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El Blaszczyk est le remède parfait à la connerie ambiante

Le secret le mieux gardé de l'underground français refait surface sur Born Bad avec la compilation « The Quirky Lost Tapes ». Interview et écoute intégrale.

Lelo Jimmy Batista

Lelo Jimmy Batista

Arrivera un moment où on n'en pourra plus de vivre comme des veaux, où on n'en pourra plus des pénibles, des pleutres, des crétins en trottinette, des pignoles du vivre-ensemble, de Christophe Conte et de toutes ces merdes. Arrivera un moment où il faudra disparaître, loin de tout, vivre en marge, prendre le maquis. Et ce jour là, le modèle ce ne sera ni Robinson ni le 
Walden de Thoreau, mais El Blaszczyk. Un Charentais sur la touche qui rêvait de garage primitif et de fusées en papier alu et qui, mieux que personne, incarne cette volonté de liberté totale, de « je me tire, je m'arrache », de  « merci, messieurs, mais votre époque de merde, je vous la laisse ». 


Fou de 50's et de 60's, il grandit dans les années 80, à contre courant, s'inventant un univers de bric à brac fait d'espions de série B, de twist de science-fiction et de paroles résolument « autres ». Un monde sans foi ni loi dont il trafique la bande-son sur un 4 pistes, enrôlant sa petite soeur et sa voisine pour faire les choeurs, donnant naissance à un 45-tours unique, hors du temps, aberration totale qui sort au beau milieu des années 90, alors que Kurt Cobain rend son dernier souffle et que dehors, on écoute du trip-hop sur des discmans. Et puis plus rien. La disparition. Totale, irrémédiable, incontestable. La mort plutôt que la médiocrité. El Blaszczyk avait fait son temps. Court mais intense, absurde mais radical.  

Jusqu'à son retour cette année. En 2016. L'année du burkini, des réflexions citoyennes, des « groupes qui vont sauver la France », du grand marché de la connerie. Et sans grande surprise sur Born Bad, qui désarchive le mythique single (El' Blaszczyk Rock Band Himself With Girls) et lui colle 8 (HUIT) nouveaux morceaux au train, tous liés par un même thème psychiatrique (la maladie, dans toutes ses formes, tous ses excès) et habités par cette même ferveur brute, ce même mépris de la modernité. L'occasion, enfin, de rencontrer l'animal pour parler de son parcours loin du monde, de sa musique hors du temps. En écoutant The Quirky Lost Tapes 1993-1995, qui sort le 24 septembre sur Born Bad mais qu'on vous présente aujourd'hui, en intégralité, pour la première fois dans l'Histoire de la psychiatrie et du twist de science-fiction.


Noisey : Blaszczyk, c'est ton vrai nom. Ça vient d'où exactement ?

El'Blaszczyk : Oui, je suis né à La Rochelle, mais, comme tu peux t'en douter, avec tous ces « Z » dans mon nom, je ne suis pas vraiment un Charentais pure souche. Mes origines sont plutôt slaves d'un côté et cévenoles de l'autre. Et ça a son importance parce que, selon moi, les origines font partie des choses qui déterminent la personnalité d'un bonhomme. 

Comment est-tu venu à la musique ?
J'ai eu la chance d'avoir une famille qui était plutôt branchée dans les 60's, donc ma première connexion avec la musique, ça s'est fait via les discothèques de ma mère, de mon oncle, dans lesquelles j'ai allègrement tapé. Quand tu as ça sous la main et que tu y as accès, c'est une chance formidable. Du coup, dès 9-10 ans, je me suis retrouvé à écouter sur mon mange-disque des choses aussi différentes que Soft Machine, Larry Gréco ou Ten Years After. C'était mon quotidien. Ce qui veut dire aussi que je n'ai jamais été connecté ou branché avec la musique de mon époque. La musique des années 80, je suis complètement passé à côté, je n'écoutais pas ça du tout vu que j'avais été séduit très jeune par les rythmes des années 50 et 60. Et ce sont des périodes riches et variées, on n'en fait pas le tour en cinq minutes.

Et puis logiquement, tu as eu un jour envie de passer de l'autre côté et de faire ta propre musique.
C'est venu assez rapidement, d'autant plus que j'avais eu une formation classique. J'étais allé au conservatoire où j'ai fait du cor d'harmonie pendant de longues années. C'est pas un instrument très rock'n roll le cor d'harmonie… Mais le choix n'était pas forcément anodin, c'est un instrument plutôt attrayant esthétiquement, et puis il a un côté machine, un peu dadaïste. Et ça s'est avéré être une bonne école, parce que c'est un instrument difficile - il n'y a que trois pistons, tu fais quasiment tout avec les lèvres. Après ça, j'ai fait du saxophone. Et puis je me suis mis à bricoler des trucs à la guitare. Et une fois, de plus, le contexte familial a énormément joué parce que j'avais des grands-parents très technophiles, qui s'intéressaient à toutes les nouveaux appareils, aux nouvelles technologies. Ce qui m'a permis de faire, avec eux, pas mal de choses très jeune - des petits films, ce genre de trucs. J'ai donc fini par m'approprier tous ces outils , que j'ai utilisé à ma façon.

Tu as toujours joué tout seul ou tu as eu des groupes avant ça ?
Non, j'ai eu quelques groupes, des trucs de lycée qui n'ont rien donné de très concret, ça se limitait généralement à 2 ou 3 répètes. Je suis quelqu'un de plutôt indépendant et individualiste, donc jouer dans un groupe c'était pas très compatible avec la vision très précise et personnelle que j'avais de la musique. Tout faire soi-même, tout contrôler, tout maîtriser de A à Z, y'a rien de tel. Et puis quand tu découvres des choses comme le magnéto 4 pistes, tu réalises que tu peux devenir un groupe à toi tout seul, c'est formidable.


Comment en es-tu venu à faire ton premier 45-tours en 1994 ? Ce truc de tout faire tout seul, en bricolant, en invitant ta petite soeur (Dona Bella) et une de ses copines du quartier (Sofia Bellinna) à poser les lignes de chant, c'était voulu ou c'est juste que tu as fait avec ce que tu avais sous la main ?
Ce n'était absolument pas voulu ni calculé, tout ça était motivé par une démarche ultra-spontanée, très instinctive. Dès 1991-1992, j'ai empilé plein de brouillons, de maquettes, j'explorais pleins de pistes à la fois, j'utilisais des tas d'instruments différents, je bricolais des trucs. Et puis à un moment, t'as quelques trucs intéressants et puis tu te dis que ta musique, il faut qu'elle existe, alors il faut sortir un disque. Un peintre, tant qu'il n'a pas exposé, il n'existe pas. Un film, tant qu'il n'a pas été projeté, il n'existe pas. Je me suis donc lancé sur cette idée de 45-tours, parce que c'était le plus évident et aussi pour affirmer mon attachement à ce format et à son côté un peu old-school.

D'autant plus qu'à l'époque, en 1994-1995, le vinyle avait atteint son pic de désuétude et n'intéressait plus personne hors des circuits dits « parallèles » - punk, hardcore, garage, techno, etc. On était très loin de ce qu'il se passe aujourd'hui.
Oui, c'était une période très différente. Le CD était vraiment le format dominant, les gros labels ne s'intéressaient plus du tout au vinyle. Et puis Internet n'était pas encore accessible au grand public, alors produire un 45-tours, c'était tout un bordel… Je l'avais fait presser en Tchécoslovaquie, à l'époque c'est dans les pays de l'Est que ça se passait pour le pressage, vu que plus personne n'en faisait. Les mecs parlaient hyper mal anglais, tu envoyais ton master et tes films en quadri pour la pochette et puis tu croisais les doigts pour que ça arrive à bon port et que tout se passe bien. Et c'est donc sorti à 500 exemplaires. J'ai fourgué ça moi-même, à droite et à gauche, et tout est parti très rapidement. 



Ce qui était bien avec ce disque, c'est qu'on y voyait tout de suite quelques petites références, des petits clins d'oeil, qui étaient voulus ou non, mais qui donnaient le ton du truc - la pochette très Série Noire, l'ambiance un peu série B, le titre « Taqui Oualqui » qui rappelle la phonétique utilisée dans les polars d'A.D.G. ou les prononciations marquées des dialogues d'Audiard…
Oui, et c'est intéressant d'en parler parce qu'aujourd'hui, la façon dont on perçoit tout ça est très différente d'il y a 20 ans. Grâce à Internet, on s'est vachement cultivés depuis. Aujourd'hui, tout le monde les capte ces références. Tout le monde capte les références dans tout, tout le temps, partout. Mais à l'époque, plein de gens passaient à côté. Si tu connaissais pas ces trucs-là, tu voyais le truc différemment, et ça pouvait t'intriguer, te fasciner ou donner lieu à des quiproquo assez marrants. Par exemple, j'avais une émission de radio à l'époque où je passais des trucs 50's, 60's, et j'avais déjà cette voix, cet accent moitié-Parigot, moitié-Charentais, et cette articulation un peu à l'ancienne. Du coup, les gens pensaient que j'avais 45-50 ans, que j'étais un contemporain de tous les artistes que je diffusais. Et quand ils appelaient à la station,ils étaient toujours surpris de tomber sur un petit merdeux de 18 ans [Rires]. 

Les filles du 45-tours, ta petite soeur et la voisine, elle captaient le délire ou c'était juste une manière de s'amuser pour elles ?
Un peu des deux, je dirais. Déjà, c'était très naturel, vu que chez nous, on faisait tout en famille - les petits court-métrages en Super 8, etc. C'était donc une évidence pour moi de faire participer mes proches. Alors parfois ça ne collait pas, elles ne mettaient pas le ton qu'il fallait, elles n'étaient pas motivées. Il fallait aussi composer avec ça. Je me souviens d'un titre basé sur un concept de détecteur de mensonges qui n'avait pas du tout fonctionné, par exemple.

Tu as enchaîné avec un deuxième 45-tours, « Le Rock Du Crockmore » qui était, pour le coup, assez différent.
Oui, c'était carrément autre chose, c'était un truc pris sur le vif pendant une fête à Villejuif et je ne me suis pas du tout occupé de la sortie - même si je ne renie pas du tout le disque, bien au contraire. Mais c'est un instantané, une prise live. C'est différent du premier single. 

Et puis après ça, tu disparais.
J'avais un pied dans la musique, mais j'avais aussi ma vie d'adulte qui commençait, avec mes premiers boulots, etc. J'avais fait une école de cinéma et j'ai commencé à bosser comme intermittent du spectacle, je suis devenu assistant réalisateur… Et quand la vie professionnelle commence, il y a plein de choses qu'on met de côté. Et c'est ce que j'ai fait avec la musique : j'ai mis ça au frigo en me disant que je reviendrais dessus un autre jour… Et le moment a fini par arriver, 20 ans plus tard, grâce à JB Born Bad. Ça faisait un moment qu'il me tannait, mais je lui disais que si je m'y remettais, je voulais vraiment faire ça bien, m'y coller à fond. Il a donc fallu attendre. D'autant plus qu'entre-temps, j'avais subi plusieurs grosses inondations qui m'ont fait perdre beaucoup de choses, des bandes, des masters… Ça m'a un peu traumatisé, d'ailleurs. Du coup, quand je m'y suis remis, ça a été vraiment un gros boulot de désarchivage. Il a fallu que je nettoie des bandes sur lesquelles il y avait de la boue séchée, ce genre de choses… J'ai tout inventorié, tout numérisé, et puis j'ai fait le tri là-dedans.


Qu'est-ce qui t'a donné envie de faire tout ça ?
Que JB me contacte - je trouvais ça marrant et assez touchant aussi que tout ça intéresse encore quelqu'un aujourd'hui et qu'il soit suffisamment motivé pour le ressortir. Et puis comme tout ça était resté en suspens, que l'histoire n'était pas finie, je me suis dit que ça valait peut-être la peine. Le truc compliqué, c'était de garder la spontanéité adolescente du truc et de ne pas laisser l'adulte que j'étais devenu dénaturer tout ça. C'était pas quelque chose d'évident. J'ai donc beaucoup écouté tout ce qu'ont pu me dire JB, son entourage, ou des gens comme Norscq, qui a remasterisé les titres, avec qui j'ai beaucoup échangé. C'est pas parce que tu fais quelque chose de très bricolé que ça doit être foutu n'importe comment. Même si tu tailles ton silex à coups de caillasse, faut le faire bien. 

Et il s'avère que le résultat (The Quirky Lost Tapes 1993-95) a été très bien reçu par la presse et le public. J'ai l'impression que les gens cherchent pas mal aujourd'hui ce truc brut, spontané. Comme on le disait tout à l'heure, en musique tout est désormais analysé, décrypté très vite, tout le monde sait d'où viennent les sons, les références. Le fait de tomber sur un disque comme ça où tout est porté par l'énergie, la spontanéité, la bricole, c'est rafraîchissant dans le contexte actuel.
Sans doute, oui. Je ne m'intéresse absolument pas à ce qu'il se fait actuellement en musique, j'entends des choses ici et là, mais je ne me tiens absolument pas au courant de ce qu'il se passe dans la scène underground actuelle. Et c'est sans doute ce qui fait que ma musique a ce côté totalement décomplexé - mais c'était déjà le cas à l'époque. Je fais tout simplement ce que me dicte mon intuition sur le moment. Après, si les gens y entendent des similitudes à tel truc, très bien. Mais si j'avais connu ou écouté ces trucs là à l'époque, ça m'aurait sans doute bloqué ou limité. Je tiens vachement au côté naïf et brut du truc. Je veux être le Douanier Rousseau de la guitare et du magnéto. C'est ça que je veux préserver. 

Il y aura une suite à tout ça ?
Je pense, oui. Déjà, il reste pas de trucs dans mes cartons. J'aime bien les choses un peu conceptuelles, thématiques, les disques qui racontent une histoire. Là, sur The Quirky Lost Tapes, on trouve par exemple pas mal de titres sur le thème de la médecine, des hôpitaux. Après, il y en a d'autres. J'ai par exemple un projet qui me tient à coeur, Rock In The Maquis, sur un thème très maquisard/résistant, ça pourrait faire l'objet d'un album. J'ai aussi des morceaux avec de l'accordéon, du banjo, dans un esprit plus roots, limite archaïque. Et j'ai aussi fait quelques titres non pas avec Dona Bella mais avec sa fille [Rires]. Le cycle continue… 




The Quirky Lost Tapes 1993-1995 sortira le 24 septembre sur Born Bad. Vous pouvez le pré-commander ici.