de méchanceté en moi, et je ne pense pas me moquer du politiquement correct. Comment veux-tu venir me chercher sur les trigger warnings ? Ma vie entière est un trigger warning ! Je pensais que c'était pour cette raison que les gens allaient à la fac, pour accepter ce défi. Mais ça ne concerne que les gosses de riches dans les écoles privées. Crois-moi, il n'y a pas de trigger warning à Baltimore [Rires]. C'est un problème de classe. Mais tu as raison, les libéraux sont des fascistes. Montre-leur Noir en train de voler une serviette en papier et ils pètent les plombs. Ils se transforment en nazis. C'est de ça dont je me moque, j'en parle, mais personne ne s'énerve jamais, parce que je m'émerveille des comportements humains. Quand je vois tous ces tarés de droite aujourd'hui, certains me font penser aux punks. Et il faut se souvenir d'un truc, c'est qu'il n'existe pas un type de punk. Chez les skinheads, tu as les racistes et ceux qui écoutent du reggae, les deux n'ont rien à voir. De la même manière, à Baltimore, il y un magasin qui vend du cuir et tu y croises à la fois toute la scène gay SM et les bikers. Tous portent les mêmes trucs, mais ils ne se parlent pas. C'est la même chose. Est-ce qu'il y a des punks qui ont voté Trump ? Peut-être ! Je ne sais pas. Tout se mélange, aujourd'hui. Mais je comprends le politiquement correct. Je veux dire, quand les émeutes ont éclaté à Berkeley, je me suis senti nostalgique. Parce que j'adorais descendre dans la rue quand j'étais jeune, et j'ai même été jaloux parce qu'ils avaient tous des boucliers. Et moi, je n'ai jamais eu de bouclier fabriqué avec du gros scotch et tout ça. C'est devenu mon nouvel accessoire fétiche. Je vais peut-être en apporter un au Burger Boogaloo [Rires].

Au Burger Boogaloo, j'ai été assez impressionné ; tout le monde devenait complètement taré, slammait, balançait des trucs, et puis quand je suis monté sur scène, tout le monde est devenu très poli, a applaudi, les gens riaient. Et j'ai trouvé ça adorable. La façon dont ils m'ont traité, le respect des punks. Mais je les traite avec respect aussi, j'ai fait des recherches sur tous les groupes, et ils savent que j'aime vraiment cet univers. Par contre, je ne vais pas me mettre à slammer à 71 ans – même si Iggy le fait, lui !

Est-ce que tu penses que le genre de provocations qui ont fait la réputation d'Iggy Pop, ou la tienne avec un film comme Pink Flamingos, pourraient encore exister aujourd'hui, à cause justement du politiquement correct et de toute cette sensibilité exacerbée ?
Oui, parce que cette tendance politique ne concerne qu'une partie de la population, ce n'est pas représentatif de tout le monde, crois-moi. Je viens de jouer en Oklahoma, au plus profond de l'Amérique. Et personne ne s'énerve – les gens qui viennent me voir, ils veulent que je dise des choses qui les mettent mal à l'aise. Mon spectacle s'appelle « The Filthy World ! » [Le Monde Dégueu]. S'il s'appelait « Le Monde Politiquement Correct », ce serait une autre histoire.

Pour moi, le politiquement correct, c'est le respect des gens, et la compréhension de différents points de vue sans jugement. Eh bien c'est ce que je fais, mais le problème, c'est quand tu perds ton sens de l'humour. Avant toute chose, je pense que je me moque de moi-même plus que de n'importe qui. Et ce, depuis le début, en qualifiant par exemple mes films d' « épopées trash », etc. Il y a longtemps, un critique s'était plaint de ça, il disait que je devançais les articles. Et bien, peut-être que je devance toutes ces conneries politiquement correctes aussi ! Personne ne m'a jamais attaqué pour le moindre truc que j'ai pu dire, et il y en a eu des plutôt gonflés pourtant. Les gens rient, c'est tout, parce que je le dis avec amour. Je ne me moque que des choses que j'aime.

Tu as souvent parlé de révolution, c'est un thème omniprésent dans ton travail. Est-ce que tu penses que c'est encore possible, aujourd'hui ?
Tout dépend de quel genre de révolution on parle. Je me souviens, dans les années 60, les gens étaient assis par terre, entrain de lire Lénine, tu vois - et ça, ce ne m'intéressait pas du tout. La révolution, ce serait de réussir à dégager Trump de la Maison Blanche avant la fin de son mandat. Voilà une révolution qui me plaît. Pour être honnête, je ne comprends pas pourquoi il n'y a pas plus de manifs tous les jours.

Je pense que la Gauche est encore sous le choc, ils ne savent pas quoi faire. À Droite, si Hillary avait gagné, ils auraient tabassé des gens pendant une semaine, et puis ils seraient rentrés chez eux. Mais ils ont gagné, et ils sont sous le choc d'avoir gagné ! [Rires] Ça ne fait pas longtemps qu'ils recommencent à avoir la rage et à tabasser les gens. Et ça va finir par se retourner contre eux, évidemment. Pour l'instant, ça rajoute juste une pierre à l'édifice de l'idiotie internationale, dont Trump est responsable. Le monde entier se fout de sa gueule. Et quoi qu'il en dise, il lit tout ce qui parle de lui. C'est comme ça qu'on va le faire dérailler, il ne faut pas arrêter de le troller.

On dirait qu'il y a encore beaucoup de passivité pourtant. Comment tu expliques ça ?
Parce que les gens sont sous le choc. Et les époques sont tellement différentes – aujourd'hui, ce sont les hacker qui sèment la terreur. Ce sont eux les nouveaux délinquants juvéniles. Ce sont eux qui font tomber les gouvernements. Et ils s'amusent tout autant que nous avec nos émeutes. Mais ce qu'ils devraient faire, ces hackers, c'est trouver des dossiers sur tous les politiciens de droite, publier la liste de tous les sites porno qu'ils visitent, humilier l'ennemi. Mais ils aiment l'anarchie, eux aussi, ça ne ferait que ralentir les choses... Et je le comprends, j'ai toujours rêvé qu'il y ait un site de rencontre sur Silk Road. [Rires]

Je me dis qu'il doit probablement...
...non, il n'y en a pas. Il n'a pas de strips de jeunes mâles sur Silk Road ! On leur glisserait des bitcoins dans le string ! [Rires] Tu vois, je cours toujours après l'impossible.

Finalement, tout est fait pour que les gens restent dans leur zone de confort, que ce soit sur Facebook ou dans ces communautés Internet, au lieu de se rencontrer dans la vraie vie.
Internet, c'est la vie sociale sans effort. Je suis sur les réseaux sociaux, moi aussi, mais ce n'est pas intéressant, ce n'est pas drôle, c'est juste des gens qui ont trop de temps à tuer. Moi je n'ai pas le temps, je veux être plus dur à atteindre, pas plus facile. Mais oui, si tu te contentes de rester sur Facebook ou sur ton ordi toute la journée, tu ne vas pas faire bouger grand-chose. Parce que tout a déjà changé, le grand changement a déjà eu lieu – les ordinateurs, Internet, tout ça. Et maintenant quoi ? Servez-vous en pour changer les choses !

J'ai participé à la Marche des Femmes de San Francisco, et ça a été vraiment exaltant. Mais ensuite je me suis dit : ça n'a lieu qu'aujourd'hui ? Comment ça se fait que ça n'ait pas lieu tous les week-ends ? Toutes les semaines – tous les jours ! –, Trump fait des trucs ignobles, donc je suis assez surpris. Mais tu sais, je ne suis pas dans la rue non plus, à me balader la nuit avec une batte de base-ball et un marteau, pour péter des vitrines – je ne pense pas que ça serait très efficace. [Rires] Mais quand même, c'est le rôle des jeunes, de sortir de temps en temps pour foutre le bordel, le bordel politique. Et des deux côtés, même ! Je n'arrive pas à en vouloir aux supporters de Trump de déclencher des émeutes, vraiment. On verra bien comment les punks réagiront à tout ça. Je vais essayer de les motiver.

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