Nous avons foulé l'herbe du Reggae Sun Ska Festival

Qui sont ces jeunes ? Quels sont leurs codes ? Et pourquoi fument-ils des joints de la taille de ces frites en mousse qu'on utilise dans les cours d'aquagym ?

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août 11 2016, 9:05am


Photo via le compte Instagram du Reggae Sun Ska. Toutes les autres photos sont de l'auteur.

Bordeaux est dite la ville des trois M : Montaigne, Montesquieu, et on ne se souvient jamais du troisième. Depuis que le festival Reggae Sun Ska est installé sur le campus (université Michel de Montaigne, d'ailleurs), on peut dire que le troisième M est celui de Marley.

On ne trouve pas encore de statue du grand Bob place des Quinconces mais rien n'est figé concernant l'avenir, et dans le cadre de l'ambitieux dispositif local de commande publique d'art contemporain, Bordeaux dispose déjà d'un lion de huit mètres de longs et six de haut. Ce proche cousin du Lion Conquérant de la Tribu de Juda, curieusement, est bleu.

Et c'est deux correspondances de tramway plus loin, que se trouve le site du festival Reggae Sun Ska, où l'on est accueilli, là aussi, par un fier lion. Celui-ci, en papier mâché, est juché sur une remorque plateau double-essieux.


Pour assister à un festival de reggae music dans des conditions mémorables, on peut éventuellement se rendre à Anguilla, dans les Caraïbes orientales : plages de sable blanc, lagons cristallins, impôt sur les sociétés à 0 %, Jay-Z et Michael Jordan croisés en allant acheter ses noix de coco au Franprix local, Mama Juana fait maison, et festival Moonsplash. C'est vrai. Mais on peut aussi se faufiler juste derrière le cube vert-de-gris géant qui tient lieu de « Maison des Arts » aux étudiants en sciences humaines de l'Université Michel de Montaigne - Bordeaux 3, et passer tout un week-end en cours d'été dans un campus relax où la zone non-fumeur aurait été réduite à la taille d'un paillasson.

CECI N'EST PAS UN TWIX

Bon, pas de sujets tabous entre nous. Même si vous êtes un parent inquiet qui a tapé les mots-clé #haschich #cannabis #festival #reggae #bordeaux #métropole dans un moteur de recherche et qui aurait atterri sur cette page. Affrontons la vérité : y a-t-il des jeunes - ou moins jeunes - qui profitent d'un festival reggae pour fumer des joints, quitte à sacrifier au cliché ? Répondons en toute simplicité : la tête plus ou moins dans les enceintes, tels des insectes pris au piège des lobes de cette herbacée carnivore décrite par Charles Darwin comme « l'une des plantes les plus merveilleuses au monde » que les botanistes appellent la dionée attrape-mouche, on pouvait voir, juchés sur des barrières, des mecs tirant sur des joints longs comme ces frites qui servent pour les leçons d'aquagym dans les piscines ou pour se taper sur la tête dans les circle pits au Hellfest.

Mais enfin, comme l'a chanté Papa Style, « on va pas se prendre la tête pour une histoire de zeb ».



ECO-RESPONSABILITÉ & LIFE STYLE

Le prix de la barquette de riz basmati de 110 grammes approche ici celui auquel se négocie la tonne le long de la frontière indo-pakistanaise. Il en faudrait cependant bien plus pour miner le moral de festivaliers juvéniles (moyenne d'âge : 22 ans) qui se déplacent en troupeaux sautillants, stoppent leur course pour lever un index concerné quand un frontman fait scander les mots « love and unity », ou juste quand la sono du stand Bla Bla Car passe un bon vieux « Mr Bombastic ». Sur le gazon, des meufs arborant coiffe et maquillage de Chefs Indiens sympathisent avec des mecs déguisés en champignons : la vibration est très positive et il est encourageant de voir ces jeunes n'hésitant pas, malgré la crise, à investir 25 € dans un drapeau représentant Bob Marley régnant sur l'Afrique enfin réunifiée.

Sur l'ensemble du site les poubelles sont triples, avec des codes couleur jaune, vert et rouge pour les sacs, selon la nature des déchets à collecter. Ce qui aurait de quoi mériter au moins un message de l'ambassadeur d'Ethiopie, Son Excellence Nega Ressema Tsegaye (« Merci, au nom de mon gouvernement et de tout mon peuple, d'avoir fait un clin d'oeil aussi appuyé aux couleurs de notre nation à l'occasion de la mise en place du tri sélectif de vos détritus. Yes man. »)

IL JOUAIT DU PIANO DUB

Si une grosse partie des groupes programmés faisaient penser à un mix de bonne grosse variété et d'animation de soirées de camping, on pouvait trouver des choses nettement plus excitantes et expérimentales du côté de la scène Dub Fondation - on ne va pas vous la faire à l'envers : la plus intéressante du site, avec la fine fleur des chercheurs de son et ajusteurs de bonnes fréquences, en totale capacité de sentir lorsqu'il faut accélérer ou ralentir, autrement dit des mecs au top des tutos Darty.

C'est là où se sont produits aussi bien des légendes bigger than life comme Don Letts ou Michael Prophet que le rasta original du département du Lot (46), Webcam Hifi, au son mega clean, ou encore DJ Vadim, avec des featurings de Big Red, un temps disparu puis réapparu tel un deus ex machina (un deus ex machina à fumée, précisément, comme on dit dans le métier). Prestation tellement cool pour DJ Vadim qu'elle eut valeur de rattrapage de son Reggae Sun Ska Anthem, hymne officiel couci-couça de cette édition du festival (« viens oublier tes problèmes, ami, t'as qu'à lever les bras, sous la chaleur et le soleil du Reggae Sun Ska , tu n'es pas là pour dormir mais n'oublie pas ton matelas»), riddim cosigné avec les belges Atomic Spliff a.k.a « Fume, c'est du belge ». Clairement un des meilleurs spots où traîner, donc, pour cette édition et celles à venir. Bien des kids ont pu y trouver des sensations relativement proches d'une free party, à commencer par ceux qui, désorientés par la disposition surround du Legal Shot Sound System, ont passé leur temps à tourner le dos aux artistes et à applaudir les tours d'enceintes.



WEED-WEED ET LA VOITURE JAUNE

Ovnis dans ce cadre : les posts-ados hip-hop passés en quelques mois « du disque dur au disque d'or », Big Flo et Oli, et leur décor, en toute simplicité, constitué de deux immenses colonnes antiques. Fresh, ils passent le Schweppes Agrume plus que le Courvoisier et, assez bâtards, chambrent l'« ambiance zéro » d'un public supposément trop indolent (comprendre : trop raide).

Autres ovnis : Ludwig Von 88, groupe punk français formé en 1983 programmé pour rajeunir l'image du festival. Sans doute les musiciens les plus approximatifs du week-end, ils ont écopé de pas mal de huées et autres « c'est de la merde ! ». Va savoir pourquoi, nul rasta présent, malgré l'esprit one love généralisé, n'a repris en choeur « Policier moustachu aime la bite aime le cul » de leur ode pourtant 100 % plagiste « Fist Fuck Playa Club ».

La frange (la dread, disons) du public plus conscious était comme il se doit à la recherche de racines roots & culture, et complètement ravie, à juste titre, par les prestations puissantes des Jamaïcains Dean Fraser, Inner Circle ou Tarrus Riley, ou du Guinéen Takana Zion. Des « original big up » et des « Babylon » comme s'il en pleuvait, et un bon lot également de « do you remember ». Car c'est fou tout ce dont on est susceptible de se souvenir : de Peter Tosh, de Nelson Mandela, des jours sombres du commerce triangulaire, de la qualité exceptionnelle du mafé en barquettes servi en 2008, etc.

AFRICAN APPAREL

Spécificité du Reggae Sun Ska : assez peu de festivaliers portent des T-shirts d'artistes à l'affiche, comme on peut le voir bien souvent sur d'autres événements. On n'est pas allé fouiner dans les comptes, mais on a comme l'impression que le merchandising des groupes cartonne modérément (icônes décédées exclues, bien entendu).

Par pur esprit d'investigation, on s'est mis en chasse du T-shirt le plus hors sujet arboré par un festivalier. Soyons francs, on n'en a pas trouvé beaucoup. Un Sex Pistols, un Motörhead, un Heinrich Himmler (ouais ouais, chelou, hein). Mais on a fini par dénicher LA grande gagnante : Anouk, 16 ans, tellement décalée et blasée dans sa tunique Immortal. Bravo à toi, Anouk.

TAM-TAM

Bilan : ouverts aux cultures de tous les pays, nous avons apprécié entendre résonner le tam-tam dans le concert des nations, et loin de toute condescendance et de toute ironie, nous retiendrons de forts moments d'émotion et d'amusement sincère. Pendant le concert de Takana Zion, par exemple, comment ne pas se prendre d'affection pour ce mec sur scène qui ne chante pas, qui ne joue pas de musique, qui ne danse pas vraiment non plus, et qui est juste là pour porter un oriflamme à la gloire d'Haïlé Sélassié 1er, Seigneur des Seigneurs, Chef de l'Ordre Rastafari Ancien de Nyahbinghy, négus roi d'Ethiopie. J'ai beau aimer mon pays, je sais qu'une scène équivalente n'arriverait jamais avec le portrait d'un dirigeant de l'histoire de France, même le bon roy Henri IV, ou juste le président Pompidou, y compris dans le cadre de lives de très bons groupes, comme Kap Bambino ou Frustration. Pour évoquer l'image de l'empereur d'Ethiopie, n'importe quel mec du marketing aurait brandé un kakémono : le groupe de Guinée ne fait pas dans la demi-mesure, et embauche un pote. C'est ça l'Afrique. Le pragmatisme, les petits jobs, la démerde.



Damian Marley a, lui aussi, son porte drapeau. Et quand avec son band il joue « Could You Be Loved », c'est toute la plaine qui se lève et frémit. Les hommes infidèles pleurent et les femmes jalouses tressaillissent. Robert Nesta Marley, son père mort 35 années plus tôt, apparaît, T-shirt rouge et chemise bleue, accompagné par l'esprit de l'omniprésent Haïlé Sélassié venu le visiter sous la forme d'un halo rose. Tout le monde communie. Puis chacun rentre dans son foyer, tente de marque de sport discount, tipi, yourte, roulotte voire simple maison en dur. D'autres enfin se satisfont simplement de ramasser leurs dreadlocks pour les réunir en forme de petit coussin sous leur nuque et ne bougent plus, gagnés par un sommeil bien mérité, heureux et couverts de fourmis.


Guillaume Gwardeath porte au moins une fois par semaine un T-shirt des Bad Brains. Il est sur Twitter.