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The Internet va-t-il sauver la Great Black Music ?

Marc-Aurèle Baly

Pas du tout, et puis d'ailleurs qu'est-ce que c'est con comme question.

Il y a un mois, lorsque débarquait le clip de Roll (Burbank Funk), ses disques d'or aux murs et son grand studio fictif, les membres de The Internet semblaient pour la première fois nous toiser un peu du regard. En rang d'oignon, aidés par une production comme plongée dans un bain vintage et frémissant (basses et claps pleins de chaleur et de réverb', contretemps doucereux, vapeurs psychédéliques, flanger à tous les étages), Syd, Matt Martians et Steve Lacy s'entouraient d'une ribambelle de guests « bigarrés » (Thundercat, Mac DeMarco, Tyler The Creator, Dev Hynes), et formaient tous ensemble une sorte de all star band conquérant et décidé. Un peu étrange, quand on voit que le groupe s'est toujours distingué par son humilité, chacun s'effaçant au profit des autres - ce qui a d'ailleurs donné le titre de leur dernier album Ego Death.

Cette crânerie nouvelle, renforcée par le tout nouveau single « Come Over » paru hier, s'explique tout de même par plusieurs raisons : après avoir sorti ledit album en 2015, lequel sortait déjà pas mal des ornières de la chose funk et soul, The Internet lâchait encore un peu plus la bride l'année dernière, laissant à ses membres éminents le soin de sortir leur premier album solo et de déployer un peu plus leurs forces respectives. Syd, avec son Fin en forme de nuit de la pleine lune r'n'btout en volutes sombres et électroniques, ne marchait pas tant sur les traces d'une Aaliyah queer et tortueuse qu'elle en cherchait à délimiter ses propres contours, plus laborieux (dans le bon sens du terme), sinueux et fragmentés. Matt Martians, avec The Drum Chord Theory, dans un exercice de style de jeu plus que de pure expérimentation, s'amusait depuis sa chambre de post-ado gobeur d'acide à déjouer les tropes funk, r'n'b et neo soul en vigueur. Enfin, le plus jeune du lot, Steve Lacy (à ne pas confondre avec le saxophoniste free jazz - on sait jamais hein), avec son grain lo-fi et sa bouille d'enfant, tâtait de la guitare avec une grâce juvénile en publiant ses vraies fausses Demos, enregistrées directement sur l'Iphone.

Tous avaient en tout cas en commun ce petit truc excitant (mais qui change tout) qui consiste à bousculer son propre matériau sans avoir l'air d'y toucher, de faire rentrer par les interstices une liberté d'action et un bonheur en jumpcuts. Du coup, on peut écouter toute leur discographie d'une traite sans se faire chier une seconde : dans les morceaux de The Internet, chaque élément arrive à point nommé pour donner envie aux envies de repartir en vadrouille.

« R'n'B alternatif »

Il y a une mise à jour évidente dans la volonté du groupe d'en découdre et de faire autorité par rapport à ses débuts, où il n'était encore que la résultante de la rencontre d'infortune entre une Syd dépressive échappée du crew de sales gosses d'Odd Future, et de Matt Martians, lui aussi dans les parages mais qui s'était surtout illustré (avec discrétion) dans le duo The Jet Age of Tomorrow. Depuis, la bande a fait ses dents, est passée du statut de second couteau à celui, plus enviable, de vrai groupe en bonne et due forme. Dernièrement, il a été rejoint par les musiciens Christopher Allan Smith et Jameel Bruner, Patrick Paige II, le dernier s'étant également adonné récemment aux joies du disque solo. The Internet s'est ensuite retrouvé adoubé par Beyoncé, a reçu des nominations aux Grammys, et surtout, ne semble vouloir évoluer en musique qu'en usant de tours et de détours, circonvolutions heureuses et subtiles remises en question. Et avance désormais de manière souveraine, comme le prouvent leurs deux derniers morceaux, donc – et qui devraient annoncer un album en tous points passionnant.

De là à dire que le groupe suit son mouvement de manière bien plus consciente qu'avant (comme l'indique le titre de cet article qui n'a pas d'autre visée que de salement appâter le lecteur comme une fille de mauvaise vie à l'entrée d'une bretelle d'autoroute), il n'y a qu'un pas, qu'on ne franchira que si l'on est de mauvaise foi - ou de petite vertu, donc. Mais c'est un peu le piège aussi : ces dernières années, et The Internet y a grandement contribué, tout ce qui touche de près ou de loin à ce qu'on appelle le r'n'b alternatif (quel ignoble qualificatif) a été monté en épingle par des gens (comprendre : les journalistes) avides de trouver autre chose à se mettre sous la dent que les guitares toujours plus mourantes, l'impasse de la musique de club depuis chez soi, et les contradictions de la pop music au sens large. Jusqu'à en faire les nouveaux champions, par leur retour aux fondamentaux funk et leur manière de s'adresser à la fois à ta petite sœur et à ta grand-mère (eux-mêmes ne s'en cachent d'ailleurs même pas), d'une certaine idée de la Great Black Music, pourtant bien difficile à circonscrire depuis les années 60. Déjà parce que c'est compliqué et dangereux de mettre tout le monde dans le même bateau, et puis c'est pas très bien d'essentialiser.

Sans remonter jusqu'aux thèses de l'Art Ensemble of Chicago à la fin des années 60, où parler de Great Black Music permettait, comme l'écrit l'universitaire Emmanuel Parent, « d’embrasser d’un coup la globalité de la tradition musicale noire-américaine pour la faire figurer en bonne place sur la carte de l’art moderne », la notion a depuis tellement voyagé, opté pour des raccourcis tout autant que des redéfinitions, qu'il est donc bien difficile de lui accoler quelque chose de défini.

« From The Ancient to the Future » : tel était en tout cas à l'époque le mot d'ordre de l'Art Ensemble of Chicago, entendant ainsi donner ses lettres de noblesse à une musique longtemps considérée comme sale et pervertie, et puisant dans l'héritage commun des ancêtres d'Afrique en allant chercher des noises jusque dans la mythologie des pharaons noirs. Un type comme Sun Ra, qui a rapidement suivi, se réclamait lui-même de Saturne et débarquait sur scène fringué comme Tintin dans le Temple du Soleil. Comme chacun sait, ça a donné l'afro-futurisme, courant interdisciplinaire qui, du free jazz cosmique de Sun Ra à la littérature, de la philosophie des sciences jusqu'à la techno, a infusé toute une frange de la culture afro-américaine depuis.

Mais on ne va pas refaire toute l'histoire. Disons simplement qu'aujourd'hui, le réinvestissement de la Great Black Music au sens large semble se faire aussi bien dans la prolongation de l'afro-futurisme en musique que de manière plus souterraine, dans le rap et dans certains courants d'une pop music de plus en plus politisée – on pense bien sûr à Beyoncé, Kendrick Lamar ou d'autres. Certains arrivent tout de même à se lamenter de « de la stagnation collective de la musique noire populaire » - en général, ils font du jazz. D'autres, au contraire, tentent de réinvestir le medium en le faisant ré-exister de manière souvent bien volontaire : rien que ces derniers mois, il y a bien plus d'appels du pied à la reconnaissance académique de la part de la pop de masse que lors de toutes ces dernières années réunies. Pêle-mêle, viennent en tête Frank Ocean, Kanye West, Kendrick Lamar donc, Jay-Z, Solange, et dans une moindre mesure, A$AP Rocky ou même Rae Sremmurd rien que ce mois-ci. D'ailleurs, Kendrick a bien fini par l'avoir, son Nobel.

Pointe d'impolitesse

Il n'y a rien de tout ça chez The Internet : leur cosmogonie est bien plus adolescente et enfumée que tatouée sur leurs bras. Et puis, le groupe s'appelle The Internet, ce qui ne veut sûrement rien dire pour eux mais qui met un peu la puce à l'oreille quant au caractère vierge, presque sans généalogie, de leur musique. Comme si l'Internet, justement, dans son obligeance formelle, n'avait pas seulement choisi, lorsqu'il s'est généralisé à la fin des années 2000, de tout aplanir en musique - le bon goût comme le mauvais, l'Histoire, l'effacement des barrières esthétiques au profit d'un éclectisme qu'il faudra bien un jour questionner comme il faut. Mais également de permettre une explosion de petites épiphanies, qui prennent racine sur du rien (Internet n'a pas d'histoire ou de géographie à proprement parler) mais qui peuvent donner naissance à de petits émerveillements – dans le meilleur des cas. Dans l'épisode de What's in my Bag ? du disquaire Amoeba (ci-dessous), The Internet se réclame aussi bien d'Erykah Badu que Of Montreal, de Future que de Mac DeMarco, d'A Tribe Called Quest que de The-Dream : une cartographie aussi large que sans grade de la musique pop, qu'ils s'approprient tout autant qu'ils vampirisent de manière bienveillante.

Et c'est bien dans leur façon de pétrir frontalement les tropes de la grande musique populaire noire (encore une fois, si tant est qu'il y en est une unie et indivisible) tout en les dynamitant, en les plongeant juste ce qu'il faut dans le graillon pour ne pas trop froisser maman mais en trainant quand même un peu dans la boue, qu'on se dit que The Internet tient quelque chose. Soit une manière d'opérer des détours et d'embrasser les dirty notes (ici le son lo-fi, les structures à tiroirs, l'irrévérence sans même la revendiquer, par exemple dans le fait qu'a Syd de chanter des paroles lascives toujours adressées à des femmes) dans le même mouvement, tout en ne regardant pas constamment du côté de son nombril - désolé A$AP Rocky, mais elle est pour toi, celle-là.

Comme le disait le poète et activiste noir LeRoi Jones, « c’est précisément ce côté sale et vulgaire qui permet à la musique afro-américaine de se renouveler en permanence. » On serait tenté d'ajouter l'humilité et la grâce enfantine pour The Internet, empreint d'un ludisme et d'une inventivité de tous les instants dans la manière de fonctionner, qui nous fait justement dire que le groupe peut vraiment tout se permettre.

Dans une interview pour The Guardian, Syd déclarait : « Quand tu es jeune, faire de l'art avant de commencer à réfléchir est sans doute là que tu arrives avec tes meilleures idées. » Suite à la mauvaise réception d'un de ses morceaux, « Cocaine », dans lequel elle se permettait en paroles de larguer sa meuf sous drogue et sans ménagement au bord de la route, et qui a été étrillé par une partie de la communauté gay dans la foulée, la taxant de lesbienne misogyne, elle ajoutait : « Mais quand tu mets tes idées sur la table, tout le jugement qui en découle t'y fait réfléchir à deux fois. »

Si la prudence est mère de toute vertu, espérons tout de même que The Internet garde cette petite flamme d'impolitesse, si ténue mais pourtant si précieuse, pour ne pas gâcher la fête. Ou juste tout bêtement, commencer à s'encroûter : ce qui, heureusement, est pour l'instant bien loin d'arriver.

The Internet sera en concert dimanche au festival We Love Green, qui se déroule tout le week-end dans le bois de Vincennes. Toutes les infos sont disponibles ici.
Le nouvel album de The Internet, Hive Mind, sortira le 20 juillet.

Marc-Aurèle Baly est sur Noisey.