Nan Kolè & Griffit Vigo, © Alex Lambert (Gqom Oh!)

À la recherche de la pureté Gqom

Comment ne pas dénaturer la house du ghetto d'Afrique du Sud quand on est un petit cul blanc européen ? On a posé la question à Nan Kolé, fondateur du label Gqom Oh !, et grand pourvoyeur du Gqom devant l'éternel.

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nov. 30 2018, 10:38am

Nan Kolè & Griffit Vigo, © Alex Lambert (Gqom Oh!)

Prononcez « qom », en claquant la langue, ou comme vous voulez en fait, pourvu que le son qui en sorte soit percussif, comme la musique qu’il désigne. Extirpé des townships de Durban depuis environ cinq ans, le Gqom, sous-genre local de la house mais en bien plus sombre, hypnotique et démembré, fait partie de ces musiques nées avec Internet qui bouscule les idées d’ancrage géographique et culturel. Car si l’Afrique a toujours été source de ressourcements et de détournements de la part d’artistes électroniques plus ou moins intentionnés et avisés (mais également de pillages en bonne et dues formes, on ne va pas se mentir), le cas du Gqom est sensiblement différent.

Dans le son, il semble s’inspirer aussi bien de formes du cru que d’une certaine mondialisation électronique - le grime et les polyrythmies londoniennes du broken beat ainsi que la techno pure et dure. À l’écoute également, le Gqom est plus radical que la kwaito house, plus dur et rêche que le sgubhu, plus DIY que tout le reste, semblant siglé du sceau de ceux qui ne s’embarrassent pas d’ouvrir le mode d’emploi des softwares dont ils s’emparent – soyons fous, supputons même que ces mêmes softwares ont été crackés. En somme, lorsqu’il est parvenu à nos oreilles et à nos petits culs d'occidentaux en quête de sensations fortes et de frissons nouveaux, le Gqom a tout eu du pain béni.

Et ça n’a pas loupé. À Londres, Paris ou Rome, des mecs comme Kode9 alias Steve Goodman, toujours au fait des nouvelles folies sonores et enclin à théoriser des mouvements et des sons qui ne l’étaient pas nécessairement lors de leur conception, ont rapidement pris le pli. Pareil pour ce qui est de Nan Kolè, rencontré cet été à Paris alors qu'il jouait le lendemain à l’International, dans le cadre des soirées Gqommunion organisées par le musicien Sébastien Forrester et AmZo depuis fin 2017. Le jeune Italien, qui a fondé le label Gqom Oh ! en 2015 dans la foulée de sa découverte hallucinée du genre, nous a raconté comment il était tombé dans ce puits-Internet sans fond :

« La première fois que j’ai entendu du Gqom, c'était vers la fin de l'année 2014. À l’époque, j'étais à Rome et j'avais un label, on avait déjà des connexions avec d'autres artistes d'Afrique du Sud, mais pas de Durban, plutôt de Johannesburg et de Cape Town. Je glandais sur Facebook un soir, et ce mec postait des trucs avec le hashtag #qom, j'ai cliqué et je suis tombé sur un site. C’était hyper intéressant mais c’était très difficile de naviguer dedans. Je m'y suis perdu pendant des jours, je n’ai pas arrêté de télécharger frénétiquement ce que j’y trouvais. La musique sonnait tellement fraiche et nouvelle, comme quelque chose que je n'avais jamais entendu auparavant. »

Comme s’il avait cherché lui-même le prolongement de son attrait pour la bass music (déjà elle aussi le fruit d’une hybridation des genres), la continuité d’une musique à la fois cérébrale et portée sur les corps, tour à tour tribale et liquéfiée, jouissive et paranoïaque, festive et épouvantée. Comme le dit Emo Kid, un de ses représentants du genre, « le Gqom est comme un big bang qui te rend joyeux après t’avoir dévasté. »

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© Alex Lambert (Gqom Oh!)

Nan Kolè ne dit pas autre chose : « À mon niveau personnel, je peux dire que j'ai été obsédé. Ce sentiment d'envoutement, ces basses hypnotiques, ces atmosphères lugubres, les arrangements narcotiques, tout ça me parlait. Moi je viens de la techno à la base, de ces trucs de saturation, de glitch, et je pense que ces deux aspects de la Gqom dont tu parles ont eu une empreinte durable sur moi. On était dans le dubstep, on était dans la bass music, le UK funk. À mes oreilles, la Gqom était comme une sublimation de tout ça. »

Ce sentiment d’angoisse et d’oppression urbaines incarné par des basses et des kicks suffocants a fait dire à Kode9 qu’il avait l’impression de se trouver au bord d’un précipice ou d’être attiré par un trou noir. Ajoutons donc à cela ce rythme lent et lancinant, ces synthés en gyrophares et ce son caractéristique qui donne constamment l’impression d’être au bord du gouffre, tout ça forme l’ossature d’une musique à l’identification désormais immédiate. Pas besoin d’être un expert en géopolitique pour voir ce que cette musique dit de l’endroit où elle a été créée, se faisant l’écho indirect des désordres sociaux du pays, ainsi que de son histoire politique récente et troublée. Une musique qui prend forme dans les community centers, fut d’abord conspuée par les clubs locaux pour son caractère sauvage, puis diffusée à balle dans les taxis de Durban afin d’attirer le chaland qui veut se la coller, et fonctionne comme une chambre d’écho aux pilules d’ecstasy gobées à la chaine par la jeunesse locale - le titre « Mitsubishi Song » des Rudeboys en atteste de manière assez frontale. Le risque, à partir de ce moment-là, est bien de verser dans l’exotisme bon teint, de faire parler le storytelling avant la musique.

Dans le documentaire produit par le label, Taxi Gqom, sorti en 2016, un des jeunes adeptes du genre déclare : « Le Gqom est partout. De ton plus jeune âge jusqu’à ce que tu vieillisses, ça fait partie de toi. Si tu es en vie et que tu as grandi dans les townships, tout tourne autour du Gqom, surtout si tu viens de la banlieue de Durban. »

On saurait gré à Nan Kolè de se mettre en retrait (il n’apparait jamais à l’écran, ouf) et d’avoir appris les leçons du passé - soit en gros, de ne pas se la ramener et d’éviter de tomber dans le piège du vampire-appropriateur Diplo. C'est, entre autres, une des raisons pour lesquelles il a choisi de sortir The Originators cette année, compilation dans la lignée de The Sound of Durban, sortie en 2016 par son label. Un geste qui tente de recentrer le propos d’une commercialisation toujours plus galopante pour le genre, en même temps qu’une volonté de clarification. Ainsi qu’une manière, l’air de rien, de garder la main et d’éviter les écueils du dubstep, ce genre quasiment mort-né, passé de la chose la plus excitante du moment lors de son apparition aux poubelles de l’histoire de la musique électronique en un claquement de doigt.

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Griffit Vigo. © Alex Lambert (Gqom Oh!)

Nan Kolè : « Le documentaire a été le moment clé pour montrer la réalité du mouvement. Les mecs font des tracks en trois minutes, ils transmettent l’émotion de manière dingue. En Italie, quand je jouais ces morceaux, les gens dansaient de manière complètement différente. Alors que c’est une culture très spécifique. En Europe, on joue ces morceaux devant des publics très hipsters, très arty. Alors que c’est une musique qui vient de la rue. C’était pas hyper facile de dealer avec ça, mais je me disais que j’utilisais ces outils pour les ouvrir au marché, au final. Et, pas à pas, je crois qu’on a mis les choses à plat. »

Depuis le début de notre entretien, Griffit Vigo, qui se tient dans un coin de la pièce et qui est l’un des Originators les plus pêchus, se montre bien plus timide en vrai que sur les photos. Mais, si comme le dit le carton, « DJ Lag est le Gqom King, Griffit en est la légende. » Lui ne semble en tout cas pas bousculé plus que ça par l’engouement qu’il trouve en Europe et a l’air de trouver tout ça bien naturel : « Ça m’a paru toujours normal de jouer sur des beats brisés, de produire ce genre de musique tribale et désorganisée. Mais si tu écoutes ce qu’il se faisait avant, chaque artiste avait une patte bien spécifique. Maintenant, on ne fait plus la différence et one ne sait plus qui est qui. Il ne faut pas oublier que le gqom, c’est le gqom. Pas du tribal gqom, pas du kwaito gqom, pas du sgubhu gqom. Juste du gqom. » Et lorsqu'on lui demande comment conserver la pureté du son tout en prenant soin de ne pas se répéter ni de s'encrouter, Griffit Vigo se fend d'une réponse aussi sibylline que cristalline : « Be creative, man. »

La soirée Gqom Night X Nyokobop aura lieu demain soir au Hasard Ludique à Paris, avec Nan Kolè et Dominowe, mais également les Français Sébastien Forrester et AmZo. Toutes les infos sont disponibles ici.

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